Analyse et décryptage

Croissance et bonheur, ça marche ensemble?


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La décroissance, un discours d'accompagnement des économies - et théories - molles de la "mondialisation" battant pavillon occidental? C'est, sous habits verts, le vieille rengaine du "ni gauche, ni droite", obstinément aveugle aux inégalités sociales. Essai de décodage.


gresea@skynet.be
Mardi 15 Janvier 2008

Les articles et conférences de remise en question de la croissance économique se multiplient. Cette vague, cette vogue suscite plus que des interrogations dans les milieux de gauche. Ce n'est pas vraiment pour étonner, ni très neuf.

Comme rappelle Edgar Szok dans sa froide analyse du phénomène (1), le rapport "Halte à la croissance" du Club de Rome avait, déjà dans les années septante, suscité une vive critique à gauche pour en dénoncer les sources d'inspiration conservatrice, ce qui était dans la logique des choses. Le "club" avait été fondé en 1968 par deux pointures de Fiat et de l'OCDE avec, en arrière-plan, une brochette d'industriels et de commis des appareils d'Etat. L'affaire n'est pas entièrement différente dans le cas du fameux indice "alternatif" de croissance, dit du développement humain, que promeut depuis 1990 le Programme des Nations unies pour le Développement: il a été développé par l'économiste indien Amartya Sen, lequel ne fait pas mystère de sa dette aux travaux du philosophe de droite américain John Rawls. Que l'OCDE, gendarme autoproclamé de l'orthodoxie néolibérale, juge plaisant, et opportun aujourd'hui, de sponsoriser des "happenings" académiques sur la décroissance, achève de fermer la boucle. Décroissance? Le terreau idéologique est traversé de postulats de droite. Donc, anti-ouvriers, donc, anti-tiers-mondistes, les damnés de la Terre. Commençons par là.

D'évidence, en effet, toute l'argumentation de remise en cause des vertus de la croissance, classiquement mesurée sur la base de l'évolution du produit intérieur brut (PIB), n'a de sens que dans les pays du capitalisme avancé, où existe dans certaines classes sociales assez d'aisance matérielle pour rêver d'autres paradis. Vue dans une perspective mondiale, la décroissance est une préoccupation de riches, une petite minorité – dans sa très grande candeur, elle s'inquiète parfois de voir tous les Chinois posséder un automobile, sans aller jusqu'au bout de sa pensée: on maintient le reste du monde en sous-développement pour sauver la "planète"?

Une myopie du même ordre est présente dans les "sociétés de consommation" de l'hémisphère Nord. Il s'agirait, entend-on, de proclamer avec force que l'argent ne fait pas le bonheur, qu'il y a autre chose dans la vie que l'accumulation de biens matériels. La course sans fin d'une croissance sans cesse plus obèse: clouée au pilori. C'est naturellement faire abstraction des couches sociales qui, de plus en plus larges, peinent à joindre les deux bouts, qui n'ont d'autre choix que mal manger, mal se vêtir et mal se loger. C'est à nouveau une préoccupation d'enfants gâtés. Dans les milieux syndicaux, cela passe mal, forcément. De la croissance, ils ne connaissent que celle de la pression pour une modération salariale, ils y sont confrontés tous les jours. Décroître? Mais c'est ce que le patronat clame sur tous les tons. Les salaires doivent décroître – et, de fait, tendanciellement, ils "décroissent"... Alors?

Alors, il importe, à gauche, de clarifier les termes de la polémique et identifier les intérêts dont les apôtres de la décroissance se font le serviteur. Bref, re-politiser le débat. Nous ne vivons pas, jusqu'à nouvel ordre, dans une société où les intérêts des uns correspondent à ceux des autres. Il n'existe pas de décroissance neutre, même si la critique venue de cet horizon ne manque pas d'être instructive et pertinente. Personne ne contestera que le PIB est un outil de mesure imparfait et parfois absurde. Les navetteurs motorisés qui, chaque matin, brûlent en pure perte de l'essence dans les files qui s'étendent à l'arrêt sur des kilomètres aux entrées des capitales occidentales contribuent modestement, comme chacun sait, à la croissance du PIB. Un exemple parmi d'autres. De même, le système de production mondial, régi par un "toujours plus" qui n'a d'autre horizon que l'infini, est source d'une pression intolérable sur la biosphère mondiale qui est, elle, par définition, un système fini, pour ne pas dire foutu. C'est entendu.

Encore faut-il s'entendre sur ce qu'il conviendrait de faire décroître et, détrônant le sacro-saint objectif de croissance, ce par quoi on se propose de le remplacer. Copie conforme des agitations intellectuelles en Occident, le débat britannique est à cet égard intéressant, ne serait-ce parce qu'il voit les conservateurs en prendre la tête, en réclamant d'enrichir le PIB d'indicateurs alternatifs reflétant le degré de "bien-être" de la nation, tandis que le parti travailliste, sur la défensive, cherche à défendre le caractère non désastreux, moralement parlant, de son bilan économique (2). Donc, voilà la trouvaille, le bien-être, notion subjective s'il en est. Il ne faudrait plus "maximiser" la croissance, mais le bien-être et le bonheur, et puis leur trouver des indicateurs. Cela conduit à des résultats inattendus. A entendre l'économiste Andrew Oswald, un des spécialistes de la question, il y aurait une corrélation indiscutable entre le bonheur et... le mariage, la vie en couple et c'est mieux encore, paraît-il, si on est religieux, si on possède la foi. De là à prôner des politiques du grand retour à l'église et à la famille traditionnelle, il n'y a qu'un pas. Que beaucoup hésiteront à franchir.

D'autres économistes, à l'instar de Richard Layard, utilisent le même levier – la croissance du bonheur – pour plaider ouvertement pour un Etat interventionniste. Dans quel sens? Là, cela devient intéressant. Car Layard répond: dans le sens d'une fiscalité plus redistributive, d'une forte augmentation des dépenses publiques et d'une réduction du temps de travail. Il n'est pas dit que ces propositions aient plus de succès que les chantres de la famille traditionnelle. Mais la critique est, cette fois, clairement de gauche, elle révèle un "angle mort" dans les discours dominants sur la décroissance.

Angle mort, en effet, que la condition ouvrière contemporaine, pour laquelle nous ne disposons que peu "d'indicateurs" de mal-être, sinon qu'elle doit travailler plus pour vivre moins bien. En 1997, Pierre Bourdieu avait lancé un appel pour qu'on procède à un vaste travail d'enquête en vue de fournir des "descriptions circonstanciées des souffrances engendrées par les politiques néolibérales" susceptibles de déboucher sur des indices ad hoc qui permettent de poser la question "des coûts sociaux de la violence économique et tenter de jeter les bases d'une économie du bonheur." (3) Manifestement, il y a bonheur et bonheur. Avant lui, en lançant en 1880 une enquête ouvrière "circonstanciée", Marx n'a pas conçu la question autrement. En d'autres termes, le débat sur la croissance tend deux perches. C'est, sous-jacente au discours du vivre mieux et autrement, la revendication de la réduction du temps de travail. Et c'est, en contrepoint de la promotion d'indices de croissance alternatifs, exiger qu'on aille voir ce qui se passe dans les usines, derrière les caisses enregistreuses des supermarchés et dans les files de chômage, bref de porter le regard sur les réalités de la condition salariée contemporaine.

Les "angles morts" ne manquent pas dans ce débat. Voici peu, l'écrivain et polémiste britannique George Monbiot, toujours à rebours des idées reçues, s'est réjoui à l'idée que les économies occidentales pourraient entrer en récession (4). Pas moins. Ici, cependant, il tient un langage convenu. Nos sociétés sont conçues pour maximiser la croissance plutôt que le bien-être, dit-il, pour aussitôt rappeler, en citant l'ancien gouverneur de la banque centrale américaine Henry Wallich, que le croissance est "un substitut à l'égalité des revenus. Tant qu'il y a de la croissance, il y a de l'espoir, et cela rend les grands écarts de revenu tolérables." C'est bien vu. La croissance anesthésie la pensée critique, elle est un moteur d'inégalités mais, effet pervers, elle instille chez chacun l'espoir de recevoir une plus grande part du gâteau. Demain, naturellement, c'est toujours demain. De là à souhaiter que l'électrochoc vienne d'une récession, comme fait Monbiot, il y a comme une défaite de la pensée. Car cela revient à vouloir que le marché reste l'arbitre aveugle de nos choix, cela revient à désamorcer d'emblée la possibilité d'une autre économie, réglée sur les besoins des gens dans le respect de leur dignité, de leur égalité et de leurs milieux naturels. Voilà qui supposerait une économie planifiée. C'est un autre angle mort du débat, sans doute le plus important. Il est peut-être temps, à gauche, de l'exhumer et d'en discuter.

Erik Rydberg
Groupe de recherche pour une Stratégie économique alternative
Gresea - www.gresea.be
(Article refusé par les principaux quotidiens de Bruxeles.)

(1) "Plus ou mieux? L'objection de croissance", Démocratie (bimensuel du Mouvement ouvrier chrétien Démocratie), n°23 du 1er décembre 2006.
(2) "Money can't buy happiness", Larry Elliott, Guardian Weekly, 31 août 2007.
(3) "Le néolibéralisme comme révolution conservatrice", 1997, in "Interventions 1961-2001", Agone, 2002.
(4) "We should welcome recession now", Guardian Weekly, 12 octobre 2007.




Mardi 15 Janvier 2008


Commentaires

1.Posté par top-casinos le 22/01/2009 10:50 | Alerter
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Je trouvais que c'était déjà clair, cette relation, bien comme la relation inverse, dont la décroissance économique apporte la dépression et malheur.

2.Posté par nikonekro le 27/04/2009 17:30 | Alerter
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non attend là! les décroissant "anti-tiermondistes"??? ce sont les seuls qui réclament un rééquilibrage économique nord/sud!!! c'est facile de déblatérer en faisant fi de toutes leurs théories!

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