Conflits et guerres actuelles

De l’humanitaire embarqué... (2)



Dimanche 13 Avril 2008

De l’humanitaire embarqué... (2)
"Asseyez-vous madame, vous semblez bien fatiguée"
"je veux bien... merci monsieur, vous êtes bien gentil"
"je vous en prie... vous venez de loin ?"
"de l’enfer"
"oh... ne dites pas ça... c’est un endroit terrible d’où personne ne peut venir"
"je vous assure... si l’enfer existe, c’est bien d’où je viens"
"vous semblez exténuée... je vous observe depuis que vous êtes entrée, vous fumez trop"
"je m’excuse, la fumée de la cigarette vous gêne ?"
"moi, pas du tout... mais peut-être d’autres personnes dans cette salle !"
"je vais l’éteindre"
"où se trouve votre enfer ?"
"je viens d’Irak"
"c’est grand l’Irak !"
"ça l’était..."
"je veux dire qu’il y a de nombreuses grandes villes... et c’est géographiquement vaste..."
"un peu plus de 400.000 km carrés"
"434.924 très précisément..."
"brillant... vous êtes fin connaisseur de l’Irak, pourtant de votre accent je devine que vous n’êtes pas irakien"
"arabe... j’aime à dire que je suis arabe"
"c’est bien la première fois que j’entends quelqu’un dire ça... c’est surprenant"
"je sais bien... ça m’amuse de fixer la surprise des autres"
"pourquoi faites-vous ça ?"
"tout simplement parce que c’est la vérité... mais c’est comme le soleil"
"le soleil ? ... je ne comprends pas"
"qui regarde le soleil ? plus personne ne regarde le soleil... les gens sont devenus ce qu’ils sont... des gens qui pensent"
"quelqu’un qui pense ne regarde pas le soleil !?"
"non... il regarde par terre... c’est votre cas tout à l’heure, en faisant les cents pas dans cette salle d’attente... vous étiez totalement absorbée par votre pensée... vous ne voyiez même pas les gens autour de vous"
"c’est vrai"
"et pourtant... regardez-les, ils vous ressemblent tous"
"je sais... mais c’est à chacun ses problèmes"
"ce sont les mêmes problèmes pour tous"
"et que faites-vous dans ce bureau si vous n’êtes pas réfugié irakien ?"
"j’aime observé les gens, parlez avec eux, écouter leurs histoires..."
"et pourquoi ?"
"comme ça... pour essayer de comprendre... chacun a son vécu et l’ensemble de ces vécus est comme un puzzle qu’il faut reconstituer si on veut réellement comprendre"
"et vous voulez que je vous raconte mon histoire ?"
"... c’est comme vous voulez... comme vous le ressentez... vous n’êtes pas obligée du tout..."
"à Bagdad, mon mari tenait un magasin de matériel électrique... on a été rançonné jusqu’à ce qu’il refuse de payer, alors il a été kidnappé, j’ai payé et il a été libéré... nous avons décidé de partir, de quitter l’Irak pour la Syrie. Nous avons vécu un premier temps du côté d’Alep ensuite de Damas... nos économies baissaient à vue d’oeil... car on ne trouvait pas de travail. On a décidé de pousser plus loin notre exode... jusqu’à Beyrouth. On a payé des passeurs pour traverser la frontière. Là, d’autres passeurs ont pris le relais qui nous ont tout pris, notre argent, nos téléphones portables... ils nous ont juste laissés les passeports et abandonnés aux environs de Beyrouth. Deux jours après, on a été arrêté par la police. Mon fils et mon mari sont détenus à la prison d’Amyoun. Je suis inquiète pour le petit, sa jambe est en train d’enfler à cause du climat... elle enferme une prothèse suite à une opération chirurgicale... le seul endroit où j’ai pensé rencontrer des personnes qui m’aident c’est le camp de Chatila... je dors chez une famille Palestinienne... une mère de famille et ses deux enfants, le mari est en prison aussi. Ce que je veux, c’est un permis de séjour et de travail mais pour cela il faut qu’un libanais se porte garant pour moi... et ici, je fais la queue pour un coupon de nourriture... je suis obligée de vous quitter... le 128 s’affiche"
"c’est quoi ?"
"mon numéro !"
"... !?"

Al Faraby


Dimanche 13 Avril 2008

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