Opinion

De la bombe du Milk Bar aux explosions du FLN


Du salon de coiffure au marché de fruits et légumes, les gens grondent. Pour une fois, il ne s’agit pas seulement des prix de la pomme de terre ou de la sardine qui culminent à des sommets historiques. Bien sûr, les gens protestent contre les errements du marché formel ou informel tout en constatant, cependant, qu’il erre toujours vers le haut et qu’il ne rate aucune occasion de réaliser un bond olympique dès l’annonce d’une augmentation des pensions et salaires.


Mohamed BOUHAMIDI
Samedi 21 Avril 2012

De la bombe du Milk Bar aux explosions du FLN
Les Algériens savent au moins que, dans notre pays, les mouvements erratiques du marché poussent toujours vers plus haut et puisent toujours plus gros dans le porte-monnaie de la ménagère. C’est tout le charme de l’économie de marché que nous aurions souhaité moins tapageur, mais c’est tout le mystère aussi des ses ressorts en Algérie qui fait même d’une offre supérieure à la demande un motif d’augmenter les prix. Et ce n’est pas là le seul paradoxe, car au moment choisi par la presse ultralibérale pour vilipender le «pouvoir» sur lequel elle tape comme une sourde en reprenant en boucle le refrain d’un peuple pauvre dans un pays riche, des chaînes interminables se bousculaient pour passer commande d’une nouvelle voiture. Il faut le faire !

Le pays de la sardine inabordable enregistre le taux le plus élevé de la planète d’immatriculation nouvelle par habitant ou per capita pour faire dans le jargon des statisticiens. La même presse qui plaint le «peuple pauvre» dans «un pays riche» était verte de rage quand le gouvernement dans ses raisonnements inaccessibles a ouvert les vannes de l’aide pour les projets de jeunes. Elle avait crié à l’argent jeté par les fenêtres. Grâce à elle, nous avions compris que le peuple devient riche quand l’argent du gouvernement ne va pas dans les poches des enfants du peuple, mais dans l’insondable escarcelle des barons. Mais croyez-vous que les gens débattent en ces heures d’élections de questions aussi vitales que la destination de l’argent du pétrole ou que la gestion des marchés de gros que le dernier quidam connaissant les environs de Bougara pourra vous décrire comme le territoire d’une maffia qui a étendu ses tentacules sur et dans tous les rouages de la régulation et du contrôle.

Mais le peuple des salons de coiffure tout autant que celui des marchés de fruits et légumes ont d’autres motifs de colère ces jours-ci. Une colère si forte que n’arrive même pas à distraire les sachets à moitié vides. Non seulement, les gens ne sont pas contents de ce qui se passe au Mali et en Syrie mais ils rappellent de façon acerbe qu’ils avaient senti le «coup» venir dès l’intervention libyenne et qu’il fallait faire quelque chose déjà à l’époque. Aujourd’hui, ils n’en démordent pas : l’Algérie est visée. Sous entendu : «mais qu’ils font en haut ?». Et les preuves, ce n’est pas seulement le Mali ou la Libye ou la Syrie. Non, LA PREUVE c’est Marseille. Là, ils ne décolèrent pas depuis le Colloque de Marseille. La moutarde au nez montait depuis un moment. Toutes ces tables rondes, toutes ces émissions, tous ces documentaires que nous déroulent les médias français sans une réponse adéquate. Sans réponse du tout.

Dans les réactions populaires, les choses sont dites avec les mots de tous les jours et avec notre couleur locale qui sait d’une image vous résumer une analyse politique. Alors vous comprenez, par notre culture politique les gens ont très vite abouti à l’idée d’un complot, d’une complicité du silence voulu etc. etc. Vous comprenez alors que cette colère s’est concentrée sur le chef du FLN qui s’est rendu à Marseille et a cautionné ce que les gens tiennent pour une mascarade. Belkhadem est proprement honni et exécré par tous les anciens moudjahidine que le chroniqueur a rencontrés. Nos anciens baroudeurs, maquisards ressortent la légitimité dès qu’ils sentent un dérapage.

Tous ont expliqué à l’auteur de ces lignes que Belkhadem est arrivé là où il est par le hasard d’une rencontre avec Boumediene qui avait besoin de personnel connaissant la langue arabe. Vrai ou faux ? Seul l’intéressé ou un historien peuvent apporter la réponse idoine. Il faut surtout retenir le processus de délégitimation. Dès qu’on raconte ce type d’histoire dans notre pays, on met en route les questionnements sur l’appartenance au groupe. Cette histoire ne place pas Belkhadem au centre d’une contestation à l’intérieur d’un parti ou d’un appareil politique. Elle l’exclut du parti en tant que réalité sociologique et politique. C’est comme si nos anciens se réveillaient pour nous demander – ou plutôt pour demander aux militants du FLN : Mais qu’est-ce qu’il faut au FLN

Zohra Drif a-t-elle joué un rôle à son insu dans cette colère de la rue ? Certainement. Car tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes du révisionnisme : le FLN était un parti extrémiste, il a commis des crimes aussi horribles que ceux de l’armée française, il a tué des civils pieds-noirs et des civils arabes, il a massacré les harkis et, en plus, il a fait une révolution inutile contre de gentils pieds-noirs qui ont donné un Camus. Et en plus le chef du FLN était pour cautionner cette démarche de réécriture de l’histoire en commun avec des intellectuels algériens. Mais ces Algériens présents ne représentaient qu’eux-mêmes, fussent-ils d’anciens Premiers ministres. Belkhadem représentait le FLN et il a entraîné le FLN dans une embuscade idéologique plutôt grossière mais réussie. Les gens ne décolèrent pas aussi car pour eux, au fond, Belkhadem n’est pas tombé dans une embuscade savante et savamment préparée, mais a joué un atout pour des raisons personnelles. Les gens ont-ils tort ? Certainement. Mais les gens ne comprennent pas que celui-là même qui voulait que la France présente des execuses aille justifier de sa présence l’exigence française d’excuses de la part du FLN.

Car l’autre FLN, le vrai FLN était aussi présent par Zohra Drif. Car que Belkhadem le veuille ou non le FLN, le vrai, c’est Zohra Drif et sur elle que le piège devait se refermer. Une mâchoire du piège, c’étaient les envolées pseudo philosophiques de BHL que les Algériens qui ont organisé avec Marianne devaient récuser pour son rôle ouvertement partisan. Mais qu’attendre d’un journal qui arbore fièrement ses connivences avec les milieux français les plus colonialistes depuis au moins l’affaire de la caravane Camus ? C’était comme accepter Lagaillarde dans le débat, mais passons ! Non seulement, BHL est là pour délivrer le top du message que notre guerre était illégitime mais que même s’il l’avait acceptée, notre gestion de cette indépendance est la preuve par nous-mêmes qu’elle est – ô combien – illégitime. La deuxième mâchoire du piège, c’était l’émotion la présence de cette femme touchée par la bombe du Milk Bar qui devait faire baisser les yeux au vrai FLN et l’obliger à demander des excuses. Zohra Drif n’a pas baissé les yeux et même s’il n’avait pas pensé à ramener nos morts et nos blessés de la rue de Thèbes ni nos guillotinés ni les victimes des avions que nos couffins devaient venger dans une tentative d’équilibre de la terreur ; elle a tenu le coup.

En tout, elle est revenue avec la volonté de rendre coup pour coup, avec la détermination de reprendre le couffin de l’alerte qu’elle sonne à Alger contre les avions du Colloque de Marseille. Même si son départ à Marseille peut être discuté, ses rencontres avec les journalistes et ses appels à la défense de notre guerre de libération et, partant, de notre indépendance nous font plaisir et réveillent en nous la vigilance de nos anciennes guérillas.

Dans une sorte de vertige de la politique, les plus simples gens, le peuple, perçoivent les grands changements qui se réalisent dans notre environnement et sentent les grandes menaces qui pèsent sur nous et sur le pays. Belkhadem partira-t-il ou non ? C’est au FLN actuel de décider mais le Colloque de Marseille ne semble pas beaucoup peser dans les débats qui l’agitent. Les aspects philosophiques et idéologiques des conquêtes coloniales ne l’intéressent pas du tout.

Une fois Belkhadem parti, le FLN actuel refera-t-il les mêmes erreurs de cautionner son propre procès de Marseille ou d’ailleurs ? Et aurons-nous encore vivante une Zohra Drif ?


Samedi 21 Avril 2012


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