Croyances et société

Comment le monothéisme s’est-il transformé en athéisme ?


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Vocabulaire :
Tikkun : concept de la kabbale lurianique qui signifie rectification, transformation des âmes par la pratique des mitzvoth.
Mitzva, pluriel mitzvoth : commandement(s) de Dieu.
Kelipa, pluriel kelipoth : écorce ou prison de l’âme à son niveau le plus bas, celui de la Nefesh.
Nefesh : âme ; dans la kabbale lurianique c’est le plus bas niveau de l’âme.


P Goudron
Mardi 21 Août 2018

Comment le monothéisme s’est-il transformé en athéisme ?
Selon le grand historien et penseur juif israélien d'origine allemande Gershom Scholem, une partie du judaïsme messianiste est devenu athée après la déception et la frustration ressentie quand en 1666 Sabbataï Tsevi, qui s’était proclamé messie et avait entraîné derrière lui la majorité des juifs européens, africains ou asiatiques, s’est converti à l’islam. C’est ce passage du judaïsme de la kabbale lurianique à l’athéisme que je vais tenter de résumer en m’appuyant sur le livre où Gershom Scholem décrit cette surprenante « conversion » : Aux origines religieuses du judaïsme laïque, sous-titré De la mystique aux Lumières.

Selon Gershom Scholem le passage du judaïsme à l'athéisme aurait été initié par l’un des deux théologiens de Sabbataï Tsevi, Abraham Miguel Cardoso, l’autre étant le très fameux Nathan de Gaza.

Comment ce passage s’est-il effectué ?

En dépit de tous ses débordements gnostiques et de sa profusion parfois délirante la mystique juive ne s'était jamais attaqué à Dieu lui-même, ni à la pratique du judaïsme. La cabale d'Isaac Luria faisait reposer le tikkun - il s'agit de la rectification qui permet la remontée vers l'Un des étincelles divines prisonnières des kelipoth (la kelipa joue dans la kabbale lurianique le même rôle que la matière mauvaise qui retient prisonnières les âmes ou parcelles de la divinité dans le mythe manichéen) - sur la pratique des mitzvoth (une mitzva c’est un commandement de Dieu). Un kabbaliste lurianique conséquent se devait donc d'être un juif exemplaire.

Que s’est-il passé avec Cardoso ? Une chose véritablement inouïe. Vous connaissez sans doute la doctrine de l’hérésiarque Marcion du Pont qui affirmait que le Dieu révélé en Israël, le Dieu de l’ancienne alliance, n’est pas le Dieu de Jésus. Le Dieu de Jésus est le vrai Dieu, le Dieu bon qui n’est pas responsable de la création matérielle mais qui envoie un sauveur pour racheter les âmes censées être issues de manière indirecte de la substance divine. Le Dieu de l’ancien testament est, selon les marcionistes, le démiurge mauvais responsable de la création matérielle et du mal. Cette doctrine a été vigoureusement combattue par les Pères de l’Église au deuxième siècle de notre ère. Et bien de manière très surprenante Abraham Miguel Cardoso a repris à son compte cette doctrine. Dans la kabbale l’Ensof (peut-être dérivé du grec Enna Sophia, l’Un-sagesse) désigne le Dieu transcendant de la bible hébraïque, celui dont le nom est YHWH et que les juifs prononcent par respect Adonaï. Et bien Cardoso a eu le culot phénoménal de dire et d’écrire que l’Ensof n’est pas le Dieu des Hébreux puis des juifs mais la source qui n’est pas responsable de la création du monde. Le vrai Dieu d’Israël, celui que la bible nomme YHWH, serait le démiurge ! Cardoso a, sans doute par défi, dépit et ressentiment, repris à son compte la doctrine de Marcion, l’un des pires ennemis des juifs ! Selon lui le Dieu de Jésus serait l’Ensof donc en aucun cas le Dieu d’Israël.

Cardoso, qui en tant que marrane avait été catholique avant de retourner à la religion juive, ne pouvait pas ignorer que Marcion considérait le Dieu des juifs comme Satan !

De manière tout aussi surprenante Cardoso affirmait que l’homme peut connaître le Messie et son Dieu, le démiurge, par la raison seule ! La connaissance humaine, dérivée de la raison seule, permet, selon Cardoso, de connaître l’Absolu, sa volonté et ses moyens !

On tient ici les cinq fils qui tissent la modernité :

1. Dieu est rejeté hors du monde de manière radicale. Le christianisme, le judaïsme et l’islam affirment à la fois la transcendance ontologique de Dieu et son immanence, sa présence active dans le monde par sa volonté, sa connaissance, sa toute-puissance, ses commandements et sa grâce. Mais Cardoso rejetait Dieu totalement hors du monde. Ce qui revient à dire qu’il n’agit pas dans le monde donc n’existe pas. Le pas suivant sera franchi par certains athées qui diront que Dieu n’est pas, ni hors, ni dans le monde.

2. La raison seule suffit à connaître le Dieu qui agit dans le monde, son Messie et ses moyens.

3. Ceux qui ont la connaissance fondée sur la raison seule, les Sachant, les Initiés, jouent un rôle particulier parce qu’ils ont en eux la puissance du démiurge, celui que les marcionistes appelaient le Dieu mauvais, le Satan ! Ce sont en fait, collectivement ou individuellement, des messies !

4. Sans être dualiste sur le plan ontologique, la structure de la métaphysique de Cardoso est très proche de la métaphysique du mythe manichéen ou du dualisme marcioniste. Il n’y a qu’un pas, franchi par certains Initiés, pour faire du Dieu des chrétiens, des juifs traditionalistes et des musulmans le Dieu mauvais aussi bien sur le plan ontologique que moral.

5. L’antinomisme de Cardoso et de ses épigones s’est manifesté par le rejet violent des cultures et civilisations traditionnelles, juives, chrétiennes et musulmanes qui affirmaient à la fois la transcendance et l’immanence de Dieu. C’est cet antinomisme qui se manifeste aujourd’hui dans la volonté prométhéenne de ces mondialistes qui cherchent à construire une société totalitaire dont toute transcendance serait bannie, une société de la raison humaine divinisée.

Cardoso s’est donc attaché à détruire le judaïsme de l’intérieur, de manière raisonnée, systématique et acharnée. Ses successeurs lointains se sont attaqué aux autres religions monothéistes, le christianisme et l’islam ainsi qu’aux sociétés chrétiennes et musulmanes.

Qu’une chose soit bien claire, je n’accuse ni Cardoso, ni les juifs d’être à l’origine de l’athéisme qui existait déjà dans l’antiquité grecque ou romaine. Il est très probable pour ne pas dire certain que l'athéisme chez les chrétiens a les mêmes causes. Le problème a même été théorisé par le christianisme lui-même dès ses débuts dans le livre de l'Apocalypse, puis plus tard par les théologiens sous le nom de chiliasme ou millénarisme. De très nombreux chrétiens et ce dès le commencement, du temps du Christ lui-même, attendaient la manifestation en gloire du Messie. Le christianisme a crû parmi les païens, entretenant chez eux une attente eschatologique. Pendant mille ans, entre la conversion de Constantin en 313 et le début de la Renaissance qui date des attaques de Pétrarque contre les cardinaux autour de 1330, la plupart des chrétiens ont vécu avec cette attente de la fin du monde et du retour en gloire du Christ. Puis la déception a commencé à gagner les élites qui se sont progressivement détachées du christianisme pour devenir licencieuses, perverses, révoltées contre Dieu puis communistes et subversives et aujourd'hui mondialistes et satanistes. Et le peuple a suivi massivement à partir de 1964-65 pour la France, un peu plus tard en Espagne, en Irlande, en Italie, au Portugal…

L’avantage avec ce qui s’est passé chez les juifs c’est que le sujet a été largement étudié par les historiens, philologues et sociologues juifs. Grâce à eux on a donc une vision beaucoup plus claire de ce qui s’est passé au milieu du XVIIe siècle de notre ère au sein du judaïsme et qui s’est certainement passé dès le XVIe siècle au sein de certaines élites chrétiennes chez par exemple un hermétiste comme Giordano Bruno et la kyrielle de savants qui s’adonnaient eux aussi à l’hermétisme.

A l’origine de l’athéisme il y a sans aucun doute une déception chez les monothéistes, une déception fondée sur l’ignorance de la finalité de la création qui n’est pas de ce monde. Beaucoup de juifs, de chrétiens et de musulmans attendent de Dieu qu’Il récompense ses serviteurs sur terre et leur manifeste son soutien, sa bonté, sa bienveillance, voire même sa prodigalité par l’octroi d’une vie longue, heureuse, exempte de maladies et de soucis et pleine de richesses. Quand le serviteur de Dieu est abandonné, pauvre, misérable, malade, livré aux ennemis de Dieu, insulté, moqué, battu, violenté, voire même tué et que jamais Dieu ne semble venir à son secours alors ils désespèrent et parfois se laissent convaincre par ceux qui prétendent apaiser leurs souffrances, prolonger leur existence et leur donner l’aisance matérielle sans recourir à l’aide d’un Dieu qui ne répond jamais quand on a besoin de son aide.

Plus fondamentalement encore il y a chez ces monothéistes incertains le même refus que celui de Sabbataï Tsvi : il avait à choisir entre le monde et Dieu et il a choisi le monde. Il n’a pas voulu « mettre son âme dans la paume de sa main pour son troupeau ».Tout ce qui suit n’est plus que ressentiment, justification et rationalisation de ce choix.


Mardi 21 Août 2018


Commentaires

1.Posté par Boujema KHARRAJ le 02/09/2018 08:43 | Alerter
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Un article très enrichissant
Merci pour l'effort

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