Géopolitique et stratégie

DEVANT LES CONVULSIONS DU MONDE : Quel avenir pour l’Opep?


«Laissez-moi vous dire ce que nous, Israéliens, avons contre Moïse. Il nous a menés pendant 40 ans à travers le désert pour finalement nous installer dans le seul coin du Moyen-Orient où il n’y a pas une goutte de pétrole.»

Golda Meir (Le Sable et l’écume)


Professeur Chems Eddine Chitour
Jeudi 16 Septembre 2010

DEVANT LES CONVULSIONS DU MONDE : Quel avenir pour l’Opep?
L’Opep fête ce 14 septembre ses cinquante ans d’un parcours chaotique qui
ne laisse pas indifférent. Dans une communication précédente que j’avais
intitulée «A quoi sert l’Opep?» j’avais pointé du doigt le
fonctionnement erratique de cette institution qui a eu ses heures de gloire dans
les années 70 avec des ministres de la trempe de Zaki Yamani ou encore Belaïd
Abdesslam. Souvenons-nous, au plus fort de la guerre de Ramadhan de 1973
(Kippour dans la vulgate occidentale), ces deux ministres, l’un représentant
les réserves les plus importantes au monde, l’autre un pays pionnier de la
reprise en main des richesses pétrolières avec le fameux «Kararna t’emime
el Mahroukate», « Nous décrétons la nationalisation des hydrocarbures »,
avaient donné à l’Opep une dimension planétaire. Dès le début, l’Opep a
été lourdement combattue, notamment après la guerre de Ramadhan de 1973, date
à laquelle on l’avait accusée d’étrangler la croissance occidentale par
une augmentation des prix du pétrole

Petit retour en arrière : l’Opep a été créée le 14 septembre 1960 à
l’initiative de 5 pays (Venezuela, Iran,Irak, Arabie Saoudite et Koweït) le
but étant de défendre un prix juste pour le baril de pétrole. Ces pays
touchaient des royalties tout à fait symboliques (12%). La création de
l’Opep intervient dans ce contexte d’exacerbation de la concurrence. Au
début de 1959, les prix sont encore réduits de 9%. Les grandes compagnies
pétrolières «Le sette sorele» (les sept soeurs), pour reprendre
l’expression juste de Enrico Mattei, s’érigeaient en un véritable cartel.
Ce sont la Standard Oil of New York (Mobil Oil), la Standard Oil of California
(Socal), la Standard Oil of New Jersey (Exxon), la Gulf et la Texas Oil Company
(Texaco) British Petroleum, Royal Dutch Shell. qui changèrent plusieurs fois de
nom par fusion opa hostile ou amiable pour donner les compagnies actuelles (BP :
cette fois-ci Beyond Pétroleum ; développement durable oblige), Shell,
Chevron. Exxon.(1)

La main invisible

La création de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) dont le but
est de defendre les pays consommateurs de l’Ocde, en novembre 1974, voulue par
Henry Kissinger, avait pour but avoué de briser l’Opep. L’une des règles
de l’AIE est que les pays membres doivent avoir trois mois de stock pour
prévenir les conflits.- Indirectement, l’AIE pense que les conflits ne
doivent pas perturber au maximum les cours du pétrole au-delà de cette durée.
Les pays membres sont donc invités à déstocker en cas de conflit de telle
façon à créer une abondance artificielle et ne pas laisser les prix du
pétrole aller à la hausse pour obéir aux fondamentaux et laisser libre cours
au marché. Il y a donc réellement une «main invisible» qui fausse le
marché. On l’aura compris, ce n’est pas celle dont parle Adam Smith.

Il faut savoir que la diabolisation de l’Opep [ dans la doxa occidentale
relayée par des médias aux ordres dont le sacerdoce au-delà de l’Opep,
était de vouer aux gémonies ces cheïkhs arabes ventrus et fainéants qui
asphyxient l’Occident, tout ceci sur fond d’arabophobie et d’islamophobie]
concernant les prix du pétrole en octobre 1973, est infondée. Nicolas Sarkis,
expert pétrolier averti, et directeur du Centre arabe d’études pétrolières
à Paris rapporte que lors du passage du secrétaire américain à l’Energie
à Alger, en septembre 1973, il intervint dans la réunion des chefs d’Etat
exportateurs du pétrole en disant qu’il s’attendait à ce que
l’augmentation des prix du pétrole soit débattue. C’était un appel du
pied des Etats-Unis à l’Opep pour aller vers des prix du pétrole qui
décolle des 2,5$ d’alors.

Pourquoi? Deux raisons : les Etats-Unis étaient embourbés au Vietnam, une
guerre qui coûte cher et qui a été financée par la planche à billets. De
plus, les pays européens et le Japon en plein «trente glorieuses» se
développaient et commençaient à rattraper les Etats-Unis. La seule façon de
les freiner est de leur faire payer un prix du baril de pétrole élevé, eux
qui étaient très dépendants du pétrole, contrairement aux Etats-Unis qui
l’étaient beaucoup moins. On voit donc que l’Opep n’a pas une grande
responsabilité dans l’augmentation des prix du pétrole. Après la
Révolution iranienne de 1979, les prix ont augmenté jusqu’à 34$ soit plus
de 100 dollars actuels. Cela a gêné surtout les pays européens. Dans les
années 1980, les Etats-Unis sous l’Administration Reagan avaient programmé
de détruire l’Empire soviétique par tous les moyens. La parade a été
trouvée, du fait que l’Empire soviétique avait l’Afghanistan et avait
besoin de vendre son pétrole et son gaz (il produisait jusqu’à 600 milliards
de m3 de gaz et 300 millions de tonnes de pétrole).

Dans un documentaire diffusé par la chaîne Arte le mardi 7 septembre sur la
guerre du pétrole, on prête à Reagan cette injonction à ses collaborateurs :
«Je me fiche comment vous allez faire pour démolir l’Empire soviétique,
mais faites-le.» Deux décisions importantes : embargo sur la vente du
matériel américain de pétrole : «Pas avec la technologie américaine»,
disait Reagan. Une deuxième décision a été confiée à l’Opep par Arabie
Saoudite interposée ; faire baisser les prix du pétrole pour ruiner l’Empire
soviétique avec parallèlement, armement de l’International islamique, pour
combattre les «kouffars», les mécréants d’un certain Bin Laden et des
taliban, qui deviendront des ennemis une fois l’Empire soviétique démoli...

Résultat des courses, à partir de 1982, le prix du pétrole commence sa
descente aux enfers, descente accélérée, il faut le dire, par la découverte
de gisements hors Opep, notamment en mer du Nord (Brent) et on connaît
l’affection de Margaret Thatcher pour les Arabes. Un pays comme l’Algérie a
perdu de 1984 à 1987 près de 18 milliards de dollars du fait d’un prix du
pétrole à moins de 10$. L’Arabie Saoudite a perdu aussi de l’argent, mais
comme elle produisait 10 fois plus que l’Algérie pour une population deux
fois moins importante, l’impact ne fut pas aussi douloureux d’autant que
c’était le prix à payer pour assurer sa sécurité.

2001 : la guerre du Golfe. Les pays du Golfe s’engagent à côté de la
coalition contre Saddam Hussein en fournissant pétrole, stabilisant les cours
du pétrole par une ouverture des robinets et en finançant l’effort de guerre
à concurrence de près de 50 milliards de dollars. C’est depuis cette date
que les Etats-Unis sont installés à demeure dans les pays du Moyen-Orient. Les
Arabes ont financé la guerre, fourni le pétrole et acceptent d’être
occupés, tout ceci pour abattre Saddam Hussein leader d’un peuple arabe
musulman qui s’est battu pour eux contre l’Iran... En 1997 : l’Opep
décide à Djakarta d’augmenter de 10% sa production. Erreur : la demande
mondiale, plombée par la crise financière en Asie, n’est pas au rendez-vous.
Les cours chutent de 40% et le baril de brut s’échange à 10 dollars.
L’année suivante les pays exportateurs font marche arrière. Cet épisode est
entré dans l’histoire de l’organisation sous le nom «le fantôme de
Djakarta»...En 1999 : pour la première fois, l’Opep décide de négocier
avec des pays producteurs non-membres (Russie, Mexique, Norvège et Oman) pour
réduire la production mondiale. Un accord est trouvé et le prix du baril
remonte à 23 dollars.

L’Opep s’est vue au fil des ans, dépossédée de ses attributs.
Souvenons-nous, pendant près de vingt ans, c’était le pétrole saoudien
«l’Arabian Light» qui servait de pétrole de référence marker crude ; ce
fut ensuite le Brent de la mer du Nord à côté du West Texas Intermediate.
Parallèlement, plusieurs instruments financiers furent introduits : Net back,
futures swap...Ces mêmes instruments qui prendront le pas sur l’économie
réelle par la spéculation générée, les plus-values étaient de l’ordre de
50$ quand le prix du pétrole était à 147$ et naturellement personne en
Occident ne parle des bénéfices récoltés par les spéculateurs de tout poil
ainsi que les multinationales ; leurs profits atteignent des records en 2007 :
40 milliards de dollars pour Exxon, 27 pour Shell, 19 pour Chevron et 16
milliards environ pour Total. On a calculé que Total gagnait 35.000$ à la
minute et Exxon 2,5 fois plus. L’Algérie pays rentier, 115.000$ à la minute
ou encore 1 million de DA à la minute !

La crise financière de 2008 qui a perturbé les marchés amène le président
Bush à faire le déplacement en Arabie Saoudite pour demander au roi d’ouvrir
les vannes du pétrole pour tenter de faire baisser les prix du pétrole. Le roi
s’exécuta sans en avertir les pays membres de l’Opep. Le président de
l’Opep, le ministre algérien Chekib Khelil n’y voyait pas de raison
puisque, d’après lui et cela est vrai, les fondamentaux étaient respectés,
il n’y avait pas de demande. C’était sans compter sur la spéculation qui,
elle, ne fut pas désignée du doigt. Brutalement pourrions-nous dire, il y eut
un nouveau contre-choc pétrolier, le prix commença à dégringoler pour
atteindre 34 dollars fin décembre 2008, malgré la réunion d’Oran
d’octobre où les pays de l’Opep avait décidé d’une baisse de la
production de près de 4 millions de barils que chacun devait respecter. Il a
fallu attendre mi-2009 pour que les prix se redressent, et atteignent une
fourchette de 75-80 dollars qui semble convenir aux pays consommateurs et aux
rentiers de l’Opep. Ce qu’il faut savoir, c’est qu’il y a une
différence entre les prix courants et les prix constants, l’inflation fait
que le pouvoir d’achat du dollar de 1980 est autrement plus important que
celui de 2010. Les prix actuels de 75 dollars valent moins que les 20$ de 1980.
Pendant ce temps, l’or qui valait 32 dollars l’once (1g d’or=1$ en 1971)
est coté le 14 septembre à un nouveau record à 1275$. Il a été multiplié
par 40 alors que le prix du pétrole actuel n’arrive pas à égaler celui de
1980.

On voit donc que les pays de l’Opep suivent fidèlement les directives des
pays industrialisés (américaines) imposées d’une façon ou d’une autre
par les pays du Golfe avec à leur tête l’Arabie Saoudite. Il n’y avait que
l’Algérie à l’époque, il y a près de quarante ans, qui avait réellement
perturbé le jeu pétrolier mis en place par les pays occidentaux en
nationalisant ses ressources. Depuis, tout le monde est rentré dans le rang et
on peut dire sans se tromper que l’Opep sert depuis la guerre de 1991, en
priorité, les intérêts des pays du Golfe c’est-à-dire ceux des
Américains. L’Opep a donc terminé sa mission historique depuis que
l’Arabie Saoudite est dans le G20 et que les Américains contrôlent tout le
pétrole du Moyen-Orient, exception faite du pétrole iranien et les velléités
de 3e Guerre mondiale, outre le fait que «c’est pour assurer l’existence
d’Israël» qui devra seul rester le gendarme de l’Occident avec 300 bombes
nucléaires, c’est aussi pour occuper les réserves iraniennes qui permettront
d’étouffer les trois pays émergents. Chine, Inde et à un degré moindre la
Russie. On dit souvent «suivez les routes du pétrole vous rencontrerez les
bases américaines», qui sont installées dans les pays du Golfe et en Irak où
les 50.000 GI’S restants sont là pour sécuriser le pays, il faut entendre
par là les puits de pétrole...

Les défis de l’Opep

«L’Opep va bien, merci», écrit Sébastien Seibt. Mais pour combien de
temps? L’Organisation des pays exportateurs de pétrole fait aujourd’hui
face à un double défi : une pression sur les prix, et la mode des énergies
nouvelles ou renouvelables (soleil, vent, etc.), qui gagne en popularité. Sans
compter le retour programmé de l’Irak. «Théoriquement, si on regarde les
indicateurs, le prix du pétrole devrait descendre», note Jean-Pierre Favennec.
En effet, la production continue tranquillement à augmenter tandis que la
demande reste «mollassonne». Cette stabilité des prix en pleine période
d’incertitude économique s’expliquerait par «une très bonne cohésion
entre les pays de l’Opep qui se rangent aux vues de l’Arabie Saoudite»,
selon Jean-Pierre Favennec. (..) Actuellement, ces alternatives[renouvelables]
ne représentent que 2% des demandes énergétiques et les dernières
prévisions du Conseil mondial de l’énergie indiquent que rien ne devrait
fondamentalement changer dans les 40 prochaines années. Pour l’instant,
l’Arabie Saoudite réussit à tirer tout le monde dans le même sens. Le
Cartel vit une époque charnière avec le retour en force de l’Irak.
«L’addition de ces projets correspond environ à 10 millions de barils par
jour en plus», De quoi faire de l’ombre à l’Arabie Saoudite. L’autre
front se situe en Amérique du Sud. En effet, le Brésil dispose au large de ses
côtes d’énormes gisements qui ne demandent qu’à être exploités.
Brasilia s’est d’ailleurs lancée dans des programmes d’investissement
d’environ 40 milliards de dollars.(2) «C´est un signe de Dieu, déclare le
président Lula ; un passeport pour l´avenir.»

Qu’en est-il des réserves réelles des pays du Golfe qu’on dit
réévaluées de 60 à 100% sans preuve. Qu’en est du peak oil? Est-il
imminent? Comment s’y apprêter? Y aura- t-il un rôle pour l’Opep à cette
échéance-là? Quel type d’Opep prendrait la relève? L’Opep a une
responsabilité particulière dans l’accélération des changements
climatiques par une politique basée uniquement sur l’optimisation de la
rente. L’Opep, dit-on, s’est félicité de l’échec de Copenhague ce qui
la met au ban des accusés du fait qu’elle est invisible dans la lutte contre
le réchauffement climatique.

Peut-on imaginer une mutation scientifique de l’Opep qui, à l’instar de
l’Europe, qui arrive à définir une stratégie énergétique pour les 30
prochaines années en définissant des caps à atteindre en matière
d’économie d’énergie, de diminution de l’intensité énergétique et
surtout de conversion durable de ses énergies fossiles en énergies
renouvelables durables? Nous avons réalisé à l’Ecole polytechnique, dans le
cadre des Journées de l’énergie, un scénario pour les pays arabes
pétroliers et avons montré que les 20% d’économie d’énergie pouvaient
être facilement atteints par la sobriété énergétique. Le calcul de 20%
d’énergie à partir des énergies renouvelables dépendra des spécificités
de chaque pays. Le solaire et l’éolien peuvent constituer un véritable
gisement pérenne pour les pays de l’Opep.

Certes, l´Opep continuera d´exister car elle sert avant tout les intérêts
des pays industrialisés en disciplinant des «faucons» comme l´Iran ou le
Venezuela par Arabie Saoudite interposée. Dans ce combat de géants,
l´Algérie n´existe pas, elle n’a ni la surface financière de l´Arabie
Saoudite ni le poids scientifique et technologique de l´Iran, puissance
spatiale. Nous sommes des petits rentiers qui gaspillons frénétiquement une
ressource qui appartient à nos enfants. Pourquoi l´Algérie s´entête-t-elle,
une fois de plus, à produire d´une façon débridée? Encore une fois, notre
meilleure banque est encore notre sous-sol ! Que faisons-nous dans l´Opep?
Pourquoi, à l´instar du Brésil et de tant d’autres pays, n´avons-nous pas
un cap : produire en fonction des besoins et miser sur l´éducation?

1.C.E.Chitour : Le Nouvel ordre pétrolier Préface Nicolas Sarkis éd. Dahlab
1996

2.Sébastian Seibt : L’Opep, une force pas si tranquille- France 24, 14
septembre 2010

Pr Chems Eddine CHITOUR

Ecole Polytechnique Alger enp-edu.dz


Jeudi 16 Septembre 2010


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