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Comment Human Rights Watch a justifié un massacre en Bolivie


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Même si certains pourraient être surpris de sa réaction à la crise bolivienne, le soutien de Human Rights Watch à un coup d’État d’extrême droite soutenu par les États-Unis n’est pas un accident.


Alan Macleod
Mardi 26 Novembre 2019

La Bolivie est actuellement en proie à des troubles graves après la destitution du président Evo Morales lors d’un coup d’État soutenu par les États-Unis, le 10 novembre dernier. Le nouveau régime putschiste a contraint Morales à l’exil, a commencé à arrêter des politiciens et des journalistes tout en exonérant d’avance les services de sécurité de tous les crimes commis pendant la « restauration de l’ordre », leur permettant implicitement de tuer tout résistant à leur régime. Des dizaines de personnes sont mortes et des massacres de manifestants indigènes ont eu lieu dans la ville de Cochabamba et la petite ville de Senkata.

Dans des situations aussi confuses et alarmantes que celle-ci, des millions de personnes dans le monde se tournent vers les organisations internationales de défense des droits de l’homme pour en obtenir un soutien et des conseils. Cependant, loin de défendre les opprimés, Human Rights Watch a effectivement soutenu les putschistes. Dans son communiqué officiel, l’ONG s’est abstenue d’utiliser le terme coup d’État, insistant sur le fait que Morales avait « démissionné », avec son directeur pour les Amériques, José Miguel Vivanco, affirmant que le président avait démissionné « après des semaines de troubles civils et de violents affrontements », sans la moindre mention de la violence de l’opposition contre son parti, ni du rôle des militaires qui, l’arme au poing, ont exigé sa démission. Par conséquent, Morales se serait « rendu au Mexique » sans raison apparente, selon les termes de l’organisation, et non en vue de s’y réfugier pour échapper à son arrestation.

De plus, l’ONG approuve tacitement le nouveau gouvernement en lui conseillant de « donner la priorité aux droits ».

Le directeur de Human Rights Watch, Kenneth Roth, est allé plus loin en présentant la fuite du chef d’État élu sous la menace d’une arme à feu comme « un pas en avant rafraîchissant pour la démocratie », affirmant que Morales a été « la victime d’une contre-révolution visant à défendre la démocratie… contre la fraude électorale et sa propre candidature illégale », et insinuant au passage que Morales aurait ordonné à l’armée de tuer des protestataires.



(Tweet : Le Bolivien Evo Morales a été « la victime d’une contre-révolution visant à défendre la démocratie… contre la fraude électorale et sa propre candidature illégale ». L’armée lui a retiré son soutien parce qu’elle n’était pas prête à tirer sur les gens pour le soutenir au pouvoir. »)

Roth a également qualifié le coup « d’insurrection » et de « moment de transition » pour la Bolivie, tout en présentant le président Morales comme un « homme fort » déconnecté.



(Tweet : La chose la plus importante en ce moment de transition pour la Bolivie est de veiller à ce que les autorités rétablissent l’État de droit et protègent les droits fondamentaux, y compris le droit de manifester pacifiquement et de voter dans le cadre d’élections transparentes, compétitives et équitables.)

La nouvelle présidente autoproclamée Jeanine Añez, dont le parti avait obtenu 4% des voix aux élections d’octobre dernier, a déjà expulsé des centaines de médecins cubains, rompu ses liens avec le Venezuela et retiré la Bolivie de multiples organisations et traités internationaux et intercontinentaux. Elle décrit la majorité indigène des Boliviens comme « sataniques » et insiste sur le fait qu’ils ne devraient pas être autorisés à vivre dans les villes, mais envoyés dans le désert ou dans les hautes terres dépeuplées. Añez a déclaré qu’elle s’est « engagée à prendre toutes les mesures nécessaires pour pacifier » la population.



(Tweet : « Je rêve d’une Bolivie sans pratiques indigènes sataniques. La ville n’est pas pour les Indiens : ils devraient aller sur les hauts plateaux ou dans le désert – la nouvelle présidente autoproclamée de la Bolivie, Jeanine Añez, soutenue par les Etats-Unis. »)

Human Rights Watch a décrit la loi accordant aux forces de sécurité boliviennes l’impunité totale pour tuer les dissidents comme un « décret problématique », comme si Añez avait juste utilisé un langage raciste un peu sensible, alors qu’elle a ouvertement ordonné un massacre. Dans sa déclaration, l’ONG a noté que « neuf personnes sont mortes et 122 ont été blessées » lors de la manifestation de Cochabamba, laissant ses lecteurs complètement dans l’ignorance quant aux identités des personnes décédées et des responsables du meurtre.
Une longue histoire de deux poids, deux mesures

Human Rights Watch a été créée en 1978 sous le nom d’Helsinki Watch, une organisation américaine consacrée à la dénonciation des crimes des pays du bloc de l’Est et au contrôle de leur respect des accords d’Helsinki. Depuis sa création, il lui a constamment été reproché d’être un agent de la politique étrangère américaine, d’employer d’anciens fonctionnaires du gouvernement américain à des postes-clés et de faire preuve de partialité contre les gouvernements de gauche hostiles aux États-Unis.

Par exemple, un rapport de 2008 sur les violations des droits de l’homme au Venezuela, rédigé par José Vivanco, a été immédiatement dénoncé par des centaines d’universitaires et d’universitaires latino-américains, selon qui ce document « grossièrement biaisé » ne satisfait même pas aux normes les plus minimales en matière de recherche, d’impartialité, de précision et de crédibilité. En effet, Vivanco avait ouvertement exprimé ses préjugés, révélant qu’il avait rédigé le rapport « parce que nous voulions démontrer au monde que le Venezuela n’est un modèle pour personne ».

En revanche, Human Rights Watch est resté relativement silencieuse sur le coup d’État hondurien qui a renversé le président de gauche Manuel Zelaya et sur la répression qui s’en est suivie, portant ainsi les valises du changement de régime soutenu par les États-Unis. Comme l’a écrit Keane Bhatt, directeur des communications de Bernie Sanders :

Les liens étroits de Human Rights Watch avec le secteur des grandes entreprises et l’État américain devraient disqualifier l’institution de toute prétention publique à l’indépendance. »

De même, l’image d’Amnesty International en tant que défenseur des droits humains cache un passé sombre d’organisation de façade pour les gouvernements occidentaux. Comme MintPress News l’a révélé plus tôt cette année, l’un des cofondateurs de l’organisation, Peter Benenson, était un anticommuniste déclaré qui entretenait des liens profonds avec les Foreign and Colonial Offices britanniques, et soutenait le régime de l’apartheid en Afrique du Sud à la demande du gouvernement britannique. Un autre cofondateur, Luis Kutner, était un agent du FBI impliqué dans l’assassinat du chef des Black Panthers, Fred Hampton, par le gouvernement. * Kutner a ensuite créé une organisation appelée « Friends of the FBI » (« Les Amis du FBI »), consacrée à la lutte contre les critiques envers le Bureau.

Par conséquent, bien que certains puissent être surpris de sa réaction à la crise bolivienne, les applaudissements de Human Rights Watch au coup d’État d’extrême droite soutenu par les États-Unis contre un chef d’État de gauche élu démocratiquement ne sont peut-être ni une aberration, ni une erreur. L’ONG accomplit sa véritable mission en renforçant l’hégémonie américaine à travers la condamnation de tout opposant dans « l’arrière-cour » des USA.


Paru sur MintPress et Information Clearing House sous le titre How Human Rights Watch Whitewashed a Right-Wing Massacre in Bolivia
Traduction Entelekheia
Photo Gerd Altmann/Pixabay

Note de la traduction :

* L’accusation a l’air surréaliste, mais les éléments à charge sont malheureusement solides. Voir par exemple, en anglais : Luis Kutner: The Declassified Life of a Human Rights Icon
Et en français : La collaboration troublante d’Amnesty International avec les services de renseignement britanniques et américains
https://www.investigaction.net/fr/la-collaboration-troublante-damnesty-international-avec-les-services-de-renseignement-britanniques-et-americains/



Lundi 25 Novembre 2019


Commentaires

1.Posté par jehaislescookies le 03/12/2019 15:32 | Alerter
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Un peuple désarmé sera toujours vaincu

Un homme s'agenouille devant des membres des forces de sécurité, à La Paz (photo prise le 15 novembre 2019)

Chercheur en philosophie politique et analyste des relations internationales, Bruno Guigue revient sur les événements qui ont conduit à la démission du président bolivien Evo Morales.

La République espagnole croyait à la démocratie parlementaire, et Franco a instauré sa dictature. Salvador Allende croyait à la démocratie parlementaire, et on a eu Pinochet. Evo Morales croyait à la démocratie parlementaire, et un coup d’Etat l’a chassé du pouvoir. Illustrations parmi tant d’autres d’une loi de l’histoire : face à des loups, ne jamais faire l’agneau. Comme les expériences précédentes, celle de Morales n’était pas sans défauts, mais elle était prometteuse. Aucun gouvernement latino-américain, dans la période récente, n’avait obtenu de tels résultats : forte croissance, redistribution des richesses, recul spectaculaire de la pauvreté. La Bolivie est le pays d’Amérique latine qui a la plus faible proportion d’illettrés après Cuba et le Venezuela. Or ces avancées sociales, fondées sur la nationalisation des compagnies gazières, sont précisément ce qui a scellé le sort d’Evo Morales. Un président indigène qui travaille pour les humbles, voilà le scandale auquel il fallait mettre un terme. Assoiffée de vengeance, la bourgeoisie bolivienne a réussi à interrompre une expérience progressiste soutenue par les couches populaires.

Ce triomphe provisoire de la réaction suscite évidemment des questions redoutables. Comment le gouvernement légal de ce pays a-t-il pu subir, en toute impunité, l’incendie des maisons de ses propres ministres ? Comment le président élu de cet Etat souverain a-t-il dû quitter le pays, visiblement sous la menace ? Malheureusement, la réponse saute aux yeux : cette humiliation du pouvoir légitime par les bandes factieuses n’a été possible que parce qu’il était désarmé. Les chefs de la police et de l’armée boliviennes, dûment formés à « l’Ecole des Amériques », ont trahi le président socialiste. Ils ont cautionné le coup d’Etat perpétré par la sénatrice d’un petit parti d’extrême droite qui s’est autoproclamée présidente, brandissant une Bible de dix kilos, devant une assemblée sans quorum ! Le président légitime Evo Morales a préféré l’exil à l’effusion de sang, et ce choix est respectable. Mais il ne dispense pas d’une réflexion sur les conditions de l’exercice du pouvoir lorsqu’on entend changer la société.

Le contraste avec le Venezuela est frappant. Tenté à Caracas, le même scénario a échoué lamentablement. Malgré la crise économique qui frappe le pays, l’armée vénézuélienne a résisté aux menaces et aux tentatives de corruption inouïes en provenance de Washington. Cette fidélité de l’appareil militaire à la République bolivarienne est le mur qu’elle dresse contre les menées impérialistes. Mais elle n’est pas le fruit du hasard : militaire chevronné, Chavez a tout fait pour rallier l’armée, et Maduro a retenu la leçon. Le patriotisme anti-impérialiste est le ciment idéologique de la révolution bolivarienne. Appuyée par une milice populaire d’un million de membres, cette force armée éduquée aux valeurs progressistes protège la République. C’est pourquoi la bourgeoisie inféodée à Washington a tenté d’assassiner Maduro, après avoir voulu le renverser lors d’une tentative de putsch grand-guignolesque.

Le pacifisme dissuade rarement la bête féroce, et il n’y a pas de bête plus féroce que cette bête humaine qu’est la classe dominante ébranlée dans son assise matérielle, minée par la trouille de perdre ses avantages, et prête à tout ensevelir pour échapper au tribunal de l’histoire.

Pour parvenir à ses fins en politique, disait Machiavel, il faut être à la fois « lion et renard », faire usage de la force et de la ruse en fonction des circonstances. Mais pour faire usage de la force, encore faut-il en avoir. Aussi positive soit-elle pour la majorité de la population, une politique progressiste suscite toujours la haine recuite des possédants. Cette haine de classe, véritable passion triste des privilégiés cramponnés à leur prébendes, ne tarira jamais. Il faut le savoir, et se donner les moyens de l’empêcher de nuire. Dans les conditions effectives du combat politique, ce qui détermine l’issue finale n’est pas la pureté des intentions, mais le rapport de forces. Face à la coalition de la bourgeoisie locale et de l’impérialisme, les progressistes n’ont pas le choix des armes : il faut qu’ils les prennent, l’idéal étant évidemment de ne pas avoir à s’en servir, en comptant sur la faible propension de l’adversaire au suicide héroïque. Pour exercer cet effet dissuasif, il faut avoir des milliers de volontaires lourdement armés et prêts à défendre la révolution au péril de leur vie.  

C’est sans doute un effet collatéral de la passion de la gauche contemporaine pour les élections, mais il semble qu’on ait oublié la formule de Mao : «Le pouvoir est au bout du fusil.» La naïveté devant la cruauté du monde mène rarement au succès, et le désarmement unilatéral est une forme d’immolation volontaire. On a sa conscience pour soi puisqu’on rejette la violence, mais cette noble attitude a pour inconvénient de réduire considérablement son espérance de vie. Si l’on veut inscrire son action dans les faits, et rester en vie pour y parvenir, il vaut mieux renoncer à la « vision morale du monde », comme disait Hegel, et regarder la réalité en face. Le pacifisme dissuade rarement la bête féroce, et il n’y a pas de bête plus féroce que cette bête humaine qu’est la classe dominante ébranlée dans son assise matérielle, minée par la trouille de perdre ses avantages, et prête à tout ensevelir pour échapper au tribunal de l’histoire.

Sans armes, le peuple sera toujours vaincu, et ce n’est pas un hasard si les seules expériences révolutionnaires ayant abouti à une transformation effective de la société ont doublé l’outil politique d’un outil militaire. On peut toujours discuter de la nature et des limites de cette transformation. Mais si la Révolution française a mobilisé les soldats de l’An II, Si Toussaint Louverture, qui a conduit la première insurrection victorieuse d’esclaves noirs aux colonies, était d’abord un général de la Révolution, si la Révolution russe a créé l’Armée rouge, qui a vaincu les Blancs soutenus par quatorze nations impérialistes, puis les hordes hitlériennes à l’issue d’un combat titanesque, si la Révolution chinoise doit son succès en 1949 aux victoires militaires de Zhu De autant qu’aux idées  de Mao, si la République socialiste du Vietnam a fini par vaincre l’appareil militaire des Etats-Unis, si le socialisme cubain doit sa survie à la victoire inaugurale contre l’impérialisme remportée en 1961 à la Baie des Cochons, c’est qu’il y a une constante vérifiée par l’expérience historique : des armes, oui, ou la défaite.

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