Par Paul Craig Roberts, le 10 mars 2008
Les réformes font souvent plus de mal que de bien. C'est actuellement le cas avec la règle d'« évaluation au prix du marché, » qui est en train de faire imploser le système financier étasunien en obligeant les institutions financières à évaluer les prêts hypothécaires à haut risque à leur valeur marchande courante.
Cela pose de gros problèmes pour les bilans. Ces titres financiers sont devenus problématiques avant qu'un marché ait été établi pour eux, car ils sont commercialisés directement d'émetteur [1] à investisseur. Maintenant qu'ils sont en difficulté et que leur vraie valeur est inconnue, personne n'en veut. La difficulté de les convertir en liquide leur attribue peu de valeur.
Il en résulte une énorme pression sur les bilans. Le plongeon de la valeur des produits dérivés du subprime [subprime = emprunt à haut risque] pousse les institutions financières qui les possèdent vers l'insolvabilité, détruit leurs propres stocks de valeurs, et les oblige à vendre leurs capitaux liquides non perturbés, provoquant ainsi le déclin globale du marché boursier.
La solution consiste à suspendre la règle d'évaluation au prix du marché. Au lieu de cela, les institutions financières sont autorisées à garder leurs titres en difficulté à la valeur qui leur est attribuée, soit 85 à 90% de leur valeur comptable, jusqu'à ce que la formation d'un marché puisse mettre de l'ordre et permette aux institutions financières de déprécier les prêts hypothécaires du subprime et les autres titres problématiques au fil du temps.
Suspendre la règle d'évaluation au prix du marché devrait ôter la pression des marchés boursiers et rendre inutile la baisse des taux d'intérêt, de la Réserve Fédérale, dans le but de forcer des liquidités dans l'économie à travers un système bancaire boiteux. Le problème n'est pas le manque général de liquidité, mais la valeur de liquidation des nouveaux titres financiers mal conçus. Les faibles taux d'intérêt peuvent aggraver la crise en accélérant la baisse du dollar. À présent que l'inflation pointe son nez, plus de liquidités de la Réserve Fédérale aggrave la détresse économique.
Il est insensé de permettre à une « réforme » d'engendrer une crise financière, mais c'est ce qui se passe. Malheureusement, des gens soutiennent qu'il faudrait rien de moins qu'un Armageddon financier pour créer un « danger moral. »
Il est certainement vrai que la titrisation [2] des titres du prêt hypothécaire à haut risque était une mauvaise idée, que beaucoup de gens qui auraient dû mieux s'y connaître ont ouvert les vannes à la cupidité et à la fraude, et que « quelqu'un doit payer. » Mais ce n'est pas au grand public et à l'économie de payer.
Il est également vrai que, sans les faibles taux d'intérêt irresponsables de la politique monétaire de la Réserve Fédérale, qui ont donné naissance au boom immobilier, les titres de l'emprunt à haut risque n'auraient pas été créés, ou du moins pas en telles quantités. La hausse rapide des prix de l'immobilier était censée rendre valables les prêts risqués. À quoi pensaient les émetteurs [1] et la Réserve Fédérale ?
Aucun doute que la cupidité, la fraude et les mesures erronées ont tous joué leur rôle. Mais le cœur du problème est la « réforme » de 1999 qui abrogeait une réforme précédente, connue sous le nom de Glass-Steagall Act [3].
En 1933 la Glass-Steagall Act séparait le négoce des valeurs mobilières des opérations des banques de commerce. Elle empêchait la spéculation sur les titres de détruire le capital bancaire, diminuait les dépôts bancaires des banques en faillite, et les banques étaient liées aux déposants. En 1999, le Congrès et le Président Bill Clinton abrogeaient bêtement la Glass-Steagall Act.
L'abrogation de la loi de 1933 était mue par la soif de profit dans le secteur bancaire et par l'idéologie du « marché libre, » qui prétend que le marché libre est toujours supérieur au marché réglementé. En forçant l'abrogation, le Congrès et Clinton ne tenaient pas compte des avertissements du General Accounting Office (GAO : bureau de la comptabilité générale), selon lesquels les banques ont besoin de constituer leurs fonds propres avant d'être autorisées à faire leur début dans un large éventail de titres d'entreprises. Le GAO a aussi noté qu'il n'y avait pas de structures de régulation en place pour surveiller le nouveau réseaux financier qui résulterait de la suppression du mur entre banque de commerce et d'investissement.
Pourtant, la cupidité et l'idéologie ont gagné sur les conseils avisés. Le résultat est une crise qui, si elle est mal gérée, sera désastreuse.
Paul Craig Roberts fut Assistant du Ministre des Finances durant le premier mandat du Président Reagan. Il a été rédacteur adjoint au Wall Street Journal. Il a tenu de nombreuses postes universitaires, dont une Chaire de professeur à la Fondation William E. Simon, au Center for Strategic International Studies, à l'Université de Georgetown, et a été Chargé de Recherche Supérieur à la Hoover Institution et à l'Université de Stanford. Il a été décoré de la Légion d'Honneur par le Président français François Mitterrand. Il est auteur de Supply-Side Revolution : An Insider's Account of Policymaking in Washington, de Alienation and the Soviet Economy et de Meltdown: Inside the Soviet Economy, et est coauteur avec Lawrence M. Stratton de The Tyranny of Good Intentions : How Prosecutors and Bureaucrats Are Trampling the Constitution in the Name of Justice. Lire (en anglais) l'interview de Roberts avec Peter Brimelow de Forbes Magazine, au sujet de la récente épidémie de fautes professionnelles chez les procureurs.
Original : http://www.vdare.com/roberts/080310_subprime.htm
Traduction libre de Pétrus Lombard pour Alter Info
Notes de traduction
1- Émetteur (finance) : Personne morale à l'origine d'une création de titre et qui l'offre sur le marché financier contre des fonds.
2- Titrisation : Transformation de créances en titre négociable.
3- Glass-Steagall Act : Nom sous lequel est généralement connu la Banking Act (loi bancaire) de 1933 aux États-Unis. Celle-ci a : 1) instauré une incompatibilité entre les métiers de banque de dépôt et de banque d'investissement ; 2) créé le système fédéral d'assurance des dépôts bancaires ; 3) introduit le plafonnement des taux d'intérêt sur les dépôts bancaires (la Regulation Q).
Cette loi a été enterrée le 20 août 2007 dans la plus grande discrétion.
Voir l'article de Wikipédia en français :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Glass-Steagall_Act