Géopolitique et stratégie

Cinq stratégies en 2006 : l’Armée des Etats-Unis est à l’offensive sur Internet.



par ELIZALDE Rosa Miriam


ELIZALDE Rosa Miriam
Samedi 18 Novembre 2006

Cinq stratégies en 2006 : l’Armée des Etats-Unis est à l’offensive sur Internet.

Rosa Miriam Elizalde Cubadebate

(traduction par Manuel Colinas)

C’est l’histoire d’un homme qui rêve qu’il est allé sur Mars. Sur la planète rouge, située à environ 100 millions de kilomètres de notre orbite, il constate que chaque enfant martien dispose d’une école pour lui tout seul « avec dix professeurs, également martiens ». Écrit comme seul José Saramango sait le faire, ce conte s’achève avec le réveil de notre héros revenu sur notre triste planète sur laquelle une telle illusion ne peut habiter que le cerveau fantasque d’un rêveur tel que lui.

Quand le prix Nobel portugais séjourna, l’an passé, à La Havane, je lui ai raconté qu’il y avait réellement un endroit, dans notre galaxie, où l’on a construit des écoles qui accueillent un seul enfant et où enseignent plusieurs maîtres cantonaux. A Cuba, il y a 146 classes situées dans des coins montagneux et donc isolés où se rend l’enfant qui habite à côté et dont s’occupent un instituteur et plusieurs instructeurs. A Cuba, toutes les écoles primaires et secondaires, y compris ces classes uniques isolées dans la campagne1, sont équipées d’une salle spécialisée pour l’informatique.

Pourquoi un pays soumis à un blocus impitoyable, et pauvre de surcroit, devrait-il investir des millions de dollars pour former à l’informatique ses écoliers depuis leur plus jeune âge ? Si le but du gouvernement de ce pays est de limiter et de censurer l’accès à Internet, pourquoi entraîne-t-il à l’usage des ordinateurs les plus modernes plus de 2 millions d’enfants et d’adolescents, y compris ceux qui vivent dans des campagnes reculées, au cour des montagnes ? Quel sens cela aurait-il d’ouvrir, dans toutes les communes de l’île, des Clubs d’Informatique pour la Jeunesse - centres communaux gratuits - pour apprendre à se servir des ordinateurs avec accès à Internet ? Pourquoi Cuba a-t-elle entrepris un si ambitieux programme de formation alors que son infrastructure de réseaux est encore précaire ? Pourquoi ces faits tout simples et que tout un chacun peut vérifier, n’apparaissent-ils jamais dans les articles des journaux qui ressassent inlassablement les soi-disant restrictions à l’accès à Internet qui existeraient à Cuba ?

La réponse est fort simple : le criminel, comme d’habitude, veut faire passer la victime pour le coupable. Le principal frein pour le libre accès à Internet des Cubains ne vient pas de Cuba, mais des Etats-Unis. Peu de gens savent que la connexion tardive de l’île au web n’est pas la conséquence d’une directive du « gouvernement totalitaire » de l’île, mais d’une des clauses du blocus nord-américain qui empêchait l’accès de Cuba au réseau international contrôlé par les Etats-Unis. C’est seulement à partir de 1996 que l’île a pu disposer de la toile, mais avec une condition politique qui constitue une partie du paquet de mesures prévues par la loi Torricelli (1992) (2) pour « démocratiser la société Cubaine ». Cette loi décrétait aussi - et elle est toujours en vigueur - que chaque mégabit (unité de débit de connexion) acheté à des entreprises nord-américaines devait recevoir l’approbation préalable du Département du Trésor et elle établit toute une série de sanctions envers tous ceux qui favoriseraient, à l’intérieur ou à l’extérieur des Etats-Unis, le commerce électronique ou le moindre bénéfice économique pour l’île grâce au Net. Il faut ajouter à cela la maladive opposition nord-américaine à tendre un câble sous-marin sur la courte distance en milles marins qui sépare le continent de l’île (3). Par conséquent, toute la connexion à Internet de l’île se fait par satellite : bien plus lente et quatre fois plus onéreuse.

(Le système ARCOS de câble sous-marin de fibre optique présente 8 points très proches du territoire Cubain. Les Etats-Unis ont interdit que l’île se branche à ce réseau à haut débit.)

Nulle part au monde la liberté d’accès à Internet ne se limite à la liberté pour les personnes de naviguer dans la galaxie du web. Personne ne se connecte par télépathie. Il faut des machines, des câbles, des routeurs, du software, et une formation préliminaire des personnes. Avec un minimum de bon sens, on peut comprendre pourquoi, dix ans après l’autorisation délivrée par le Département du Trésor nord-américain, l’infrastructure de réseaux et la culture internet sont encore insuffisants à Cuba, pays soumis à un blocus et harcelé, pays à qui il est interdit de télécharger des programmes fabriqués aux Etats-Unis et d’utiliser des cartes de crédit délivrées par des banques nord-américaines (et leurs filiales) sans que n’apparaissent un écran qui vous avertit que vous êtes en train de commettre un délit durement sanctionné par la loi (4). On peut même, comprendre pourquoi, chez nous, on trouve encore des préjugés et des réticences et des courants qui défendent une position de restrictions budgétaires contre d’autres courants - majoritaires - qui soutiennent une politique de développement social du Net.

Les Etats-Unis sont obsédés par l’Internet à Cuba parce que c’est un point extraordinairement visible de notre dissidence à l’égard du modèle nord-américain, et sur cette question ils ont déjà testé et ils continueront de tester les mesures qu’ils appliquent ensuite et continueront d’appliquer à d’autres pays et organisations sociales.

Ils agissent comme d’efficaces « plombiers » : là où ils voient des possibilités d’indépendance politique ou technologique, une porte de sortie, ils combinent habilement leurs armes technologiques, économiques et judiciaires, en appliquant la méthode par essais et erreurs, avec pour but d’empêcher que le Net sorte de la voie qu’ils nous ont fixée.

Ce n’est pas un hasard si en 2003, le Secrétaire à la Défense nord-américain Donald Rumsfeld a signé une instruction, comme le révèle un document secret et rendu public par les Archives sur la Sécurité Nationale de l’Université George Washington (5) instruction selon laquelle « Internet est le nouveau champ de bataille de la guerre contre le terrorisme ».

Il y a quatre jours à peine, on a annoncé la création du Commando des Opérations de la Force Aérienne pour le Cyber-espace (6), l’escadron spécialisé du Pentagone pour cette nouvelle guerre. Mais ce qui est arrivé le 3 novembre, quand le Département de la Défense a rendu publique cette institution, n’a été qu’un acte purement formel. Ça fait des années qu’ils testent leur arsenal dans cette guerre électronique et quiconque a suivi attentivement les informations parues en 2006 aura compris qu’on ne parle plus d’un ennemi détenteur d’un arsenal d’Armes de Destruction Massive, excessivement coûteuses et difficiles à découvrir, mais d’une « nouvelle génération de terroristes », beaucoup plus dangereux, qui se déplacent facilement avec une bombe artisanale dans une main et un ordinateur portable dans l’autre. Quiconque a suivi les informations, cette année, - dis-je - aura vu aussi comment, en plein jour, ont été mises en place les stratégies destinées à consolider cette offensive dans cinq directions parfaitement identifiables et qui, toutes, ont déjà été testées contre Cuba.

1 - Diviser Internet entre riches et pauvres :

Les Etats-Unis ne contrôlent pas seulement quelles voies l’île peut utiliser et de quel trafic elle peut disposer. En général, on ne relève pas un fait inattaquable : 80% du trafic d’Internet du monde entier passe par les serveurs des Etats-Unis. Les décisions que peuvent adopter la Chambre des Représentants ou le Sénat donnent aux Etats-Unis le pouvoir de restreindre ou d’élargir les brèches d’accès et la possibilité de diffusion sur le WEB de la majorité de la population mondiale, qui avance avec des bottes de sept lieues vers un modèle de double standard dans les accès aux technologies numériques.

Le Projet Censuré (7), un rapport annuel édité par l’Université Sonoma State of California qui recense les principaux sujets cachés à l’opinion publique par le gouvernement des Etats-Unis, relève, parmi les sujets censurés en 2006, que « des compagnies, mastodontes du câble, comme AT&T, COMCAST et VERIZON, sont en train de faire main basse sur le NET grâce à des lois et à des jugements de tribunaux rendus pour réaliser ce but : que le NET perde son caractère démocratique et offre, en contrepartie, un double service, rapide mais cher, de haute technologie, à la portée des riches et un autre, de seconde classe, réservé aux pauvres, mais avec un droit d’intervention dans les contenus ».

En juin 2006, la loi qui invalide la dénommée « neutralité sur Internet » est arrivée devant le Sénat, après approbation par la Chambre des Représentants et après avoir été soutenue avec enthousiasme par le Département de la Défense (8). Nous nous trouvons à la veille de voir chaque entreprise, groupe ou individu, outre les pays que les Etats-Unis décideront de sanctionner, dans l’obligation de devoir payer un péage pour chaque mégabit de connexion au Net. Ceci introduit ; dans les faits ; deux nouvelles règles qui jusqu’à ce jour n’existaient pas dans la législation nord-américaine :

a) Tout accès à Internet sera régulé et ce sera le gouvernement, et non les consommateurs, qui décidera de ce qui est le mieux pour eux sur le Net.

b) Le gouvernement, à travers un petit nombre de compagnies de télécommunications, réglementera ou imposera des taxes sur le contenu du Web ou sur les transactions effectuées sur le Web.

2. - Imposer les systèmes avec une programmation de codes propriétaires qui permettent un contrôle accru du marché et des individus :

En raison du blocus commercial imposé par les Etats-Unis, Cuba ne peut acquérir ces technologies qu’à travers des pays tiers et doit payer jusqu’à 30% plus cher que le prix en vigueur aux Etats-Unis. Comme la majorité des habitants de notre planète qui ne peuvent passer du jour au lendemain à LINUX - systèmes avec des logiciels libres -, l’île dépend des monopoles nord-américains. Les Etats-Unis produisent 60% du software utilisé dans le monde et une seule société, MICROSOFT, domine avec WINDOWS le système d’exploitation installé sur plus de 90% des ordinateurs personnels du monde. Comme on sait, les risques ne sont pas seulement économiques.

Selon un rapport rédigé par le Ministère français de la Défense (9), il existe une coopération entre Microsoft et les services de renseignement nord-américains, d’une part, et avec l’Agence Nationale de Sécurité, d’autre part, dont certains agents travaillent au développement des technologies de la société de Bill Gates lequel a reconnu publiquement qu’il avait créé son propre Programme de Sécurité Nationale pour échanger de l’information et collaborer avec le gouvernement des Etats-Unis. Si quelqu’un avait encore un doute sur cette collaboration, dans une interview accordée à El País, le 22 octobre dernier, le responsable en second de Microsoft, Steve Ballmer, a admis que sa société fera passer au second plan les intérêts privés de ses clients par rapport aux intérêts de l’Agence pour la Sécurité Nationale et le FBI sur les questions de sécurité.

Le rapport du Ministère français, lequel est absolument exempt de tout soupçon de paranoïa gauchiste, fait aussi remarquer la présence de programmes espions (« back-doors ») dans les softwares de Microsoft et déclare que INTEL a aussi mis en place dans les micro-ships PETIUM III et XEON un numéro d’identification consultable à distance. Et il faut ajouter à tout cet échafaudage de surveillance le refus des agents du FBI (10) de livrer une information sur le programme DCS-3000, variante du CARNIVORE, pour l’espionnage informatique. La Electronic Frontier Foundation (EFF), une ONG où se retrouvent des avocats et des défenseurs des droits civiques et qui se consacre à dénoncer les actions illégales de surveillance informatique aux Etats-Unis, a reconnu, le 8 octobre dernier, qu’elle avait dû retirer sa plainte déposée auprès du Ministère de la Justice des Etats-Unis après le refus du FBI, au nom de la lutte contre le terrorisme, de remettre des documents sur cet outil, plainte déposée en référence à la Loi sur la Liberté de l’Information (FOIA). Néanmoins, dans sa réponse négative, le Ministère de la Justice ne s’est pas prononcé sur le fond et n’a pas contredit le silence du FBI qui avalise en fait l’accusation selon laquelle le DCS-3000 n’est qu’une variante de CARNIVORE, dispositif mis illégalement en application pendant des années contre les citoyens nord-américains et pour un coût de revient astronomique. « CARNIVORE - devait expliquer très pédagogiquement ce même FBI nord-américain - est un programme informatique mis au point pour permettre au FBI, en collaboration avec un fournisseur d’accès à Internet, de faire exécuter une décision de justice demandant le recueil d’une certaine information - sur le courrier électronique ou tout autre media numérique - d’un usager objet d’une enquête » (11). Comme cela a été dénoncé cette année devant le Congrès nord-américain, la requête d’un juge n’est pas nécessaire, le plus souvent, pour intercepter la correspondance électronique et mettre en place des programmes d’écoute à l’insu des citoyens de ce pays.

3 - Utiliser la guerre contre le terrorisme pour augmenter la surveillance et les mesures coercitives contre ceux qui défient la politique de l’administration nord-américaine :

Aucun media international n’a fait état des sanctions prises à l’encontre des citoyens des Etats-Unis coupables d’avoir acheté, sur Internet, des billets d’avion à destination de Cuba, des réservations d’hôtel ou des produits cubains par l’intermédiaire des très rares sites de commerce électronique qui conservent encore des liens commerciaux avec Cuba y compris ceux dont les opérations commerciales s’effectuent hors du territoire des Etats-Unis. Il suffit de relire la page du Bureau de Contrôle des Actifs Etrangers (le OFAC, selon le sigle anglais) (12) inscrit au Département du Trésor. Treize entreprises ont été mises sur la liste noire de l’OFAC et parmi celles-ci, 5 maintenaient des sites Internet qui ont été immédiatement bloqués aux Etats-Unis : www.caribesol.ca , www.cimexweb.com , www.havatur.cu , www.cuba-shop.net et www.sercuba.com. (13) Les porte-parole nord-américains ont eu bien du mal à expliquer pourquoi, après le 11 septembre 2001, les fonctionnaires de ce Bureau chargés de surveiller les citoyens nord-américains en voyage à Cuba ou qui y envoient de l’argent sont bien plus nombreux que ceux qui doivent surveiller les transactions financières soupçonnées de financer le terrorisme aux Etats-Unis. En avril 2004 (14), l’OFAC a informé le Congrès que sur ses 120 employés, 4 sont affectés à suivre la piste d’Oussama Ben Laden et de Saddam Hussein alors que presque deux douzaines d’agents s’emploient à renforcer le blocus contre Cuba. Ils ont convenu qu’ils utilisaient Internet comme source fondamentale pour suivre les pistes de l’argent.

Au cours de cette année 2006, nous vivons une véritable agitation mondiale depuis que le Comité du Sénat a approuvé un projet de loi qui permettra de soumettre les citoyens nord-américains à des investigations informatiques sans l’aval des autoritaires judiciaires. Même si le 17 août dernier une juge fédérale de Detroit a ordonné de mettre fin à ces investigations qui violent l’intimité des personnes (15), le Secrétaire à la Justice a poursuivi sa croisade pour obtenir le contrôle de l’information privée détenue par les fournisseurs d’accès à Internet. Au mois de septembre, Alberto Gonzales (16) a demandé au Sénat d’approuver une loi « pour obliger les fournisseurs d’accès à Internet de conserver les registres des activités de leurs clients » Il a reconnu que le Directeur du FBI, Robert Mueller, a tenu une réunion avec plusieurs fournisseurs d’accès à Internet, comme AOL, des entreprises comme TIME WARNER’S, AOL, COMCAST, GOOGLE, MICROSOFT, entre autres, pour qu’ils conservent leurs archives pendant une durée de deux ans.

4 - Institutionnaliser la surveillance permanente des pays et des organisations qu’ils considèrent comme leurs ennemis principaux.

Outre l’Armée du Cyber-espace, les Etats-Unis ont créé, cette année, de nouvelles structures pour renforcer les services d’espionnage qui exploitent le NET. Ces groupes inter-agences, qui dépendent du Département d’Etat, ont la capacité de convoquer tant des experts du gouvernement que des enquêteurs privés et des cyber-mercenaires. (Le FBI, par exemple, compte avec la collaboration d’un célèbre groupe de pirates informaticiens appelé « CULT of the Dead Cow » (Culte de la vache morte), créateurs d’un redoutable outil de « gestion à distance » pour contrôler à distance le contenu des ordinateurs personnels (17).

Le mois dernier, le directeur du Renseignement National, John Negroponte, a nommé Patrick Maher, un vétéran de la CIA, gérant provisoire d’une Mission Spéciale de la CIA pour Cuba et le Venezuela (18), qui utilisera Internet comme source fondamentale de renseignement. Seuls l’Iran et la Corée du Nord, considérés tous deux comme des menaces nucléaires pour les Etats-Unis - avaient jusqu’à ce jour des gérants de mission.

Le 13 septembre dernier, le journal The Miami Herald (19) a laissé passer la nouvelle - contre le gré de la Maison Blanche - de la création de 5 groupes de travail secrets inter-agences pour monitorer le réseau cubain et perfectionner la politique des Etats-Unis envers l’île. Sous les ordres du Département d’Etat, ils se consacrent à définir des « actions diplomatiques, des actions de communication et à promouvoir la démocratie ». Ce sont des « cabinets de guerre permanents » - selon le Herald -, qui ont des antécédents « la plupart non tenus secrets » parmi lesquels le GROUPE de TRAVAIL contre l’INTERNET MONDIAL, créé le 14 février 2006 pour piloter spécifiquement les actions sur Internet concernant Cuba, l’Iran et la Chine.

5 - Accroître le financement pour mener l’offensive de désinformation à sur le Net, en liaison avec celle qui est déjà en vigueur dans les services traditionnels de la presse :

Le scandale des journalistes payés par le gouvernement des Etats-Unis pour attaquer Cuba a révélé les sommes exorbitantes versées aux collaborateurs de RADIO et TV Marti, stations du gouvernement des Etats-Unis, dont les contenus sont également mis en circulation sur le web. Ce que presque personne ne dit c’est que ces publications numériques et d’autres qui se consacrent aux menées anticastristes lucratives vont recevoir pour la campagne « de démocratisation » de l’île une rallonge budgétaire de 24 millions de dollars supplémentaires de la part des contribuables nord-américains grâce à la générosité du Plan Bush contre Cuba (20). Ils ne rappellent pas non plus que ça fait des années qu’ils touchent des millions de dollars par l’intermédiaire de plusieurs Agences gouvernementales, certaines avec des fonds publics - la NED et la USAID, par exemple - que l’on peut consulter sur leurs sites Internet.

Pourquoi doit-on trouver extraordinaire que l’Armée des Etats-Unis paye des journaux irakiens pour qu’ils publient des articles rédigés par des soldats yankees ? Est-il extraordinaire que le Pentagone vienne d’accorder à l’entreprise Lincoln Group un nouveau contrat de 6 millions de dollars pour une durée de deux ans (21), pour surveiller les moyens de communication anglais et arabes en Irak et pour aider les Forces Armées dans leurs relations publiques ?

Un rapport des Renseignements - rédigé par 16 services du Renseignement du gouvernement nord-américain et en partie divulgué, en septembre, sous le titre « Tendances du Terrorisme Mondial : ce que cela implique pour les Etats-Unis » - admet que la « possible manipulation de la presse par les medias ayant des sympathies avec les insurgés et qui opèrent essentiellement sur Internet, est un des sujets qui doivent le plus nous préoccuper dans notre lutte contre le terrorisme. Un des effets de cette tendance - dit ce rapport- c’est que les citoyens des Etats-Unis ont réduit leur soutien à l’invasion de l’Irak et cela aura des répercutions lors des prochaines élections législatives » (22).

Le fait qu’ils l’admettent aujourd’hui ne veut pas dire qu’ils sont restés les bras croisés auparavant. The New York Times (23) a informé, en décembre 2005, que le Pentagone maintenait environ 1200 mercenaires des Unités d’Opérations Psychologiques qui rédigent, sur le terrain, les informations et qui les font passer ensuite dans la presse des pays occupés et sur le NET. Les agences nord-américaines AP et UPI ont rendu compte, les 30 et 31 octobre, de l’existence d’une compagnie en charge des médias sous les ordres des Forces Armées nord-américaines dont le rôle est exclusivement de contre-attaquer ce qu’elle qualifie de « propagande ennemie sur la guerre en Irak » (24). Le Pentagone lui a donné l’ordre de contre-attaquer tout fait circulant sur le Net considéré par la Maison Blanche comme peu favorable. « Cette troupe est opérationnelle 24 heures sur 24 », a déclaré à l’A P Dorrance Smith, assistante du Secrétaire à la Défense et en charge de la Communication.

Je ne veux pas vous fatiguer davantage. Bien que non diffusée par les grands médias, il existe une grande quantité d’information, essentiellement puisée à des sources nord-américaines, qui nous informe d’une accélération du contrôle exercé sur le WEB, devenu un clair objectif militaire. Les Etats-Unis ont tiré la leçon des coups que leur ont assénés les réseaux sociaux, les grandes mobilisations contre les réunions de l’Organisation Mondiale du Commerce et contre la guerre en 2003, actions coordonnées grâce aux courriers électroniques et grâce aux messageries des portables. Ils commencent à se mettre en ordre de marche pour réprimer la grande cyber-autoroute en un seul canal d’écoulement qui leur permettra de contrôler l’information et les individus qui auraient l’audace de leur résister. Et il est indéniable que pour mettre en ouvre cette stratégie, ils agissent avec méthode et efficacité.

Les groupes sociaux qui se rebiffent contre cette stratégie hégémonique ont deux attitudes possibles face au Web : l’une « Panglossienne » qui voit en Internet un espace convivial et souverain, source de toute bonté pour la grande transformation du monde ; et l’autre, paranoïaque, « broyeuse de noir », qui a peur de tout ce qui s’apparente, peu ou prou, à des câbles ou à des algorithmes.

Ni « Panglossiens » ni « broyeurs de noir », soyons réalistes. Ils nous ont déclaré la guerre sur le cyber-espace parce qu’ils ne le contrôlent pas encore assez, parce qu’ils savent, comme nous, que c’est par cette autoroute que la vérité est en train d’arriver jusqu’au cour de Rome et aussi parce que, dans cette ère nouvelle qu’inaugure la technologie d’accès à Internet, la grande bataille politique et économique se règlera entre ceux qui vivront à l’intérieur des barrières électroniques du cyber-espace et ceux qui végèteront à l’extérieur.

Nous devons nous battre pour être à l’intérieur. Nous devons nous organiser. Nous avons besoin de moins de sites personnels noyés au milieu des cent millions de sites web déjà existants, mais nous avons besoin de plus d’actions judiciaires et politiques contre ceux qui violent notre domaine privé, contre les censeurs et les « diaboliseurs », contre les menteurs, contre ceux qui séquestrent les serveurs des medias alternatifs, contre ceux qui créent des virus et financent des pirates informatiques, contre ceux qui veulent nous imposer un péage chaque fois que nous nous connecterons à Internet.

Nous devons apprendre à utiliser les outils informatiques. Sans ces outils, ceux qui ont la responsabilité de prendre les décisions politiques sont des analphabètes. Ceux qui n’en auront pas la maîtrise, en moins d’une décennie, se retrouveront à vivre sur la planète Mars ou dans un conte imaginaire de Saramango, mais ne vivront pas dans la zone d’influence de la société humaine. Voilà la raison pour laquelle le Pentagone nous a déclaré la guerre. Eh bien alors, il nous faut livrer bataille, et sans attendre à demain.

La Havane, 8 novembre 2006.

version originale


1 Les Etats-Unis ont interdit à Cuba de se connecter au réseau mondial de fibre optique sous-marin qui présente 8 points sur les territoires très proches de notre île dans les Caraïbes et qui améliorerait considérablement les communications. Le système ARCOS (America’s Region Caribbean Optical-ring System) relie par fibre optique les Etats-Unis au Mexique, à l’Amérique Centrale, à l’Amérique du Sud et aux Caraïbes et offre un service de large bande à très haut débit. ARCOS est propriété de 28 carriers de la région et son leader en est la New World Network, actionnaire nord-américain majoritaire qui détient environ 88,2% des parts. Pour consulter le site de NWN : http://www.nwncable.com/

2 Rapport de Cuba devant la Séance plénière du Sommet Mondial sur la Société de l’Information (CMSI). Tunis, 16 novembre 2005. On peut consulter : http://www.rebelion.org/noticia.php ?id=22874

3 On peut télécharger l’article sur : http://www.gwu.edu/-nsarchiv/NSAEBB/NSAEBB177/index.htm

4 On peut télécharger la note complète du Département de la Défense sur son site : http://www.defenselink.mil/News/NewsArticle.aspx ?id=2014

5 Cf. : http://www.projectcensored.org/censored 2007/index.htm#1

6 Arcos Eduardo : « La neutralité sur Internet" ALT1040.com . 9 juin 2006. sur : http://alt1040.cm/archivo/2006/06/09/la-neutralidad-de-internet/

7 « Une liberté sous surveillance électronique » Librínsula, Biblioteca Nacional de Cuba. 19 août 2006. Traduit de : http://perso.wanadoo.fr/metasystems/ES/BigBrother.html

8 « EFF Sues For Information on Electronic Surveillance Systems ». EFF.org October 03, 2006. Traduit de : http://www.eff.org/news/archives/200610.php#004935

9 CARNIVORE FAQ : http://www.nettime.org/List-Archives/nettime-lat-0109/msg00084.html

10 http://www.ustreas.gov/offices/enforcement/ofac/

11 http://www.cubavsbloqueo.cu/Default.aspx ?tabib=1013

12 Chomsky Noam : « Le terroriste dans le miroir ». Rebelion, Espagne. 8 février 2006. sur : http://www.rebelion.org/noticia.php ?id=26569

13 « Une juge fédérale déclare inconstitutionnel le programme d’espionnage domestique des Etats-Unis , 17 août 2006. sur : http://www.elpais.es/articulo/internacuinal/juez/federal/declara/inconstituciona\ l/programa/espionaje/domestico/EE/UU/elpporint/20060817elpepuint9/Tes/

14 « La Justice suggère aux ISP la sauvegarde de l’information des usagers d’Internet » Wired News, 19 - 07 - 2006 - http://www.cyberclinic.pr/index.php ?option=comcontent&task=view&id=60&Itemid=9

15 Plus d’information sur : http://www.culteadcow.com

16 Bachele Pablo : « Washington crée des groupes de travail sur Cuba » El Nuevo Herald, 13 septembre 2006. Sur : http://www.miami.commld/elnuevo/15503728.htm

17 Bachele Pablo . : « Washington crée des groupes de travail sur Cuba » présenté à Washington le 10 juillet 2006. Sur : http://www.cafc.gov/cafc/rpt/2006/68751.htm

18 Plan de la "Commission pour l’aide à une Cuba Libre", présenté à Washington le 10 juillet 006. Sur : http://www.cafc.gov/cafc/rpt/2006/68751.htm

19 « Lincoln Group obtient un nouveau contrat en Irak ». Democracy Now, 26 septembre 2006. http://www.democracynow.org/article.pl ?sid=06/09/27/1823244 « Washington crée des groupes de travail sur Cuba »

20 Extraits du rapport sur l’Irak « Tendances du Terrorisme Mondial : Ce que cela implique pour les Etats-Unis ». Rédigé par 16 services secrets des Etats-Unis, en partie rendu public. Les extraits ont été choisis par le Bureau du Directeur du Renseignement des Etats-Unis, John Negroponte. BBC, 27 septembre 2006.

21 Gerth Jeff : « propaganda : Military Information War Is Vast and Often secretive ». The New York Times, December 11, 2005 .

22 « Pentagon expanding PR office » UPI October 31, 2006.



Samedi 18 Novembre 2006

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