I
- Une révolution du droit international public - Réflexions sur
la destitution du Président de la République en vertu de l'art.
67 de la Constitution du 23 février 2007,
15
octobre 2007
II
- La pesée du cerveau du Président de la République
conduit au coeur de l'histoire du monde,
18
octobre 2007
III
- La Constitution de la Vème République et la vocation
morale de la France,
22 octobre 2007
IV
- L'histoire narrative et l'histoire comprise - Guy Môquet
et le problème de la vérité historique,
30 octobre 2007
V
- Comment définir
la vérité ? L'Europe et l'avenir de la raison, 5
novembre 2007
VI - Aux sources de l'étonnement philosophique (à
partir du 8 novembre)
1
- Une généalogie du porte-clés
2 - La réincarnation de M. G.W. Bush
en chauve-souris
3
- Suite de l'histoire de la chauve-souris
4
- Du débarquement de la géographie dans la zoologie cérébrale
5
- L'animal gigantifié dans le vide
6
- Le simianthrope et son Dieu
7
- Comment regarder le simianthrope de l'extérieur ?
8
- Le cerveau semi animal
*
1
- Une généalogie du porte-clés
Vous savez
que le Président des Etats-Unis a reçu le Dalaï Lama en grande
pompe et qu'à cette occasion, ce penseur de génie a tenu
à souligner solennellement non seulement que la civilisation mondiale
défend la légitimité tant cérébrale que morale de toutes les croyances
religieuses qui se partagent la planète du sacré, mais que ce
principe est en outre tellement profitable à l'ordre international
et à l'esprit civique qu'il est logique que, sur les cinq continents,
les Etats démocratiques lui apportent l'appui de l'autorité philosophique
des modernes, qui dresse devant tous les dieux l'autel des droits
de l'homme. L'alliance sacrée du polythéisme avec les dispositions
des lois civiles et publiques des Etats, donc la collusion des
mythes religieux avec la puissance temporelle soulève la question
de la définition même de la notion de civilisation dans
le monde d'aujourd'hui, puisque, depuis les origines de la raison,
le cerveau du simianthrope n'a jamais progressé que parallèlement
au recul des divinités dans l'imagination de l'humanité primitive.
Comment
expliquerez-vous le bannissement de l'esprit philosophique et
de la réflexion politique du cerveau des gestionnaires du monde
actuel, alors que la modernité a pourtant officiellement renoncé
aux idéocraties de gauche et de droite ? La caution aveugle que
les peuples, les nations et les gouvernements dits civilisés de
votre temps apportent désormais à nouveau aux récits mythologiques
que les premiers hommes chargeaient d'expliquer l'origine de l'univers,
sa finalité et la conduite du cosmos par des acteurs divins rend
votre génération responsable de l'avenir de la pensée rationnelle,
donc critique, sur toute la terre habitée.
Mais les
cités acéphales de votre temps vous opposeront de grandes difficultés.
Vous contenterez-vous de débroussailler des sentiers bien connus
de l'esprit de méthode ou bien vous faudra-t-il tracer des chemins
entièrement nouveaux ? Car seul l'itinéraire judicieux qu'emprunte
la réflexion lui garantit un heureux aboutissement. Dites-vous
bien que la difficulté est toujours de prendre la bonne route
et que des siècles entiers peuvent se tromper de parcours. Il
faut donc vous demander s'il ne serait pas de simple bon sens
de commencer par vous étonner de ce que le simianthrope se pose
si rarement la question du vrai et du faux ? A quatre-vingt dix-neuf
pour cent, cette espèce s'interroge seulement sur l'utile et le
nuisible, le profitable et le nocif, le payant et le gratuit.
Mais vous, vous trouverez pertinent d'observer en tout premier
lieu les relations flottantes et embarrassées que les croyances
simiohumaines entretiennent avec le souci qu'affichent quelques
spécimens seulement parmi vos congénères de distinguer les faits
avérés des opinions irréfléchies et dont la fonction est de soutenir
des récits mythologiques par définition. Puis vous observerez
comment les religions se défaussent sur un tiers ; car elles prédéfinissent
toujours la vérité à vous mettre entre les mains le trésor d'une
révélation, ce qui leur permet de se dérober à la question.
Alors vous
vous demandez pourquoi vos semblables ne se posent que dans une
infime proportion la question du vrai et du faux: car si les descendants
du chimpanzé prédéfinissent la vérité comme la solution d'une
énigme; et si ce sont les clés du cosmos qui ont été déposées
entre leurs mains par un tiers avisé, comment se fait-il que le
geôlier compatissant qui leur a ouvert les portes de l'univers
soit toujours déjà là . D'où a-t-il tiré l'autorité qu'il affiche?
Comment se fait-il qu'il mette des écouteurs aux oreilles des
animaux cérébralisés ? Comment se fait-il que les confidences
du souverain du cosmos dévident un récit censé véhiculer le sens
du monde ? La narration sacrée n'est donc pas chargée de véhiculer
des faits attestés, mais seulement des signaux habillés en événements.
Ceux-ci seraient-ils destinés à substituer en catimini le tissu
des circonstances à la question insoluble de la signification
du cosmos ? Qui fabrique du sens, à quelles fins et sur quels
établis ?
Mais alors,
quel est l'enjeu de la générosité suspecte du grand escamoteur
de la question du sens ? Pourquoi le simianthrope fuit-il ses
propres jugements pour écouter ceux d'un forgerons du cosmos réputé
lui imposer le métal en fusion qui coule de ses fonderies, alors
qu'en réalité, le vrai métallurgiste n'est autre que l'ouvrier
qui rédige les ordres qu'il feindra ensuite de se faire adresser
de l'extérieur?
2
- La réincarnation de M. G.W. Bush en chauve-souris
Vous vous
dites maintenant que le spectacle d'une espèce demeurée acéphale
au point qu'elle ne pèse même pas la question de la vérité qu'un
tiers imaginaire est censé faire entendre d'autorité à ses oreilles,
mais qui va jusqu'à conférer un statut historique à des récits
mythologiques par nature, ce spectacle, dis-je, devient plus saisissant
encore quand le Président des Etats-Unis d'Amérique bénit la croyance
du Dalaï Lama en la réincarnation des morts dans des grenouilles,
des souris ou des éléphantes, et cela pour le motif que la " liberté
" démocratique n'est pas d'ouvrir les yeux de l'humanité, mais
de croire toutes les sottises de la terre, ce qui entraînera nécessairement
le naufrage dans les ténèbres de la civilisation de la lucidité
née d'un certain Socrate. Mais pour que M. Bush défende la crédibilité
religieuse, si catastrophique qu'elle soit pour lui-même, de se
trouver réincarné éventuellement en un âne ou un mulot, il faut
décisément que la question de la vérité de cette croyance ne se
soit jamais posée à son esprit, puisque la seule version calviniste
du monothéisme chrétien , dont il partage entièrement les certitudes,
se trouverait frappée de nullité dans le cas où tous les dieux
et tous les mythes qui les soutiennent seraient vrais et si les
croyances se trouvaient validées à se servir de preuves irréfutables
à elles-mêmes.
Vous devrez
donc vous demander pour quelles raisons politiques particulière
l'encéphale du simianthrope est le théâtre de personnages imaginaires
et quelle est l'utilité psychique de ces fantômes collectifs ,
puisque le vrai est censé se confondre avec le profitable sous
l'os frontal de cette espèce . Mais, du coup, l'examen au microscope
du cerveau schizoïde du chimpanzé vocalisé prend toute sa portée;
car l' animal qu'assiège le fantastique gère le monde et lui-même
sans jamais se poser la question du statut et de la nature des
spectres qui se promènent dans sa tête, alors que, dans le même
temps, il ne saurait ni ignorer, ni passer sous silence que cette
question a malencontreusement a débarqué depuis belle lurette
dans sa tête et qu'elle le tarabuste depuis le néolithique. Comment
se fait-il donc que M. Bush se contredise ouvertement à soutenir
à la fois que seul le Dieu des calvinistes serait le vrai, donc
que nul autre ne saurait s'installer à ses côtés dans le cosmos,
même à l'état vaporeux, et que toutes les croyances religieuses
n'en sont pas moins légitimées à se trouver vraies du seul fait
qu'elles sont politiquement utiles et même nécessaires ? Le simianthrope
serait-il une chauve-souris et serait-elle prédestinée, à ce titre,
à se donner des pattes et des ailes ? Mais alors, les démocraties
seraient-elles des réincarnations de la chauve-souris ? Voilà
qui mérite examen.
3
- Suite de l'histoire de la chauve-souris
Vous voilà
bien embarrassés de vous trouver réduits à des épaves cérébrales
au sein d'une espèce frappée d'une incohérence mentale native
et inguérissable , alors que, dans le même temps, vous devenez
de plus en plus conscients du chaos cérébral qui règne sur l'encéphale
de vos congénères. La question de la vérité de la chauve-souris
est devenue bipolaire sur les chemins d'une anthropologie critique
déjà suffisamment informée pour qu'elle vous demande, primo,
pourquoi vos frères, les simianthropes, enfantent des croyances
boiteuses et secundo, pourquoi la multitude innombrable
de vos compagnons d'infortune tient à les proclamer vraies au
point que leur refus même de se poser la question de leur claudication
se situe au cœur de la géopolitique de votre temps. Car votre
raison vous conduit maintenant à convertir toute la philosophie
d'autrefois à une simianthropologie critique , et cela du seul
fait qu'une espèce réincarnée en une chauve-souris par les idéaux
ailés de la démocratie ne saurait se trouver à la fois pleinement
achevée et demeurer évolutive. Dans ces conditions, comment cet
animal réussirait-il à faire couler dans le même moule la question
de l'utilité politique des contes fantastiques que la déesse Liberté
lui raconte et celle de leur vérité? Une bête déchirée par ses
grands prêtres entre le réel et le surnaturel peut-elle donner
un sens à la dichotomie cérébrale dont elle se trouve affligée?
Il convient
donc que vous vous demandiez avec insistance comment fonctionne
l'embryon de conscience intellectuelle de M. G.W. Bush et si sa
boîte osseuse diffère de celle des dirigeants politiques en général.
Car le spécimen de conque cérébrale que vous avez sous les yeux
sait qu'il est politiquement opportun, pour la Maison Blanche,
de rappeler à la Chine et, à travers elle, au globe terrestre
tout entier, que la liberté religieuse répond au droit naturel
du simianthrope de vivre dans l'ignorance et l'erreur, puisque
la religion de la réincarnation n'est pas compatible avec celle
de l'incarnation du vrai dieu, alors que, dans le même temps,
il faut la proclamer vraie afin que l'empire américain puisse
jouer son rôle de chauve-souris de la démocratie mondiale, et
notemment qu'elle réussisse à étendre ses ailes de lumière et
de feu jusqu'à l'Oural.
4
- Du débarquement de la géographie dans la zoologie cérébrale
Mais la
question de la scission congénitale au cerveau simiohumain entre
deux définitions opposées de la politique de la chauve-souris
n'est pas si simple qu'on croit et vous appelle à une réflexion
abyssale sur la nature et la signification de l'étrange schizoïdie
dont souffre la boîte osseuse de cet animal . Car le premier crâne
politique du chimpanzé est celui qui s'est interrogé sur la possibilité
de hiérarchiser et de commander une société dépourvue d'identité
collective, donc amputée d'une image mentale unifiée et capable
de se réfléchir dans un miroir de type nécessairement psycho-cérébral
. Les chimpanzés forment des communautés étroitement localisées
et dont les territoires restreints permettent à la rétine du chef
d'enregistrer et de mémoriser tous les spécimens de la horde.
Rien de tel dans les conglomérats plus denses et dispersés sur
un territoire impossible à cerner du regard. Vous en concluez
que le débarquement de la géographie dans la zoologie cérébrale
condamne l'identité collective du simianthrope à se cérébraliser
au point d'exiger l'apparition d'un chef intériorisé et rendu
omniprésent d'une manière fatalement artificielle , donc au prix
de l' invisibilité de son corps.
Vous remarquerez
ensuite que le polythéisme répond à ce modèle : les Grecs rassemblaient
leurs idoles sur l'Olympe et leur attribuaient un sens au titre
de rassembleurs et de chefs ; mais ils ignoraient - et ils ne
se demandaient jamais - comment Poséidon habitait au fond de la
mer sans se noyer, comment Apollon buvait et mangeait dans les
airs, si les dieux dormaient la nuit et comment ils partageaient
leur temps entre leurs travaux harassants et leurs maigres loisirs.
Il faudra attendre Lucien de Samosate pour entendre Charron demander
à Mercure des vis, des écrous et des voiles neuves pour réparer
sa barque. L'essentiel , c'est que l'identité collective des Grecs
était assurée par des dieux certes divers, mais réunis sous une
direction commune, efficace et bien ordonnée du cosmos et des
affaires publiques .
La définition
politique de la notion de vérité n'était donc pas de savoir si
Athéna ou Junon existaient corporellement et où elles se trouvaient
occupées toute la journée, mais si leurs fonctions officielles
permettaient au simianthrope de se regarder dans leur miroir comme
un personnage cérébralement gérable sous le sceptre d'un chef
rassembleur. Mais dites-vous bien que l'irruption de l'autre définition
de la vérité, celle qui requiert du cerveau simiohumain l'examen
de la nature et du statut de son imagination religieuse, ne saurait
se trouver indéfiniment retardée. Chez les Grecs, elle a fini
par venir non seulement déranger, mais bouleverser entièrement
l'identité cérébrale de la nation à l'heure où l'absurdité de
la croyance multiséculaire en l'existence des dieux d'Homère hors
de l'encéphale de leurs adorateurs est tombée dans le ridicule
et le grotesque sous la plume de ce terroriste de Lucien de Samosate.
5
- L'animal gigantifié dans le vide
Quand le
fabuleux et le fantastique font eau de toutes part, comment la
fiction va-t-elle se reconstruire et redevenir le pilier de la
vérité politique ? Vous observerez qu'avec le monothéisme chrétien,
la question n'a paru résolue que pour une vingtaine de siècles
; et encore a-t-il fallu que le chef invisible et unificateur
de l'identité cérébrale du simianthrope soit devenu vaporeux et
pourtant localisable dans l'espace, puisqu'il ne saurait ni se
confondre au cosmos matériel sans s'évanouir dans le panthéisme
, ni se laisser cerner intellectuellement sans se dissoudre dans
son propre concept. De plus, il est impossible de le priver définitivement
de son corps sans perdre la corde qui attache ou ligote l'animal
onirique à son propre personnage gigantifié dans le vide, de sorte
que le christianisme n'a pas tardé à lui redonner une forme physique
; comme vous le savez, le Christ est le dieu en chair et en os,
donc mortel, des chrétiens et, en même temps, son statut de fils
de Zeus dédouble son père immortel sur la terre et le rend éternel
à son tour, puisque plusieurs siècles de théologie l'ont rendu
semblable en tous points à son " père céleste " . Le christianisme
connaîtra-t-il son Lucien de Samosate ? Voltaire et même Freud
en sont loin.
Mais quand
un Président des Etats-Unis dûment réincarné en la chauve-souris
qu'on appelle la démocratie mondiale omet de rappeler que seule
la divinité de l'endroit est censée exister à la fois dans les
nues et sur la terre et que tous les autres dieux sont nécessairement
des idoles, donc des sécrétions locales du cerveau onirique du
simianthrope, de sorte que le Dalaï Lama n'a pas de religion réelle,
donc universelle, le monde moderne se trouve plongé dans le même
embarras théologique que l'auteur de L'Histoire véritable
dont le génie rejetait entièrement le polythéisme fatigué de son
temps ; car si les Grecs admettaient sans difficulté la multiplication
de leurs dieux , en raison de la nécessité de ne laisser aucun
territoire privé de son souverain à la fois réel et invisible,
la même logique territoriale et cérébrale confondues s'applique
de nos jours à un monothéisme à la fois monocéphale et bicéphale,
donc scindé entre le Christ et son " père " céleste. Comment l'utile
et le nécessaire engendreraient-ils sur les cinq continents un
personnage mythologique censé incarner sa propre utilité et sa
propre nécessité politiques ? Voyez comme votre embryon de raison
commence de débarquer dans le XXIe siècle, et cela à la lumière
même du chaos cérébral qu'entraîne chez le simianthrope l'universalisation
d'un culturalisme tout terrestres, puis sacralisé et élevé à l'ubiquité
mythologique d'une religion de chauve-souris.
Résumons
vos premiers pas : la foi du Dalaï Lama est nécessairement fausse,
puisque seul le Dieu américain , dûment revu et corrigé par Calvin
existe à la fois à l'état vaporeux dans le cosmos et physiquement
sur cette terre sous les traits de son fils mort et ressuscité.
Mais en même temps, une divinité dotée d'un estomac et d'un foie
et construite sur le modèle des dieux grecs démontre que la dichotomie
du cerveau actuel du simianthrope est demeurée la même que du
temps d'Homère, qui vénérait un Apollon symbolique, donc représentatif
d'une culture et un Apollon confondu, comme le Christ, à sa charpente
osseuse. Vous commencez de vous apercevoir de quelle espèce il
est question dans le sacré grec et chrétien : il s'agit d'un animal
qui secoue désespérément sa carcasse charnelle afin de la propulser
dans l'éternité. Du coup la rationalité simiohumaine se scinde
en deux portions ennemies l'une de l'autre , chacune correspondant
à un lobe de l'encéphale de cette espèce; et ces deux vérités
ne sont même pas rivales l'une de l'autre, tellement elles habitent
des mondes radicalement séparés .
6
- Le simianthrope et son Dieu
Et maintenant,
appliquez cette information de simiologues à la politique mondiale.
Que fait le chef de l'empire américain quand, d'un côté, il porte
le mythe de la réincarnation sur les fonts baptismaux des vérités
religieuses objectives, donc légitimes, tandis que de l'autre,
cette même vérité religieuse se trouve réduite au culturel, donc
reconnue pour ressortir à la fiction ? Que va-t-il advenir du
Zeus des chrétiens s'il est censé exister, mais s'il a grand besoin
du Dalai Lama pour exercer sa fonction politique primordiale de
combattre la Chine avec les instruments de l'autre vérité, celle
qui prendra appui sur le statut culturel du sacré, parce qu'à
ce titre, le mythe de la réincarnation se révèlera une excellente
arme de guerre ?
Comment
allez-vous rendre compte des conflits immémoriaux entre la vérité
politique et la vérité religieuse du simianthrope si ces hostilités
prennent aujourd'hui un chemin entièrement nouveau ? Car, pour
la première fois depuis la chute du paganisme, le globe terrestre
se livre à une gigantomachie à la fois politique et religieuse
. Du coup, la question posée à votre génération est de savoir
ce qui se passe quand la vérité politique se débarrasse du sacré
et fait semblant de se trouver en mesure de courir toute seule
et à fond de train dans l'arène de l'histoire, et cela au point
de donner l'illusion qu'elle se serait emparée du destin de la
planète, alors que, de son côté, la vérité onirique prononce des
jugements radicalement étrangers à la "vérité politique"? Car
vous remarquerez que la vérité religieuse, qui est toujours censée
révélée par un tiers situé à l'extérieur du cerveau du simianthrope,
ne pose pas vraiment la question du vrai et du faux en eux-mêmes
et en leur nature, puisqu'elle lui est livrée empaquetée d'avance
dans des livraisons dictées par la divinité. Quant à la vérité
scientifique, elle s'obstine à proclamer que le vrai ne saurait
se promulguer ni par l'autorité du ciel, ni par celle des Etats,
mais seulement se découvrir, quel qu'en soit le prix.
Or, la
guerre sans issue entre ces deux lobes de l'encéphale simiohumain
révèle que la vérité seulement politique et les verdicts des mythologies
religieuses se rencontrent en réalité au cœur de l'histoire des
civilisations et que chacune de ces instances paie fort cher son
tribut à l'autre. Car si vous vous mettez à observer l'encéphale
des trois dieux uniques comme Lucien de Samosate arpentait l'encéphale
de Zeus ou de Mercure en topographe hilare et si vous entrez avec
amusement dans la boîte osseuse du demi dieu Jésus comme le Grec
moqueur dans celle du demi dieu Hercule , vous serez conduits
à vous demander comment les civilisations gèrent leur tête et
leur corps depuis la nuit des temps et vous commencerez d'observer
le simianthrope au télescope d'une anthropologie iconoclaste.
7
- Comment regarder le simianthrope de l'extérieur ?
Prenez l'exemple
de la civilisation alexandrine, qui a inventé la machine à vapeur,
la vis sans fin, les paquebots géants, les machines de siège,
les parfums , la lettre d'amour, la galanterie, la monnaie fiduciaire,
les miroirs d'Archimède. En quoi tout cela ressemble-t-il à la
civilisation de l'électronique, du téléphone portable, des satellites,
d'internet, du TGV, de la bombe atomique, du moteur à réation
, des greffes d'organes, du stimulateur cardiaque, des centrales
nucléaires, de la procréation assistée, du clonage , des voyages
intersidéraux ? En ce que le simianthrope moderne refuse tout
autant d'apprendre à connaître son encéphale et à en traquer les
secrets que la civilisation alexandrine refusait de s'interroger
sur la nature des dieux qui se promenaient en long et en large
sous l'os frontal des plus grands savants de l'époque.
Pourquoi
la civilisation alexandrine et la civilisation moderne reculent-elles
terrifiées devant la tentation d'étudier vraiment le cerveau onirique
du simianthrope schizoïde , sinon de crainte de découvrir l'animalité
spécifique des évadés de la zoologie, qui est nécessairement une
animalité proprement cérébrale ? Mais il se trouve que le dépérissement
et l'asphyxie du "Connais-toi" socratique conduisent tout droit
à la décérébration d'une espèce encore insuffisamment évadée du
monde animal. Aux dieux des Grecs ont succédé des siècles de prosternement
, la face contre terre, de tout le genre simiohumain devant un
dieu né dans un village et non moins en chair et en os que Mars
ou Vulcain. Quant à naître d'une mortelle fécondée par la parole
d'un chef invisible du cosmos , que signifie le remplacement des
demi dieux des Grecs nés d'une mortelle et d'un dieu par une procréation
plus symbolique et calquée sur la haute création littéraire, qui
fait de Balzac le père d'un univers balzacien reconnaissable en
sa chair et son verbe confondus, de Shakespeare le géniteur d'un
cosmos shakespearien identifiable à l'alliance de la parole shakespearienne
avec les corps, de Cervantès le rieur tragique qui divise le Christ
entre le fou et le saint?
Vous voyez
bien que le simianthrope veut donner à la fois un corps et un
esprit au démiurge des mains duquel il voudrait sortir, vous voyez
bien que son cerveau oscille entre sa provenance charnelle et
son origine vocale, bien que cette généalogie déhanchée fasse
boiter cet animal entre le rêve et le réel , vous voyez bien que
le genre simiohumain naît d'une alliance fantastique entre le
concret et l'abstrait , le vocal et la terre . Quels traités allez-vous
négocier entre ces deux mondes ? Quel sera l'enjeu de vos tractations
? Serez-vous pris de vertige à suivre, siècle après siècle, l'équipée
de l'encéphale du simianthrope sans savoir encore d'où vous tentez
de l'observer de l'extérieur ?
8
- Le cerveau semi animal
Mais la
politique et l'histoire vous ont pris en tenaille et ne vous lâcheront
pas de sitôt . Quelle catastrophe est-elle réservée à une civilisation
plus technicienne encore que celle d'Alexandrie et qui non seulement
laisse en friche la connaissance sacrilège du double pilotage
de la boîte osseuse du genre simiohumain, mais qui, de surcroît,
conduit l'encéphale chaotique de cet étrange animal à proclamer
existants des dieux biphasés, les uns réduits à leur statut culturel
dans les imaginations par une décision aveugle de tous les Etats
, les autres à se laisser encager dans le politique ?
Car voici
que votre cerveau semi animal se laisse habiter par deux vérités
qu'il échoue à faire cohabiter ; voici que votre cerveau semi
animal refuse d'observer le personnage imaginaire réputé l'habiter
; voici que votre cerveau semi animal salue tantôt la vérité politique,
tantôt la vérité scientifique ; voici que votre cerveau semi animal
recourt à l'une ou à l'autre "vérité" au gré des avantages qu'il
en retire; voici que votre cerveau semi animal se sert de votre
espèce de raison comme d'un outil branché tour à tour sur des
fictions et sur des instruments de pouvoir ; voici que votre cerveau
semi animal se révèle une boîte à outils étrangement en porte
à faux entre les songes sur lesquels vous tentez de prendre appui,
mais qui se dérobent à vos prises et le réel qui se prête à vos
saisies, mais qui demeure aveugle et sourd entre vos mains.
Vous voici
à nouveau face à votre première interrogation . Lui avez-vous
donné rendez-vous, ou bien est-elle venue toute seule à votre
rencontre? La question était celle-ci : " Pourquoi le simianthrope
construit-il la vérité sur le sens et pourquoi croit-il que le
sens lui serait fourni par un récit dédoublé , alors que cet animal
se divise entre deux types de chasseurs dont les proies ne tiennent
pas le même langage - car les songes et les choses ne font pas
un seul et même gibier. Serez-vous les premiers anthropologues
des apories de la condition simiohumaine ?
Le
5 novembre 2007