Politique Nationale/Internationale

Cuba : ce qui ne sent pas bon du tout

Rafi Eitan, vétéran du Mossad, grand propriétaire foncier à Cuba


Bien peu de choses sont sûres et certaines, dans la vie; en politique, il faut toujours s’attendre à des surprises. Les vérifications sont importantes, en politique, pour obtenir un consensus. Les citoyens d’un État, autant que ceux qui soutiennent ailleurs cet État, ont le droit de savoir comment il est organisé, et ils devraient être au courant des relations économiques et politiques qu’entretient cet État, tant au plan national qu’international ; et s’il y a des contrastes ou des contradictions dans les choix politiques d’un État, ceux qui sont responsables de ces écarts ont l’obligation morale d’en rendre compte à leurs citoyens, et à l’opinion publique internationale.


Mary Rizzo
Jeudi 14 Septembre 2006

Cuba : ce qui ne sent pas bon du tout

Mary Rizzo

Traduit par Maria Poumier et révisé par Fausto Giudice



Rien n’oblige la population d’un pays quelconque à cautionner ou à approuver les décisions prises par son gouvernement, mais ils en seront affectés de toute façons, parce ce qui est décidé en haut lieu l’est en leur nom. Aussi, la moindre des choses est que les gens soient informés de ce que leur gouvernement fait, et qu’ils soient à même d’exprimer leur désaccord éventuel, qu’ils soient en mesure ou non de garantir le consensus.

Rien n’est gravé dans la pierre, en matière de politique, et les hommes politiques sont devenus des caméléons, sont passés maîtres dans l’art d’être fluides ; ils vont dans le sens de ce qu’ils croient consensuel, éventuellement en s’en méfiant , mais en tâchant toujours de garder une orientation générale cohérente. Quand les politiciens donnent l’impression de changer de bord au gré des intérêts, on devrait jeter un coup d’œil sur ce qui se passe à Cuba.

C’est là qu’on trouve un soutien indéfectible à la lutte du peuple palestinien et à sa lutte de libération. On ne manque pas de discours de Fidel Castro où il n’exprime pas son soutien et son amitié aux Palestiniens. Jusqu’où ces discours se sont traduits en actes, je ne saurais le dire, mais en tout cas, une image s’est constituée, celle de Cuba comme le pays qui condamne publiquement l’Israël.

« Cuba réaffirme sa solidarité totale et sans failles avec le peuple palestinien dans sa juste lutte pour l’instauration d’un État indépendant et souverain et pour la restitution de tous les territoires arabes occupés ; Cuba exhorte la communauté internationale à dénoncer énergiquement ces crimes, et se prononce sans hésitation contre les tactiques dilatoires utilisées par Israël pour continuer à imposer sa politique annexionniste et arrogante, en violation des normes élémentaires de la coexistence et de lalégislation internationale, qui valent à Israël le soutien indéfectible de Washington. » [1]

Imaginez ma surprise quand j’ai lu sur Ynet la note sur Castro s’apprêtant à allumer une gigantesque ménorah à La Havane, en compagnie de Rafi Eitan, pour inaugurer le Mémorial de l’Holocauste en cours de construction à Cuba.

On peut avoir une opinion positive, neutre ou négative, sur la construction de monuments holocaustiques dans des contrées fort éloignées des lieux où les choses se sont passées, certes; mais ce qui m’a frappée, dans ce cas particulier, c’est le nom de Rafi Eitan. Rafi Eitan ? Ca me disait quelque chose, c’était un nom tout à fait familier, mais j’avais du mal à retrouver de qui il s’agissait. Un mail de Jeff Blankfort à sa liste de diffusion m’éclaira :

« Ce que j’ai négligé de mentionner dans le message que j’ai transféré (et je n’ai pas pu rectifier avant de l’envoyer) sur Fidel Castro allumant une méenorah à La Havane, c’est que Rafi Eitan, le grand propriétaire terrien israélien mentionné, n’est autre que l’ancien chef du Mossad pour les opérations en Europe et le mentor de l’espion israélien condamné comme tel Jonathan Pollard. On peut se demander s’il fait aussi de l’espionnage à Cuba, et pour quel pays ». [2]


Rafi Eitan
Rafi Eitan

Effectivement, Rafi Eitan est le nouveau ministre élu dans les rangs du Parti des retraités [Gil - Gimla'ey Yisrael LaKneset : retraités d’Israël à Knesset ; Gil signifie « âge » en hébreu, NdT]) lors des dernières élections israéliennes.

Rafi Eitan, l’homme du Mossad et du Shin Bet, célèbre pour avoir organisé la capture d’Eichman [en Argentine] mais aussi pour avoir planifié le bombardement de la centrale nucléaire irakienne d’Osirak, et surtout, pour son rôle dans l’Affaire Pollard, cet Américain qu’il avait recruté pour faire de l’espionnage, pour le compte d’Israel.

Rafi Eitan, « connu dans les milieux de l’espionnage israélien par son surnom de « Stinky », le « puant » [en hébreu HaMasriach, NdT], car il était tombé dans un bassin d’épandage alors qu’il était membre du Palmach, la force d’attaque para-miliataire d’Israël, dite organisation de défense avant 1948 » (http://www.jonathanpollard.org/2006/033106.htm) ne regrette rien et revendique ses agissements : “comme pour tout ce que j’ai fait, ma vie durant, j’étais convaincu que j’agissais au mieux pour l’État d’Israël ». L’article de Ynet semble suggérer qu’Eitan a des intérêts économiques considérables à Cuba. Cela m’a étonnée, dans la mesure où je supposais qu’il y avait une interruption dans les relations économiques entre les deux États, si bien que j’ai commencé à chercher ce que je pouvais trouver en la matière. [3] « Pendant la dernière décennie, Eitan, connu comme multimillionnaire, s’est trouvé mêlé à de grandes transactions à Cuba dans le domaine de l’agriculture et dans le bâtiment. »
http://www.jpost.com/servlet/Satellite?c=JPArticle&cid=1145961341557&pagename=JPost%2FJPArticle%2FShowFull
Dans un entretien publié le 3 juillet 2006 par Haaretz nous lisons : “Eitan est un partenaire dans une compagnie qui possède de vastes vergers à Cuba, mais quand on lui demande le secret de ses liens avec Castro, il répond: « Il n’y a aucun secret, ce n’est pas vrai, tout simplement. Je ne travaille pas avec Castro, je suis un exploitant agricole, à Cuba, le reste n’est qu’affabulation de la presse… La firme s’occupe d’agriculture à Cuba, principalement de faire pousser des légumes et de produire du jus de fruit concentré, dans l’unité la plus grande au monde. J’ai rencontré Castro quelques fois, mais nous ne sommes pas amis. »

Pour ce qui est du bâtiment, on trouve ces choses intéressantes, en 2001: “Israël est le seul pays au monde qui a constamment appuyé l’embargo commercial des États-Unis, chaque fois que la question a été évoquée aux Nations Unies ».

Ironie des choses, Israël est aussi en passé de devenir l’un des principaux investisseurs à Cuba, avec des hommes d’affaire juifs qui s’investissent dans tous les domaines, depuis l’exportation des agrumes jusqu’aux projets immobiliers. Maintenant, dans une démarche qui va provoquer la fureur des groupes d’exilés cubains et de l’administration Bush, un groupe d’investisseurs israéliens est en train d’enterrer des dizaines de millions de dollars dans ce qu’ils appellent le premier “complexe intelligent d’immeubles de bureaux”, un parc immobilier à l’extérieur de La Havane, qui comptera dix-huit immeubles de six étages de bureaux, situés sur un emplacement de 180 000 m2. Le Miramar Trade Center (MTC) a été conçu par Inmobiliaria Monte Barreto S.A., une joint-venture entre l’agence d’État Cubalse S.A. et Grupo BM, une entité israélienne dirigée par l’ancien patron des espions du Mossad Rafi Eitan. »

On trouve aussi un certain nombre d’articles sur Eitan et Cuba; voir http://www.washingtonreport.org/backissues/0194/9401018.htm, http://amenusa.org/aipac5.htm. Voici quelques une de ses déclarations :

« Les affaires israéliennes à Cuba sont coordonnées par la « Business Enterprises corporations » (BEC) dont les bureaux principaux sont à Tel Aviv. Le rôle d’Eitan dans le BEC n’a jamais été défini, écrit Slutzky parce que, « comme d’habitude, Rafi Eitan adore se cacher derrière le décor ». D’ailleurs, il ne s’est jamais rendu à Cuba «Au contraire, affirme Slutzky, il « a envoyé d’autres Israéliens là-bas, dont certains sont restés à titre de conseillers principaux. » Afin d’impressionner les Cubains, Rafi Eitan a organisé des visites en Israël pour leurs experts et des officiels de haut rang. Leurs visites ont eu lieu cette année, apparemment pour qu’ils puissent voir une exposition agricole qui se tenait à Tel Aviv, et en fait pour leur faire rencontrer le ministre de l’agriculture Ya’akov Tsur.

A mesure qu’Israël s’investissait à Cuba, la gestion des plantations d’agrumes cubains est tombée entre les mains israéliennes. Parmi plusieurs zones semblables, l’une d’entre elle dépasse à elle seule la surface totale des vergers d’agrumes en Israel. Si l’on s’en tient à Slutzky, les experts israéliens envoyés par Rafi Eitan avaient découvert que la production cubaine d’agrumes fait « moins que le dixième de la production israélienne ». On comptait sur eux pour la développer, et ils s’efforcent d’augmenter le rendement de l’économie cubaine, particulièrement dans le domaine agricole. »

Jonathan Pollard, espion israélien qui travaillait sous les ordres de Rafi Eitan
Jonathan Pollard, espion israélien qui travaillait sous les ordres de Rafi Eitan

Bien que n’ayant jamais mis les pieds à Cuba, toujours selon Slutzky, Rafi Eitan “représente à Cuba un grand nombre de firmes israéliennes. La haute estime accordée par le régime cubain à un représentant non officiel des services d’intelligence cubains prouve seulement, comme dit le proverbe, que l’argent n’a pas d’odeur. »

C’est là où le bât blesse: comment se peut-il qu’un dirigeant à la pointe du soutien aux Palestiniens autorise l’un des dirigeants du Mossad à co-posséder l’usine “la plus vaste au monde » de production de jus d’orange, à coordonner des investissements massifs pour les firmes israéliennes et à bâtir le plus grand complexe de bureaux et de commerces du pays ? N’est-ce pas de l’incohérence ? Eitan n’est pas qu’un simple citoyen israélien. Lui même affirme que tout ce qu’il l’a fait avait pour but de servir l’intérêt d’Israël !

A tout le moins, Castro devrait faire son examen de conscience. S’il « ignore » qui est son interlocuteur, quelqu’un peut lui fournir un accès à internet, et en cinq minutes il peut apprendre tout ce qu’il pourrait souhaiter savoir sur Eitan et plus encore [4]. S’il « savait », cela relève du crime, parce que tout ce qui se fait dans l’intérêt d’Israël a des répercussions graves sur la vie des Palestiniens, et ajoute à leurs souffrances, dans la mesure où l’Israël n’a pas le moindre intérêt pour le peuple palestinien. L’argent, c’est important, on ne saurait s’en passer. Mais tout a un prix, et on espère que Cuba, comme presque tous les autres pays au monde, n’a pas vendu les Palestiniens au plus offrant [5].

Notes

[1] "Declaración del Ministerio de Relaciones Exteriores de la República de Cuba," Granma, 4 October 2000. English translation by staff, Institute for Cuban and Cuban-American Studies, University of Miami. http://www.granma.cubaweb.cu/4oct00/nacional/articulo11.html

[2] Sur la liste de diffusion de Jeff Blankfort.

[3] Cuba a rompu ses relations diplomatiques avec l’Israël en 1973. (NdT)

[4] Cela pourrait s’avérer plus difficile qu’il n’y paraît : c’est aussi une entreprise israélienne qui gère l’infrastructure informatique de Cuba. Des individus non identifiés informent immédiatement les Américains lorsqu’une entreprise étrangère s’avise de faire des affaires à la fois avec Cuba et avec des Américains, même s’il s’agit de marchés portant sur des articles et des quantités minimes, de sorte qu’elle fasse l’objet d’un procès au Etats-Unis et renonce à investir à Cuba, tandis que Cuba se trouve obligée de s’adresser à un autre fournisseur, plus cher. C’est le ministre des Affaires Étrangères Félix Pérez Roque qui l’explique lui même dans ses discours. (NdT)

[5] De fait, la direction économique cubaine a développé ses échanges avec le plus ferme allié d’israël en Amérique centrale : Le Salvador. Malgré le fait que les deux pays n’entretiennent pas de relations diplomatiques, la compagnie aérienne TACA dessert San Salvador-La Havane avec deux vols réguliers ; Cuba importe du poulet salvadorien en grandes quantités, mais redoute l’infiltration de propagande hostile au gouvernement sur les vols de TACA. El Salvador est le seul pays d’Amérique latine à voter infailliblement les résolutions usaméricaines contre Cuba à l’ONU, depuis 40 ans, et à maintenir une ambassade à Jérusalem, alors que les autres pays préfèrent prudemment Tel Aviv pour la protection de leurs intérêts. [NdT]



Original à Tlaxcala:

Traduit de l'anglais par Maria Poumier et révisé par Fausto Giudice, membres de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est en Copyleft : elle est libre de reproduction, à condition d'en respecter l'intégrité et d'en mentionner sources et auteurs.


Jeudi 14 Septembre 2006


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