Proche et Moyen-Orient

Critique de la Gauche Arabe: au sujet de la Palestine et de l'Unité Arabe


La situation de la Gauche arabe est semblable au "phénomène de transformation de la Gauche" à l'échelle mondiale et elle en est le reflet.
La raison en est simple : la Gauche Arabe, en règle générale avec toutefois quelques exceptions, n'a jamais été une "Gauche" dans le sens matérialiste du terme

Par Hisham Bustani
Hisham Bustani est le Secrétaire du Forum de la Pensée Socialiste en Jordanie, et membre du Comité de coordination de l'Alliance du Peuple Arabe Résistant. Cet article est paru en italien dans le n ° 24 de la revue progressiste Senza Censura, novembre 2007.


Hisham Bustani
Jeudi 22 Novembre 2007

Carte de l'accord colonial Sykes-Picot entre la France et la Grande Bretagne qui a séparé Al Mashreq Al Arabi (l'Orient arabe) en pays fabriqués
Carte de l'accord colonial Sykes-Picot entre la France et la Grande Bretagne qui a séparé Al Mashreq Al Arabi (l'Orient arabe) en pays fabriqués
Elle a toujours été une entité réservée et conservatrice, "réactionnaire" plutôt que volontariste, une théorie d'"importation" plutôt qu'une théorie d'origine, respectant "le texte au pied de la lettre" (principalement le texte de la politique soviétique!) au lieu d'avoir une pensée novatrice critique. Ci-dessous, je vais tenter de disséquer les principales faiblesses de la Gauche arabe, ainsi que les obstacles auxquels elle est confrontée, et aborder la question de savoir si c'estt vraiment une Gauche arabe. Ceci est particulièrement important car, venant d'une position marxiste, une critique contribuera à l'élaboration d'une Gauche révolutionnaire dans la région arabe et dans le monde. Sous l'occupation française et britannique, la division d'Al Mashreq Al Arabi (l'Orient arabe, a été divisé par les colonialistes en Etats que nous connaissons aujourd'hui sous le nom de Syrie, Liban, Palestine, Jordanie et Irak) a eu lieu pour de nombreuses raisons objectives : (a) "Diviser pour régner", une doctrine qui est un mécanisme bien connu servant à priver le peuple du pouvoir pour changer et détourner son énergie politique vers des canaux internes (des canaux à l'intérieur du système fabriqué), facilitant ainsi le travail de l'occupant et entravant considérablement tout effort en vue d'unifier les masses arabes -- le seul mécanisme qui peut conduire à la défaite de l'impérialisme. Aussi à travers cette doctrine, l'occupation colonialiste aura une "nouvelle fonction" à assumer puisque cela transformera son image et sa fonction présumée d'oppresseur en un intermédiaire entre les divisions internes, une astuce qui rend "nécéssaire" l'occupation. (b) Préparer le terrain à l'implantation d'une base impérialiste, une entité fonctionnelle qui peut servir l'impérialisme et constitue une barrière matérielle entre les parties Est et Ouest de l'espace arabe. N'oublions pas que les plus grandes tentatives de projet de libération arabe avaient commencé par l'union des parties orientale et occidentale de la patrie arabe : la Syrie et l'Egypte. Cela avait été le cas avec Saladin, qui a uni Damas et l'Egypte en 1174, ouvrant la voie à la fin du royaume des Croisés de Jérusalem en 1187. Cela avait également été le cas avec Mohammed Ali Pacha (1769-1848), connu pour son projet d'industrialisation et de modernisation destiné à créer un État fort dans la région arabe. Il a uni l'Égypte et la Syrie et il a été contraint d'annuler son projet suite aux attaques des marines britannique et autrichienne. Et puis, Nasser (1918-1970), dans sa tentative de mettre en place un véritable Etat arabe souverain indépendant, a également réussi à unifier l'Égypte et la Syrie comme moteur d'une unité arabe, mais pour de nombreuses raisons, l'unité n'a duré qu'à peine trois ans, de 1958 à 1961. (c) Garder ces "Etats" fabriqués sous subordination continue de l'impérialisme, puisqu'il est impossible d'obtenir la libération au niveau de l'Etat fabriqué (l'absence de ressources pour établir un développement indépendant et un manque de profondeur politique et populaire pour soutenir un projet de libération sont entre autres des raisons objectives à son impossibilité) L'apogée de la campagne colonialiste pour la division et le maintien de l'état de subordination a été la création et le fait de légitimer l'entité sioniste (Israël): une entité coloniale raciste rattachée fonctionnellement et organiquement aux puissances impérialistes. Il n'y a aucune raison objective qui pourrait convaincre un homme de Gauche à reconnaître et à accepter la création d'une telle entité, au contraire, la logique de la théorie marxiste et de son évolution conduit concrètement à des conclusions qui vont à l'encontre de cette reconnaissance. Bien entendu, il existe une exception et c'est le cas d'une Gauche qui est complètement irréfléchie et sous influence d'un centre qui agit davantage comme une superpuissance que comme un centre révolutionnaire. L'Union Soviétique a accepté en 1947 le Plan de Partage des Nations Unies, permettant ainsi la manifestation physique du projet sioniste/impérialiste dans la région arabe. En conséquence, presque tous les partis communistes arabes ont accepté ce à quoi les Soviétiques avaient donné leur accord sans aucune opposition critique ! En outre, il a été rapporté que le Parti communiste syrien (le plus mature des partis communistes arabes de l'époque), après avoir imprimé son journal avec en gros titre une objection à la proposition du Plan de Partage, a dû tout jeter à la poubelle et imprimer une autre édition avec une position inverse après que les Soviétiques aient accepté ce plan! À partir de ce moment-là, les partis communistes arabes allaient devenir une sorte d"'avocat du diable", défendant l'existence d'"Israël", et fabriquant/promouvant toutes sortes de théories sur une "unité de la classe ouvrière arabe et juive" en Palestine. C'était et cela reste une plaisanterie théorique, qui demande l'unité des opprimés et des occupés avec leurs occupants et oppresseurs coloniaux sous l'étendard de "l'unité de la classe ouvrière" contre l'impérialisme! Des communistes palestiniens ont formé des partis "unis" composés d'Arabes et de colons sionistes, auto-proclamés communistes, tandis que d'autres communistes arabes ont entretenu une relation étroite et ont cherché à coordonner leurs activités avec la "Gauche" sioniste et cela existe encore aujourd'hui En mars 2006, le Parti Communiste Jordanien a tenu une réunion de coordination avec le Parti Communiste Israélien à Amman, un exemple parmi d'autres de ce qui s'est passé, à l'insu des autres, au fil des années. Or, cette réunion, d'une façon qui n'est pas aussi bizarre que cela, a même été un sujet de gloire dans le journal officiel du PCJ ! Bien qu'il soit assez étrange d'être en même temps "communiste" et "Israélien", les deux partis n'avaient, de toute évidence, aucun conflit politique, puisque les deux ont encouragé la notion selon laquelle l'occupation des terres arabes (le territoire occupé en 1948) et l'établissement d'une entité coloniale raciste sur cette terre étaient justes et acceptables, à condition que les sionistes redonnent une partie des terres (occupées plus tard en 1967) aux Palestiniens pour qu'ils établissent un "Etat" fragmenté totalement subordonné, la soi-disant "Solution à deux Etats", une proposition injuste pour mettre fin à la lutte Arabo-Sioniste, qui est utilisée pour le maintien du statu quo à travers un "processus de paix" sans fin et pousser le monde entier à accepter l'injustice (Israël) comme un état des choses normal et légitime. Le PCJ et le PCI ont accepté cette solution comme stratégie, une coïncidence qui les relie avec les agendas politiques traditionnels mondiaux. Même les Etats-Unis et le gouvernement "israélien" semblent être branchés sur la "solution à deux Etats", un étrange accord avec une stratégie "communiste" ! Il est ironique de constater que, bien que les communistes arabes aient eu envie de se coordonner et de former des fronts unis avec les "communistes israéliens," un effort semblable n'a pas été engagé en direction des communistes iraniens et turcs, en dépit du fait que, contrairement aux "Israéliens", le peuple d'Iran et de la Turquie sont des voisins historiques des Arabes, ils sont de véritables alliés, et ils font partie intégrale de la lutte anti-impérialiste et anti-sioniste. Certains des communistes arabes ont été des pionniers dans l'élaboration des termes tels que "sensibilité politique" et "compréhension de l'équilibre des pouvoirs." Ces termes font désormais partie de l'arsenal théorique des partis et des régimes qui ne veulent plus "libérer la Palestine", mais qui veulent suivre ce que le couple Israël/Etats-Unis pourrait mettre en avant, un effort qui nous a menés au résultat pathétique que nous voyons aujourd'hui en Palestine. Les communistes, sous l'influence des Soviétiques, ont été aussi les premiers à accepter la Resolution 242 du Conseil de Sécurité des Nations-Unies qui a établi "Israël" en tant qu'État légitime, ordonné aux Arabes d'oublier leurs terres occupées avant 1967 et ne nommait sous le terme de "territoires occupés" que les terres arabes occupées après 1967 (sous la bannière onusienne, il n'y a pas eu d'occupation avant 1967 – l'histoire n'existe pas avant cette année-là). L'Union Soviétique a tenté de pousser tout le monde à accepter la résolution 242. Mjalli Nasrawin, le chef du département des relations internationales du parti Baas et membre de son conseil de direction nationale dans les années 1960, révèle qu'en novembre 1969, l'ambassadeur soviétique en Syrie, Nuradin Mukhitdinov, a exigé que le parti (au pouvoir en Syrie à cette époque) accepte la résolution 242. Nasrawin se souvient que quelques semaines plus tard, le parti a reçu une lettre signée des dirigeants de la troïka soviétique, Brejnev, Podgorny et Kossyguine, précisant que les Soviétiques considéraient la décision de ne pas accepter la Résolution 242 sur la Palestine comme une menace à la paix mondiale et que, si l'actuel parti Baas n'acceptait pas cette résolution, les Soviétiques cesseraient de les soutenir. Les dirigeants du parti Baas n'ont pas eu à attendre longtemps pour expérimenter l'arrêt du soutien soviétique. Lors de la 10e Conférence Extraordinaire du Parti National fin 1970, Hafez el Asssad (à l'époque Ministre de la Défense et dirigeant une faction pro-résolution 242 du parti Baas) a été censuré. Nasrawin rappelle que Al-Assad a immédiatement quitté la conférence et organisé un coup d'État militaire. Quelques heures plus tard, l'ambassadeur soviétique a rencontré le chef du parti, Salah Jdeid, et l'a informé que, s'il acceptait la résolution 242, les Soviétiques soutiendraient la direction du parti, sinon, les Soviétiques n'interviendraient pas. Jdeid a refusé, et quelques heures plus tard, Hafez al Assad déclarait "l'action correctrice", son épithète pour son coup d'état militaire contre les dirigeants de son propre parti Baas. Tous les dirigeants de ce parti ont été arrêtés et condamnés à des peines de prison de 20 ans et plus. Mjalli Nasrawin a été libéré après avoir purgé une peine de 23 ans de prison. Les autres dirigeants n'ont pas eu autant de chance. Salah Jdeid et Noor ed-Din Atasi ont quitté la prison pour leurs tombes. Il convient de mentionner que la direction du Parti Baas évincée en 1970 était l'élément démocratique progressiste de la Gauche, qui refusait d'éliminer Al Assad et sa faction militaire, en dépit des connaissances de ses intentions, et encourageait la nécessité d'une théorie marxiste et sa mise en pratique en tant que stratégie du parti, par opposition au romantique socialisme/nationalisme encouragé par les autres factions. Si les Soviétiques exerçaient sur le parti Baas ces revendications et ces pressions, on peut imaginer qu'elles étaient leurs revendications et leurs pressions sur les partis communistes arabes sur la question de la Palestine, qui est au centre de la problématique de la libération arabe. Les partis communistes arabes ne sont pas les seuls à blâmer pour leur manque de vision et d'analyse. Des organisations auto-proclamées marxistes ont également évolué dans leur stratégie de la libération vers la solution de "deux Etats". Ce sont le Front Démocratique pour la Libération de la Palestine (FDLP) et le Front Populaire pour la Libération de la Palestine (FPLP). Le FDLP a été un pionnier en proposant des "étapes" dans la lutte pour la libération. Cela a ouvert la voie à des concessions stratégiques décrites comme étant des "étapes nécessaires" à la lutte. Le FPLP, ayant une position beaucoup plus progressiste et étant à un moment à l'avant-garde de la résistance militaire dans l'histoire de la lutte, a mis un certain temps avant de tomber aussi dans la rhétorique des "étapes" et de "deux Etats", ce qui est maintenant leur ligne politique officielle. Il est clair maintenant (à quelques exceptions près) que la Gauche arabe organisée – les partis communistes, le FPLP et le FDLP -- ont tous succombé à la "rationalité politique" et se sont détachés d'une théorie et d'une lutte objectives et strictes, ouvrant ainsi la voie à la montée des organisations islamistes qui continuent d'insister sur la "libération" et "le refus de reconnaître la légitimité de l'entité sioniste" et adoptent en même temps une résistance armée. Une autre erreur majeure des communistes arabes a été leur manque de clarté sur la question de l'unité arabe. Cas particulier dans l'histoire, les Arabes sont passés directement de l'étape de 600 ans d'oppression ottomane avant la Première Guerre mondiale à l'étape de l'occupation coloniale et de la division à la suite de la Première Guerre mondiale. Il est élémentaire qu'une fragmentation est un outil de subordination: c'est le cas pour la classe ouvrière (d'où l'appel à l'unité des travailleurs), et c'est aussi vrai pour une population fragmentée qui doit encore acquérir son existence nationale, dans laquelle une structure sociale capitaliste classique avec sa structure de classe correspondante est loin d'être une réalité objective. Il est logique qu'appeler les travailleurs arabes divisés à s'unir dans la lutte contre le sionisme et l'impérialisme, et contre les régimes arabes clients subalternes qui préservent cette division, pour briser les lignes de division établies par les colonialistes, aurait dû être une priorité pour la Gauche arabe. Alors que les communistes arabes, poussés par un projet métaphysique "d'unité des travailleurs" arabo-sioniste étaient loin de l'essentiel de la lutte, sans faire de véritables efforts sur la question de l'unité arabe comme l'un des principaux éléments pour une confrontation réussie, des organisations pan-arabes ont commencé à évoluer vers le Marxisme, prouvant de façon objective que l'unité arabe devait être une lutte des classes, adopter le socialisme pour réussir une libération, et être un effort laïc, global et anti-chauvin, pour tous les opprimés de la région arabe. En ce sens, le Mouvement des Nationalistes Arabes influents des années 1950, a donné vie au FPLP marxiste, et le parti Baas a évolué vers une direction progressiste de Gauche en Syrie qui a été évincée par le coup d'Etat militaire d'extrème-droite de 1970. La position des communistes arabes sur la Palestine et l'unité arabe, un produit de la subordination automatique au centre soviétique et le manque de théorie critique et d'analyse, est une preuve solide qu'une "Gauche" n'a jamais existé dans les partis communistes classiques. En fait, ces partis ont entravé et parfois lutté contre les penseurs critiques qui venaient au sein de l'establishment. Cette longue histoire a préparé le terrain vers une transition d'ONG pour de nombreux communistes et partis communistes dans la région arabe, à la suite de la "vague libérale" parmi la Gauche mondiale après la chute du mur de Berlin et l'élimination de l'Union Soviétique, le parrain politique des partis communistes arabes. (Bien sûr, des exceptions, comme le Parti Communiste Libanais, existent toujours, mais le raisonnement concerne des phénomènes généraux.) En outre, suivre cette ligne de l'histoire tempérera également le sentiment d'étonnement qui pourrait survenir en voyant la collaboration du Parti Communiste Irakien avec l'occupant américain, et son intégration au sein du processus politique dominé par l'occupation, tout en étant soutenu par d'autres partis communistes arabes comme le Parti Communiste Jordanien. Il est logique que la Gauche arabe soit, à l'heure actuelle, une entité très faible, partagée en deux principaux camps : 1. Un camp communiste classique qui suit la ligne politique de ses prédécesseurs, avec des ajouts "libéraux" : la promotion d'une solution à "deux Etats" en Palestine, avec une foi profonde dans un "processus démocratique" imposé par les impérialistes comme celui de post-occupation de l'Irak, rejoignant les agendas des ONGs et acceptant leur financement, et luttant plus pour sa propre existence politique que pour un programme et une idéologie politiques. Cette ligne est profondément enracinée dans l'organisation historique (des partis communistes et autres structures similaires); 2. Un camp critique néo-marxiste qui, bien qu'il soit présent et actif, est divisé et inorganisé, principalement parce qu'il est composé de personnes qui ont quitté les structures classiques officielles sans trouver d'alternative ou construire autre chose. Bien que personnellement je n'aime pas le terme, et préfère le terme "Gauche Unie," le camp critique néo-marxiste est souvent qualifié de "Gauche Nationaliste", par opposition à la "Gauche Démocrate" libérale (équivalent à peu près aux Sociaux-Démocrates européens) ou la "Gauche Communiste" classique. Cette nouvelle gauche critique a des opinions claires sur (a) la Palestine : le cœur de la lutte de libération arabe, et non un simple conflit israélo-palestinien, une lutte sans compromis pour l'existence entre le projet de libération arabe et le projet sioniste/impérialiste, ne peut être résolu par un "processus politique" et ne peut pas être réglé par le maintien d'une entité sioniste sur une partie des terres arabes (b) Irak : aucune reconnaissance de l'occupation américaine et de tout processus politique qui en émane; (c) Résistance : un soutien inconditionnel à toutes les formes de résistance, y compris à la résistance armée; (d) Unité de la lutte arabe : impossibilité d'une libération au niveau des faibles Etats arabes actuels subordonnés et fabriqués par la colonisation. (e) Nécessité de former des fronts anti-impérialistes basés sur des stratégies politiques claires avec des forces qui partagent cette approche mais pas particulièrement de Gauche (comme des Islamistes, les Nationalistes, etc.). Grâce à une polarisation entre ces deux camps -- un effort qui doit s'étendre au niveau mondial, sur la base d'une clarté politique – une nouvelle Gauche militante et radicale, claire et révolutionnaire peut naître, et redevenir un acteur clé dans le processus de libération, dans la région arabe, et dans le monde

Source : http://mrzine.monthlyreview.org/
Traduction : MG pour ISM


Mercredi 21 Novembre 2007

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