Politique Nationale/Internationale

Cinq ans après le 11-Septembre : recul de Bush en Amérique latine




Cinq ans après les attentats du 11-Septembre, la superpuissance commandée par George W. Bush traverse son moment de plus grand isolement et de faiblesse en Amérique latine. Pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, les Etats-Unis ont cessé d’être le facteur prépondérant dans la politique continentale, à un tel point que nous pouvons aujourd’hui dire qu’une sorte de multilatéralisme régional s’est installé sur le continent. Le Brésil est le principal contrepoids de Washington dans la région, mais il ne faut pas sous-estimer l’importance grandissante de pays comme l’Argentine, le Venezuela, et même le Mexique post Fox, comme nouveaux facteurs de pouvoir.


Raúl Zibechi
Mardi 31 Octobre 2006

Cinq ans après le 11-Septembre : recul de Bush en Amérique latine



par Raúl Zibechi

La liste d’événements défavorables au Consensus de Washington depuis les attentats à New York et Washington sont le témoignage le plus palpable de qu’en dépit de la « guerre contre le terrorisme », une nouvelle situation se met en place en Amérique latine. Les mouvements sociaux continuent d’être le facteur le plus dynamique, accompagnés maintenant d’une série de gouvernements progressistes ou de gauche qui, en dépit de leurs hésitations, forment une nouvelle réalité.

En décembre 2001, une puissante insurrection populaire et des classes moyennes argentines a balayé le gouvernement de Fernando de la Rúa, et la persistance des mobilisations a acculé son successeur, Eduardo Duhalde. En 2002 et 2003, l’activisme de base a permis de faire capoter un coup d’État mené contre Hugo Chavez et le blocage de l’industrie pétrolière qui avait pour objectif d’en finir avec son gouvernement. L’usure du néolibéralisme au Brésil a permis l’accès au gouvernement de Luiz Ignacio Lula da Silva, et, en octobre 2003, un impressionnant mouvement indigène et ouvrier a mis un terme au gouvernement répressif et néolibéral de Gonzalo Sánchez de Lozada en Bolivie. En 2005, la poursuite de la mobilisation sociale a forcé à la démission son successeur, Carlos Mesa, et a permis l’inattendu triomphe électoral du dirigeant cocalero [des producteurs de coca, ndlr] Evo Morales. Cette même année la gauche triomphait en Uruguay, en écartant pour la première fois les partis traditionnels du contrôle de l’appareil d’Etat.

En Équateur, en dépit de la trahison du gouvernement dirigé par Lucio Gutiérrez [1], les mouvements ont empêché la consolidation des tendances néolibérales et sont parvenus, dans les premiers mois de 2006, à empêcher la signature du traité de libre-échange avec les Etats-Unis, en même temps qu’ils ont obtenu une importante victoire contre l’entreprise pétrolière états-unienne Oxy [2]. Même en Colombie, le pays le plus proche des Etats-Unis de tout le sous-continent, les progrès des forces d’opposition à la politique de Washington sont indéniables : la guérilla n’a pas été vaincue en dépit du déploiement du Plan Colombie, et une force électorale de gauche est parvenue à casser le bipartisme traditionnel dans ce pays, en modifiant le rapport de forces. Au Pérou, malgré la défaite du candidat nationaliste Ollanta Humala, la puissance des couches populaires limite l’alignement du nouveau gouvernement d’Alan García sur les Etats-Unis.

Échec de la Zone de libre-échange des Amériques

Même au Chili, qui avait déjà signé un traité de libre-échange avec Washington à la fin des années 90, le gouvernement de la socialiste Michelle Bachelet doit faire face à la réactivation de mouvements comme celui des étudiants qui remet en cause plusieurs axes de la politique néolibérale comme l’abandon de l’enseignement public. Le Paraguay est peut-être le seul pays d’Amérique du Sud où a le plus avancé la politique militariste de Bush, par le biais de l’entrée de troupes bénéficiant d’une immunité [3], l’aménagement d’une grande base militaire à Mariscal Estigarribia et le déploiement de l’armée et de groupes paramilitaires formés par le ministère de l’Intérieur dans les zones rurales conflictuelles.

Les événements des dernières semaines au Mexique, représentent un changement formidable. La vaste et massive mobilisation contre la fraude électorale à l’encontre de Andres Manuel López Obrador (AMLO), montre une nouvelle conscience démocratique qui devrait limiter les tendances droitières du futur président Felipe Calderón. Toutefois, le facteur décisif est que la révolte zapatiste n’est plus toute seule : la « commune » de Oaxaca, comme on appelle le vigoureux mouvement qui s’est développé dans cet Etat contre les autorités locales corrompues, annonce un tournant dans la politique mexicaine. En effet, l’irruption de larges secteurs de la population remettant en cause non seulement la manière dont fonctionne l’administration mais le pouvoir étatique lui-même, indique qu’on arrive à un moment de crise politique et de crise du modèle de domination, qui devra avoir des conséquences profondes dans le futur immédiat.

Mais peut-être l’événement le plus remarquable est-il arrivé en novembre 2005 à Mar del Plata, pendant le Sommet des Amériques [4]. Là-bas, les pays du Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay et Uruguay) plus le Venezuela, ont enterré définitivement la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA), qui avait été le modèle de rapports entre les Etats-Unis et le reste du continent conçu par la Maison Blanche. Dès lors, il est certain que l’administration Bush a entrepris une puissante offensive pour la signature de traités de libre-échange avec plusieurs pays. Et il est certain aussi qu’elle a obtenu des succès ponctuels. À la signature du traité de libre-échange avec l’Amérique centrale (CAFTA-DR, sigles en anglais) s’ajoutent ceux signés avec la Colombie et le Pérou, et la possibilité que le Paraguay et l’Uruguay empruntent ce même chemin. Mais les pays décisifs de la région (le Brésil et l’Argentine) ont fait des pas significatifs pour renverser la situation de stagnation et de crise du Mercosur.

L’entrée du Venezuela au sein du bloc [Mercosur, ndlr], le rapprochement croissant entre le Brésil et l’Argentine, après être venus à bout de vieux conflits commerciaux et de la méfiance entre leurs gouvernements, et la possible entrée de la Bolivie, modifient radicalement la situation du Mercosur. Même si certains de ces gouvernements ne peuvent pas, loin s’en faut, être considérés comme des gouvernements de gauche, ils ont produit des changements au-delà de leur propre volonté. Lula va être réélu avec une vaste majorité en raison du changement culturel que vivent les plus pauvres [5]. Sans doute, ce changement est-il influencé par le programme assistancialiste « Bourse Famille », qui consiste en des allocations d’environ 50 dollars et autres avantages pour 11 millions de familles, soit autour de 40 millions de personnes. Le programme a fait l’objet de critiques fondées pour son caractère assistancialiste, mais ce qui est certain c’est qu’il a rendu possible deux faits qui vont modifier le rapport de forces dans le pays le plus important du continent : il a brisé la domination et le contrôle des élites de droite dans une région aussi importante que le Nordeste. Jusqu’à présent, les caciques d’extrême droite pratiquaient des formes de clientélisme qui leur assuraient la loyauté - réelle ou simulée - des pauvres. C’est maintenant dans cette région que Lula obtient les majorités décisives pour être réélu. Deuxièmement, pour la première fois dans l’histoire du Brésil, les plus pauvres ne suivent pas les comportements politiques des classes moyennes, mais votent pour un candidat qu’ils considèrent comme étant le leur.

Gouvernements et mouvements

Durant ces cinq années, deux tendances - annoncées déjà depuis plusieurs années- se sont consolidées, et ont pris aujourd’hui un nouvel élan. La liste des gouvernements défavorables à Washington s’est allongée, ainsi que celle des gouvernements qui prennent leur distance avec les politiques de Bush et celles des organismes financiers internationaux. Aujourd’hui, Cuba est moins seul que jamais et une agression des Etats-Unis vis-à-vis de l’île devra compter sur l’opposition certaine et ferme de la plupart des pays latino-américains. Mais le Venezuela aussi est plus en sécurité, non seulement par le renforcement de sa position interne, grâce à la consolidation du processus bolivarien et la capacité de Hugo Chavez à tisser une multiplicité d’alliances à l’échelle globale, mais aussi par le soutien décidé de pays comme le Brésil, l’Argentine et la Bolivie.

Plusieurs pays de la région, comme le Brésil et dans une moindre mesure l’Argentine, ont commencé à défier l’Empire sur un terrain aussi délicat que l’enrichissement d’uranium. Rappelons qu’à cause des politiques néolibérales des années 90, ces pays ont désarticulé ou ont paralysé leurs projets nucléaires, qu’ils remettent maintenant à nouveau en marche. La politique d’autonomie et de coopération militaire entre le Brésil et l’Argentine, leurs positions conjointes face aux changements qu’ils réclament au sein du Fonds monétaire international (FMI) et face à la dynamisation du commerce et de la coopération Sud-Sud et, bientôt, la création d’une nouvelle monnaie qui remplacera le dollar pour le commerce régional, sont les points les plus notoires d’une nouvelle réalité régionale.

Enfin, le plus décisif. Les mouvements sociaux de la région n’ont pas été mis en échec et gardent leur capacité d’action et leurs potentialités intactes, même lorsque le discours progressiste et les plans tournés vers les pauvres leur ont créé de sérieuses difficultés. Rien n’indique que la vague d’activisme de base née vers au milieu des années 90 se soit éteinte. Au contraire, c’est cette vague de mobilisations qui a permis de délégitimer le modèle néolibéral et de produire les conditions pour que naisse une nouvelle carte politique dans chaque pays et dans l’ensemble de la région. Il n’est pas certain que cette nouvelle situation ait été créée par l’ « abandon » des Etats-Unis de la région, pour focaliser leur attention sur le Moyen Orient et l’Afghanistan. Cela serait comme regarder le monde depuis le haut. Et, ce qui est certain, c’est qu’en bas, à la base de nos sociétés, est en train de croître une nouvelle conscience, que la « guerre contre le terrorisme » de Bush, livrée durant ces cinq dernières années, n’a pas ébranlée.
NOTES:

[1] [NDLR] Le colonel Lucio Gutiérrez s’est fait connaître lors du renversement du gouvernement de Jamil Mahuad, en alliance avec les mouvements indigènes, en janvier 2000. Après être passé par la prison, il fonda son propre parti : Société patriotique. Il sut ensuite rassembler autour de sa candidature à la présidence de nombreux mouvements sociaux, et surtout les indigènes. Une fois au pouvoir (2003), celui qui était décrit comme un nouveau "Hugo Chavez", a retourné radicalement sa veste et a trahi ses engagements. Le mouvement indigène qui a rompu avec lui après plusieurs mois de participation au gouvernement est sorti très affaibli de cette expérience. Gutierrez a été renversé en avril 2005 par ladite révolte des hors-la-loi.

[2] [NDLR] Le 15 mai 2006, le gouvernement équatorien a résilié le contrat d’exploitation de l’entreprise transnationale Occidental Petroleum Corporation (OXY) qui opérait dans l’ouest du pays suite à des irrégularités légales commises par l’entreprise. Il s’agit sans conteste d’une victoire du mouvement social qui réclamait depuis longtemps l’expulsion de cette transnationale états-unienne.

[3] [NDLR] Depuis la rédaction de cet article au début du mois de septembre 2006, le gouvernement paraguayen présidé par Nicanor Duarte Frutos a annoncé à Washington qu’il ne désirait plus accorder cette polémique immunité aux troupes états-uniennes qui réalisent des exercices sur son territoire. Irritée, l’administration Bush a décidé de ne plus envoyer de troupes au Paraguay en 2007.

[4] [NDLR] Quatrième sommet des Amériques, Mar del Plata, Argentine, les 4 au 5 novembre 2005.

[5] [NDLR] A la grande surprise de nombreux observateurs, Lula n’a finalement pas été réélu au premier tour des élections présidentielles brésiliennes le 1er octobre dernier. Les sondages le donnent cependant donné gagnant au second tour contre le candidat de la droite.

En cas de reproduction de cet article, veuillez indiquer les informations ci-dessous:

RISAL - Réseau d'information et de solidarité avec l'Amérique latine
URL: http://risal.collectifs.net/

Source : IRC Programas de las Américas (http://www.americaspolicy.org/), ALAI, Agencia Latinoamericana de Información (http://www.alainet.org/index.phtml.es), 12 septembre 2006.

Traduction : Estelle et Carlos Debiasi (El Correo). Traduction revue par l’équipe du RISAL.


Mardi 31 Octobre 2006

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