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Chronique de la mort annoncée de Saddam


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Dhafer Al-Ani, un politicien irakien, jette la lumière sur une perspective plus large de cette destruction, en déclarant « Ils éliminent chaque site historique Musulman Arabe, mais les sites qui représentent l’occupation étrangère à travers l'histoire sont bien entretenus », et il rajoute, « c’est comme le cas de Taw Kisra, le palais des empereurs persans qui ont régné sur l'Irak entre le troisième et le sixième siècle. »


Par Salim Nazzal/Al-Jazeerah, le 8 janvier 2007

Traduit pour Alter Info par Pétrus Lombard


Salim Nazzal
Mardi 9 Janvier 2007

The monument after the bombing (image Al-Jazeerah)
The monument after the bombing (image Al-Jazeerah)

Au début du procès de Saddam Hussein une (étrange !) explosion a été entendue à Bagdad. Pour les journalistes étrangers qui n’étaient pas au courant de l'histoire de l'Irak, l'événement ne présentait aucune différence avec toutes les autres explosions qu'ils entendaient dans cette période post-occupation. La cible de l'explosion était une belle sculpture de Abou Jafar Al-Mansour ; le Calife Abbasside, qui construisit Bagdad en 762 et lui donna le nom de Dar Al-Salam, signifiant « La maison de la paix ». « L’exécution » de la sculpture de Abou Jafar Al-Mansour a été interprétée par quelques politiciens irakiens comme une tentative de « dés-arabiser » l’Irak.

Dhafer Al-Ani, un politicien irakien, jette la lumière sur une perspective plus large de cette destruction, en déclarant « Ils éliminent chaque site historique Musulman Arabe, mais les sites qui représentent l’occupation étrangère à travers l'histoire sont bien entretenus », et il rajoute, « c’est comme le cas de Taw Kisra, le palais des empereurs persans qui ont régné sur l'Irak entre le troisième et le sixième siècle. »

Pour comprendre les conséquences de l'argument d'Al-Ani par rapport à la scène culturelle et politique irakienne actuelle, la première étape est de trouver un possible lien entre « l’exécution » de la sculpture de Abou Jafar Al-Mansour et la littérature politique de ceux qui ont envahi et ont aidé à l'invasion de l'Irak. L'administration US a dit qu'elle avait envahi l'Irak pour deux raisons : les capacités atomiques de l'Irak et son lien avec Al-Qaeda, ni l'une ni l'autre [de ces raisons] n’ayant été démontrée.

L’opposition irakienne antérieure, qui dirige actuellement le gouvernement irakien, se trouve être contre le régime pan-Arabe de Bagdad et elle s'est alliée politiquement avec les USA -- un pays qui a de longs antécédents de soutien aux régimes oppresseurs arabes et à l’occupation israélienne n’a pas besoin de plus d’explication. Et au point de vue idéologique, l'ancienne opposition irakienne qui dirige le gouvernement actuel s'est alliée avec le régime iranien, un état qui a un dossier honteux en ce qui concerne la démocratie.

Dès le début de cette invasion les USA ont vu l'Irak comme une nation composée de divers sectes et groupes ethniques : les Sunnite, les Chiites et les Kurdes. Ils ne voient pas l'Irak en tant que nation des irakiens. Cette politique était adoptée par les irakiens pro-US et pro-Iran avant même l’arrivée de la véritable invasion. Aux conférences de Londres et de Salahuddin, dans la période avant l’occupation, l'opposition irakienne cherchait à diviser l'Irak en trois parties. Les USA ont créé les conditions socio-politiques qui ont permis aux forces irakiennes pro-iraniennes de réaliser leur politique anti-arabe. Cela est révélé par la politique du gouvernement pro-Iran : son rejet à se référer à l'identité arabe de l'Irak dans la nouvelle Constitution, ses efforts pour changer le drapeau irakien, et l’adoption d’une loi proscrivant le Parti Baas, ce qui était la maximisation des efforts de dés-arabisation de l’Irak. Et, en dépit des différences iraniennes et étasuniennes sur un certain nombre de questions, les deux intérêts se sont rencontrés en Irak. Cette situation a soulevé de sérieuses questions au sujet de la politique de l'Iran au Moyen-Orient. Avant l’occupation US, l'Iran n'avait aucune influence en Irak, mais après l’occupation, l'Iran est manifestement le bénéficiaire principal de l’occupation. Le but ici n'est pas créer des théories de conspiration au sujet d'une alliance secrète entre les USA et l'Iran, parce que dans ma perspective c’est pure imagination, mais de voir plutôt que leurs intérêts sont servis à tous les deux en Irak. Peut-être est-ce une conséquence inattendue née de l’incapacité de l'administration Bush à prévoir les retombées de l'invasion.

Le nationalisme Arabe est l'ennemi des USA et par conséquent d'Israël et il contredit la doctrine sectaire de Téhéran qui cherche à se développer en exploitant les sentiments arabes des musulmans chiites. Par conséquent la réponse arabe naturelle aux USA et à l'Iran est d’édifier des régimes arabes démocratiques dans lesquels tous les citoyens sont égaux, indépendamment de la foi et de l'appartenance ethnique. L'absence de solidarité et de démocratie arabes seront toujours des brèches par lesquelles les USA et Israël s’engouffreront.

L'ironie (pour ne pas dire plus) de la politique de l'Iran peut être prouvée de manière claire en comparant la situation de l’Irak à celle du Liban. En Irak occupé, les forces pro-iraniennes sont les piliers de l’occupation US et des forces anti-arabes ; au Liban, qui n'est pas occupé, l'Iran soutient le Hezbollah, qui est structurellement un parti Musulman Chiite, mais qui a un discours Arabe pan-islamique. Cela ne signifie pas qu’il faille assimiler le Hezbollah aux forces sectaires irakiennes, mais cela soulève plutôt la question de la politique iranienne à double mesure au Moyen-Orient. Néanmoins, il est important de souligner que le vrai conflit n'est pas entre les Arabes et l'Iran, le véritable ennemi des Arabes est Israël et pas l'Iran, mais l'Iran doit savoir qu’enflammer les sentiments sectaires dans la région nuira à ses intérêts et causera des différends entre musulmans qui ne bénéficient à personne excepté à Israël.

L'exécution de Saddam Hussein éloigne la construction d’un Irak démocratique ; elle n'a pas été faite au motif de l'exécution d’un homme souverain caractérisant nombre de régimes arabes. Elle a été faite sur la base de la culture de la vengeance, qui est nettement apparue au cours de l'exécution. La culture de la vengeance a rassemblé tous ceux qui voulaient que l’Irak pan-Arabe meure : les USA, Israël, l'Iran, les forces sectaires irakiennes, les arabes étroits d’esprit et les régimes arabes moyenâgeux qui ont aidé les USA à envahir l'Irak. Dans cette situation, Hussein semble similaire à Santiago Nassar, le personnage du roman de Marquez, « Chronique d’une mort annoncée », quand chaque corps savait que les meurtriers tueront Nassar. La seule différence est que Nassar ne savait pas qu'ils projetaient de le tuer, alors que Saddam savait. À mon avis, la décision d’exécuter Hussein reposait non pas sur la cour, mais sur les politiciens qui ont voulu dés-arabiser l’Irak. Les forces politiques qui ne pouvaient tolérer la sculpture de Abou Jafar Al-Mansour sont celles qui ont voulu que l'Irak Arabe disparaisse : même si des juges suisse ou norvégien avaient rendu le verdict, l’exécution avait déjà été décidée. Le paradoxe du tout ceci est que ceux qui ont exécuté Saddam Hussein gouvernent l’Irak à travers la milice connue pour avoir commis des assassinats dans les prisons irakiennes ; ils sont loin d’être qualifiés pour juger le régime baasiste.

Un fait peu connu est qu’en 2006, lors d’une visite à Hussein, Donald Rumsfeld lui a offert asile ainsi qu’à sa famille, s'il dénonçait publiquement la résistance irakienne, plus précisément la résistance baasiste. Les combattants de la résistance devaient aussi déposer leurs armes. Hussein a complètement rejeté ce marché, le rejet de cette offre lui a donné un statut légendaire qu'il n’aurait jamais pu atteindre dans sa vie.

Dans des périodes critiques, les nations ont besoin de héros tragiques dont la mort peut se jumeler à la fierté nationale.

Le général syrien Yousef Al-Adhama se tenait debout avec quelques soldats, et il est mort pour défendre Damas alors qu’il faisait face à l’avancée dans Maysaloon de l’armée française en 1920. Yasser Arafat se tenait debout avec quelques-uns de ses hommes quand son quartier général de Al Muqata'a a été attaqué par des centaines de tanks et d’avions israéliens. Saddam a refusé de mettre le capuchon sur sa tête avant sa pendaison, alors qu’en fait ses bourreaux ont choisi de dissimuler leur visage.

Il a connu ce Bagdad qui a engendré la moitié de l'histoire Arabe valant d’être défendue. Nul doute que Saddam Hussein a fait de graves erreurs politiques, mais comme Gilgamesh dans l’antique tragédie de Babylone, il a fait face à son destin bravement. Cela a fourni la cire fraîche des cierges de l'histoire Arabe pour les années à venir. Le Saddam historique est passé et le Saddam légendaire est né.



Mercredi 10 Janvier 2007

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