MONDE

De la cérémonie du dévoilement à Alger (1958) à Ni Putes Ni Soumises


l’instrumentalisation coloniale et néo-coloniale de la cause des femmes.


par Houria Bouteldja


Le dévoilement, une violence coloniale

13 mai 58 à Alger, place du Gouvernement : des musulmanes montées sur un podium pour brûler leur voile. L’enjeu de cette mise en scène est de taille : il faut pour les autorités coloniales que les femmes algériennes se désolidarisent du combat des leurs.

Leur exposition sert de langage : celui d’une puissance coloniale qui oeuvre pour gagner les femmes à l’émancipation et à la pérennité de la " civilisation française ".


Mercredi 9 Mars 2005

Réaction épidermique de la société algérienne : maintenir - et c’est vital - les femmes hors de l’invasion coloniale pour préserver l’être algérien. " Certaines, décrit Franz Fanon, dévoilées depuis longtemps reprennent le voile affirmant ainsi qu’il n’est pas vrai que la femme se libère sur l’invitation de la France et du Général de Gaulle ".

Aujourd’hui, quarante ans après l’indépendance, les méthodes ont changé dans la forme, mais pas dans le fond, car l’esprit colonial, toujours vivace, continue d’imprimer l’inconscient français. Duplice, il invoque constamment les grands principes qui fondent la République, mais préside à toutes les entreprises politiques qui disqualifient les fils et filles d’indigènes et valorisent un républicanisme franco-français prétendument universaliste.

Ainsi, le corps des musulmanes, écartelé au nom des nobles principes de la République, s’est peu à peu défiguré, perverti en banal objet médiatique, figure repoussoir d’une idéologie franco-centrée décidément incapable de penser l’altérité et de penser sa responsabilité dans ce qui fait l’autre et son identité contrariée.

Ni putes ni soumises : association féministe ou appareil idéologique d’État ?

C’est d’ailleurs ce racisme post-colonial qui permet de comprendre l’omniprésence, dans le discours des dirigeants de Ni Putes Ni Soumises sur le voile, et plus largement sur les méfaits de la " culture de cité ", du thème du " rappel " des règles ou de la " ré-affirmation " des principes.

En effet, comme l’a remarqué Pierre Tévanian, il est à première vue paradoxal, si l’on reste sur le strict terrain de la laïcité, qu’une loi nouvelle, marquant une rupture avec les textes de loi fondateurs de la laïcité (en introduisant un devoir de laïcité de la part des élèves), ait pu être considérée comme un " rappel " ou un " retour " aux sources :

" La question ne peut être éludée : si les textes fondateurs des années 1880 et 1905 ne justifient pas l’interdiction du port de signes religieux par les élèves, qu’est-ce donc qui devait être " retrouvé ", " réaffirmé " ou " rappelé " ?

L’une des réponses possibles est la suivante : ce qui, des années 1880-1905, devait être " réaffirmé ", c’est un certain ordre symbolique qu’on peut qualifier de colonial, dans lequel certaines populations, considérées comme sous-humanisées du fait de leur référence musulmane , sont vouées au statut de serviteurs dociles et invisibles ou à celui de " cible " et de " bouc émissaire ". Un ordre symbolique dans lequel, de toute façon, les personnes de couleur ou identifiables comme " musulmanes " sont réduites au rang d’instrument au service de l’homme pleinement homme, autrement dit au statut d’objet parlé, étudié, commenté (et le plus souvent diffamé et insulté), et non de sujet parlant.

On peut, si l’on garde à l’esprit ce passé colonial qui n’est pas passé, comprendre l’intensité des grandes campagnes médiatiques et politiques qui ont été menées ces derniers mois sur le thème de la " restauration " de " la République " : la campagne centrée sur le voile, mais aussi celles menées sur le thème du sexisme et de l’antisémitisme en banlieue .

Tout se passe comme si, au tournant du siècle, les classes dirigeantes (quel que soit le pôle : PS ou UMP) avaient été prises de panique devant la mise en crise de cet ordre symbolique colonial, et devant l’émergence de diverses manifestations identitaires, religieuses, culturelles, sociales et politiques dont le point commun était la rupture avec le devoir de " réserve " et d’" humilité " imposée aux descendants de colonisés.

Parmi ces faits sociaux qui ont littéralement semé la panique, figurent la visibilité grandissante de la pratique de l’islam, mais aussi les mobilisations contre la guerre en Irak ou contre la politique israélienne, mais aussi la popularité croissante qu’ont pris des combats politiques initiés par les immigrés eux-mêmes, ou par leurs enfants, notamment les combats contre la double peine, le combat pour le droit de vote des étrangers, et la lutte des sans-papiers. Il faut également mentionner la réouverture du " dossier " colonial, notamment en 2001, année marquée par un long débat sur la torture et par une importante manifestation commémorant le crime d’octobre 1961. " [1]

C’est dans ce contexte qu’apparaissent, les Ô combien opportunes " Ni Putes Ni Soumises ". Si l’on se souvient de la véhémence des réactions de l’UMP parisienne, mais aussi du courant chevènementiste, face à ce début de retour critique sur la période coloniale, on comprend mieux le rôle qu’a joué ce " mouvement " courant 2002 : celui d’un appareil idéologique au service d’une classe dirigeante prise de panique face à une remise en question grandissante de la légitimité de l’État (notamment du fait de la montée d’une abstention massive), et face à l’émergence d’une génération de " jeunes issus de la colonisation " affichant sans complexe leurs revendications et demandant de nouveau des comptes à la République.

Les Ni Putes Ni Soumises ont aidé cette classe dirigeante à s’emparer du voile islamique, mais aussi de la question du sexisme et de celle de l’antisémitisme, afin de littéralement remettre à leur place ces " jeunes " trop " arrogants " : à la place des accusés et non plus des accusateurs, à la place des objets parlés et non plus des sujets parlants.

Ce " rappel à l’ordre colonial " constitue une espèce de revanche historique, un " on vous l’avait bien dit !", une " reconquête " de ces arabes " injustement " émancipés de la France.

Le retour de " l’Arabe " voleur, violeur et voileur

Souvenons-nous des images rapportées par des équipes de télévision parties en expédition " visiter " les " territoires perdus de la République " après la mort de Sohane et les premières " affaires " de viols collectifs : de jeunes hommes (d’origine maghrébine ou d’Afrique noire) laissant transparaître une hétérosexualité violente, une nature agressive et bestiale contre lesquelles des femmes, moitié héroïnes, moitié martyres, vont se dresser telles des amazones de cités : les Ni Putes Ni Soumises.

Leur credo : la lutte contre le sexisme des banlieues et le " fascisme vert ". Ces combats, convenons-en, sont plus que légitimes (si tant est que l’on évalue à sa juste mesure l’influence dudit fascisme, et qu’on dise clairement quels groupes peuvent être ainsi qualifiés, et sur la base de quels critères). Ce qui dérange en revanche, c’est l’essentialisme de leur discours. Les extrapolations qu’il permet ne sont pas sans rappeler les constructions idéologiques du début du 20ème siècle qui décrivaient l’indigène comme une bête, esclave des ses sens, déjà violeur, voleur et bientôt (avec la guerre d’indépendance algérienne) voileur de femmes.

Ce qui dérange, c’est également l’Omerta (mot que Fadéla Amara affectionne) faite sur l’ensemble des violences sexistes qui traversent toutes les couches sociales de notre société - et qui sont mises en évidence par le rapport sur les violences sexistes réalisé par Maryse Jaspar [2] - qui permet d’exempter les " autochtones " de toute auto-critique sur le tarrain du sexisme, tout en validant l’idée d’un sexisme exogène et importé par l’immigration " arabo-musulmane " .

Diviser pour mieux régner

Venons-en au " génie " politique de cette machine à broyer les luttes sociales des quartiers qu’est SOS Racisme : mettre dans la bouche même de femmes issues de cette immigration post-coloniale, promues auxiliaires des classes dirigeantes comme le furent jadis les bachagas, les paroles racisantes, les mises à l’index péremptoires et les propos islamophobes que les élites ne sauraient assumer pleinement.

Faites entrer l’accusé ! C’est le père, le frère, le compagnon, bientôt le fils. Cette image pourrait prêter à sourire s’il elle ne suscitait chez nous, filles et fils de migrants post-coloniaux, une profonde amertume. Elle n’est, en effet, que le nouveau chapitre d’une longue série de manœuvres politiques et idéologiques visant à disqualifier les colonisés et leurs descendants immigrés ou " issus de l’immigration ", pour la seule gloire d’une France décidément incapable de renoncer aux privilèges de la domination.

En effet, l’ordre colonial s’appuyait en Algérie sur un système législatif rigoureux visant à l’émiettement progressif du peuple algérien. La stratégie du "diviser pour mieux régner " passait par la mise en concurrence des différentes composantes de la société. Ainsi, dès 1871, par le décret Crémieux, les autochtones juifs se voyaient accorder le droit à la pleine citoyenneté, ce qui eut comme effet immédiat, par les privilèges afférents, de les couper du corps social majoritaire et d’activer les tensions communautaires, quasi-inexistantes jusque là.

Ce funeste épisode, prélude à une douloureuse amputation identitaire, non seulement privera l’Algérie de la quasi-totalité de sa composante juive, mais trouvera dans le conflit israélo-palestinien un exutoire. Ironie de l’histoire : c’est sur le sol français, lieu du " pêché originel " qu’est l’entreprise coloniale, que les communautés juives et musulmanes soldent les comptes d’une histoire enfouie mais toujours au bord de l’explosion.

De la même façon fut construit le mythe kabyle, groupe ethnique ontologiquement supérieur aux arabes car proche de " l’Occident chrétien ", blond aux yeux bleus, etc.

Dans le cadre de cette même stratégie, la machine coloniale conçut ses supplétifs au sein même du corps social algérien. Ceux que l’on appellera Harkis feront ainsi le sacrifice de leur âme, plus sûrement victimes de rapports de force dans le cadre de la guerre coloniale que pleinement consentants.

Enfin, et sans doute trop tard pour en bénéficier pleinement, la machine de propagande comprit le bénéfice qu’elle pouvait tirer d’une campagne de libération de la gente féminine : atteindre le cœur même de la résistance algérienne en proposant comme ennemis aux femmes musulmanes, épines dorsales de la résistance, leurs propres maris, pères ou frères, afin de les détourner de la résistance à l’oppression coloniale.

Cette entreprise de division du corps social est toujours en oeuvre dans la France de 2004. La société post-coloniale vivant en France en est à la fois victime et témoin, car c’est en son sein que se situe le véritable ennemi. Ce sont les Ni Putes Ni Soumises qui l’affirment. La messe est dite !

Un " féminisme du pauvre "

Les Ni Putes Ni Soumises ? un ersatz de féminisme, stigmatisant et excluant et les " putes " et les " soumises " (entendez : les voilées), valorisant ce faisant une " féminité " conforme aux normes dominantes, et confortant les politiques de discrimination " républicaines " à l’endroit de ces deux catégories hérétiques de femmes [3]

En d’autres termes : un féminisme bon marché, taillé pour les femmes de quartiers. Ce qui le caractérise ? d’une part, l’essentialisme sexuel et la mollesse de ses positions philosophiques. Car les femmes de quartiers populaires, encastrées dans une " inoxydable féminité " [4], ne revendiquent que des droits minimaux, caractéristiques d’une citoyenneté au rabais : l’intégrité physique, le choix des tenues vestimentaires (ou plus exactement le droit de faire " le bon choix ", celui de la jupe courte, car le choix de porter le voile sans être insultée ou déscolarisée ne fait pas partie de l’agenda des Ni putes ni soumises), et enfin la pacification des relations avec l’autre sexe.

Tiens ! en parlant de sous-citoyenneté, Chirac n’avait-il pas dit à propos du peuple tunisien (ex-peuple colonisé) que " le premier des droits de l’Homme, c’est de manger, d’être soigné, de recevoir une éducation et d’avoir un habitat " ?

En guise d’épilogue...

Le 7 février 2004, Fadéla Amara, présidente des Ni Putes Ni Soumises, et en lice avec Pierre Rosanvallon, Jean-Claude Guillebaud et Claude Nicolet [5], recevait des mains de Jean-Louis Debré, l’homme des coups de hache contre l’Église Saint Bernard et du durcissement des lois Pasqua sur le séjour des étrangers, le prix du Livre Politique de l’année.

Les 3, 4 et 5 octobre 2004, c’était au tour de Valérie Toranian (directrice de rédaction du magazine Elle, Corinne Lepage (ancienne ministre et " laïcarde " acharnée), Bernard Stasi (ancien ministre et principal promoteur de la loi interdisant le voile à l’école), Laure Adler (directrice de France Culture) et enfin Dominique de Villepin (ministre de l’intérieur !) de lui régler son pourboire en lui rendant hommage pour bons et loyaux services.

Houria Bouteldja

Houria Bouteldja est membre du Collectif féministe " les Blédardes "


Mercredi 9 Mars 2005


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