Histoire et repères

Chronique d’antan du mouvement féminin tunisien: Le discours de Néjiba Ben M’rad à Dar el Khalsi le 29 février 1932


Conjoncture politique de l’époque
La conjoncture politique des années 1930 dans la régence était caractérisée par l’arrivée le 11 février 1929 d’Ahmed Bey II au pouvoir à la place de Mohamed Habib Bey alors que Khalil Bouhajeb avait conservé malgré cette passation son poste de Grand Vizir. Ahmed Bey était alors hypocondriaque et vieux de presque 70 ans, ce qui ne facilitait pas son règne. Une semaine plus tard, le nouveau Résident Général, François Manceron avait pris son poste, alors que l’ancien, Lucien Saint était déjà parti depuis le 2 janvier 1929.
La situation politique à l’extérieur du pays était houleuse et le 24 octobre 1929 éclatait avec le jeudi noir le Crash boursier de Wall Street.
A l’échelle intérieure, un événement important à retentissement international avait lieu : du 7 au 11 mai 1930, était organisé le 30ème Congrès Eucharistique de Carthage, considéré dans le milieu nationaliste comme une nouvelle croisade.


Hatem El Karoui, écrivain
Lundi 9 Septembre 2013

Chronique d’antan du mouvement féminin tunisien: Le discours de Néjiba Ben M’rad à Dar el Khalsi le 29 février 1932
A cette époque les mouvement nationaliste et les cheikhs de la Zitouna étaient complètement solidaires sur la nécessité du port du voile par la femme musulmane comme moyen de se défendre contre la confiscation de l’identité arabo-musulmane par le colonisateur. Ce n’est que plus tard que Bourguiba par calcul politique avait fait volte face montrant qu’il avait instrumentalisé le milieu religieux en se basant sur les théories de Machiavel qu’il avait bien étudiées.
En même temps le mouvement nationaliste coordonnait son action avec le milieu religieux en ce qui concerne l’attitude vis-à-vis des vagues de naturalisations qui permettaient certes aux Musulmans d’obtenir plus d’avantages matériels au plan économique et social mais qui les éloignaient de la cause de la lutte pour l’indépendance.
La même année avait été publié par Tahar Haddad son livre « Notre femme dans la législation et la société » qui avait suscité une levée de boucliers dans le milieu conservateur de la Zitouna l’obligeant à quitter le faculté de droit.
Malgré cela il avait organisé une rencontre le 17 octobre 1930 au Casino du Belvédère à Tunis pour fêter la parution de son livre. Les cheikhs de la Mosquée, l’avaient attaqué avec véhémence et le 15 novembre 1930, le Résident Manceron avait envoyé une lettre à Aristide Briand au quai d’Orsay lui demandant de ne pas prendre de position sur le livre de Haddad.
Tahar Sfar, un compagnon proche de Bourguiba était revenu en Tunisie en 1928 et exerçait en tant qu’avocat, en 1930 il enseignait à la Khaldounia alors que le père Demeersman, directeur d’Ibla assistait à ses cours. Il était adepte de la Non-violence, théorie qui était simultanément activement préconisée par Ghandi en Inde (1).
En 1931, le commerce extérieur français s’effondre en tant que résultat de la récession mondiale et Gaston Doumergue, le Président de la République française effectue une visite officielle en Tunisie du 10 au 15 avril.
En 1931 également, le cheikh Mohamed Salah Ben M’rad écrit son livre « Voile du deuil sur la femme de Haddad » qui en fait n’est pas un ouvrage polémique mais une analyse de la situation de la femme musulmanr à travers la législation islamique. Il dira plus tard à son fils Béchir Ben M’rad : « Si j’avais intitulé mon livre autrement, il n’aurait pas soulevé un tel tollé ». Il prononce en décembre 1931 une élocution au theâtre municipal sur le littérature arabe et le coran.
C’est sur ces entrefaits qu’interviennent à la fin de l’année 1931 des inondations torrentielles en Tunisie provoquant beaucoup de victimes. Ce qui est facteur déclenchant de la création de la Société des Dames Musumanes.
La société des dames musulmanes (1932-1936)
Selon Souad Bakalti (2) la première personne ayant incité à la formation d’associations féminines en Tunisie fut Hédi Labidi (doyen des journalistes tunisiens et rédacteur en chef d’As-sawab qui avait ouvert les colonnes de son journal aux articles de Tahar Haddad en 1928/1929). Partisan de l’émancipation féminine, fervent adepte de l’Egyptien Qacem Amine (3), apôtre du féminisme, Hédi Labidi aurait incité à partir de 1928, les femmes instruites à créer des clubs et associations féminines. Selon lui l’instruction ne pouvait porter ses fruits que si les femmes se retrouvaient et échangeaient leurs idées dans les associations. Suivant cette logique, c’est à partir des années 30 que les associations féminines verront le jour.
Cette interprétation de Souad Bakalti n’exclut pas cependant que l’Union des femmes musulmanes de Tunisie créée plus tard en 1936 est une émanation du milieu religieux moderne puisque le Cheikh Mohamed Salah Ben M’rad en avait été l’instigateur et l’initiateur en plaçant ses filles à la tête du mouvement de l’UMFT pour le diriger.
L’hiver de l’année 1932 fut donc particulièrement rude. A la suite des tempêtes et des innondations que connut la Tunisie du Nord, deux femmes de la haute bourgeoisie, Mlles Wassila Ben Ammar (future épouse de Habib Bourguiba) et Néjiba Ben M’rad (4), allaient porter secours aux côtés de la Résidente, aux sinistrés et victimes des intempéries du mois de janvier 1932. Pour recueillir des dons elles organisèrent des soirées musicales, où seules les femmes étaient présentes.
Entretemps, accompagnées d’Eva Fichet, la Présidente de la Ligue internationale de femmes pour la paix et la liberté d’obédience socialiste (5), elles visitèrent une association féminine française de bienfaisance « Le vestiaire central », qui les subjugua par son organisation et ses buts. Elles décidèrent alors d’en créer une similaire. Le 29 février 1932 (Le 21 Chawwal 1350 du calendrier Hégirien après le Ramadan), la Société des Dames Musulmanes organisa sous la direction de la femme du Résident général Manceron (6), de deux princesses et de la fille de Béchir Sfar, une soirée à la Maison Khalsi de Tunis (7). Un nombre important de femmes furent invitées –des tunisiennes musulmanes et juives et des françaises-afin de recueillir des dons pour les sinistrés. Elles en saisirent l’occasion pour annoncer la naissance de leur association de bienfaisance dont la présidence fut attribuée à Fatma Guellaty. Elles profitèrent de la présence d’un nombre important de femmes musulmanes pour les inviter à sortir de leur isolement et à s’engager dans l’activité pour le renouveau du pays. Cette soirée fut donc marquée par deux discours prononcés par les organisatrices Wassila Ben Ammar et Néjiba Ben M’rad (8), saluant tour à tour l’initiative et la réalisation de ce projet.
Cette réunion fut la première réunion féminine organisée sans la participation des hommes. Les femmes affirmèrent ainsi leur volonté de sortir de la réclusion pour participer à la vie publique, en faisant appel à la création d’une association féminine (9), qui pourrait aider la femme à résoudre ses problèmes.
Ladite rencontre fut le premier pas que la femme tunisienne effectua vers son émancipation. Elle eut un grand retentissement dans les milieux politiques de l’époque et saluée par les nationalistes.
Les circonstances de la réunion de Dar el Khalsi se retrouvent donc comme déjà avancé dans les graves inondations qui sont intervenues en en Tunisie en décembre 1931 provoquant beaucoup de victimes. Un groupe de femmes est incité de secourir ces victimes. Une association de dames musulmanes est créée pour organiser des fêtes spécifiquement féminines.
La contribution d’Elhem Marzouki
Une autre militante féministe, la regrettée Elhem Marzouki a également écrit un livre sue l’origine du mouvement féministe en Tunisie intitulé : « Le mouvement des femmes au 20ème siècle ».
Elle y reprend la description faite par Souad Bakalti des circonstances de la création de l’association de 1932. Selon elle, dans l’objectif de réaliser ce projet, les femmes on pensé à établir des relations avec le palais beylical qui a parrainé l’opération avec la présence des princesses avec l’appui de Mme Manceron. La ligue avait donc arrangé pour le groupe de l’association une rencontre avec l’adjoint du Maire pour la création d’un refuge pour la nuit, la visite des familles démunies et celle du vestiaire central français.
Enfin, -avait-elle a jouté- le 29 février 1932 avait été organisée une fête caritative à Dar Khalsi qui avait attiré un groupe nombreux de femmes aux origines et à la composition diverses en plus de la présence des invités d’honneur : les princesses et l’épouse du résident général. Les dames ont afflué qu’elles soient musulmanes, juives ou occidentales en plus des « représentantes » de tous les courants qui se tenaient à côté de Mme Fatma Guellaty, fille de Béchir Sfar et épouse de Hassen Guellaty président du Parti tunisien des Réformes qui avait présidé la cérémonie. A noter également la présence de l’épouse d’Ali Bouhajeb (10) le militant socialiste et d’autres.
Wassila Ben Ammar et Néjiba Ben M'rad y prononcent des discours. La création de l'association caritative est considérée par Wassila comme conjoncturelle (elle la relativise) elle préconise la création d'une organisation syndicale féministe. Elle dénonce dans l'association la présence uniquement d'hommes et stigmatise l'absence d'éléments féminins susceptibles de provoquer l'ébauche des sentiments et par conséquent la solidarité féminine.
Le discours de Néjiba Ben M’rad
Néjiba Ben M'rad a relayé Wassila Ben Ammar et a salué cette initiative de création de l'association la qualifiant de fédérative de la réunion la plus importante dans l'histoire de la femme tunisienne. La femme musulmane y a selon elle quitté sa léthargie pour devenir plus active. Elle dément ainsi le cliché de la femme exclue de la vie publique. La femme montre qu'elle a des sentiments et souffre comme toutes les femmes du monde faisant découvrir qu'elle possède une sensibilité et une âme pleine de compassion vis-à- vis des enfants et l'humanité.
On ne manque pas de relever agréablement d’ores et déjà que ce discours est plein d’empathie. Il ne s’agit pas d’un discours machinal avec des formules stéréotypées mais d’une tentative réelle de communication profonde avec l’assistance en essayant de lui faire partager ses réflexions.
Néjiba Ben M’rad avait sans doute été influencée par le contexte de la réunion et avait voulu y mettre du sien. La visite d’Eva Fichet, la Présidente de la Ligue internationale de femmes pour la paix et la liberté l’avait sans doute stimulée. Elle avait ainsi pu se rendre compte qu’un mouvement de solidarité mondiale entre les femmes était en cours et qu’une lueur d’espoir pointait à l’horizon malgré le pessimisme ambiant et la vacuité apparente des perspectives de lutte pour la maitrise de la femme musulmane par elle-même de son destin.
Elle faisait ainsi montre de l’idéalisme et de l’esprit de don de soi dont se prévalaient certainement à titre exclusif les jeunes filles musulmanes conscientes et lucides de l’époque.
Elle avait ensuite justifié dans son discours l’éclipse des femmes tunisiennes par leur volonté de créer une barrière de protection contre le mal et la souffrance qui prévalent dans ce bas monde.
Elle avait ajouté que celles-ci avaient été malgré cela tout le temps disposées au sacrifice quand il s’agissait d’obéir aux prescriptions divines.
La présence à une telle manifestation s’inscrit dans ce cadre dans la mesure où son fond a rapport avec les femmes et que son objectif est respectable.
Et comme Néjiba Ben M’rad était convaincue que cette catastrophe naturelle n’avait été que le reflet d’une plus ample tragédie humaine, elle pensait que les femmes n’étaient pas en mesure de disposer du pouvoir de changer les choses mais le fruit de leur action se traduisait par le minimum de dons qu’elles pouvaient apporter personnellement à ces pauvres malheureux.
Néjiba Ben M’rad avait clos son intervention en exprimant le vœu que cette rencontre soit le départ d’un nouvel engagement des femmes.
La cérémonie s’était terminée par la collecte d’un montant déterminé de fonds et par la désignation de Mme Fatma Guellaty comme présidente de l’association puisqu’elle était sur la base de sa création.
La fête de Dar el Khalsi représente effectivement le premier regroupement public de femmes tunisiennes et une occasion d’activer leur contribution aux causes sociales poussant à la création de la première association féminine.
Mais, ajoute Elhem Marzouki, cet effort n’avait pas été marqué par une continuité marquée. En effet il avait été remarqué que ce profil de réunions s’était renouvelé en adoptant une forme « liturgique » parmi lesquelles nous comptons à titre de rappel la fête organisée par l’épouse de Othman Kaâk au Mouled durant l’année 1933 (11). Au cours de cette conférence avait été présentée la vie du Prophète et le rôle qu’il avait accordé à la femme. Plusieurs interventions sur ce thème ainsi qu’un chant religieux y eurent lieu (12).
En fin de compte, malgré toutes les imperfections dans l’organisation de telles manifestations, ce dynamisme avait préparé le terrain à la création de l’UMFT en 1936.
L’année 1932, à la description de laquelle nous nous limitons dans cet article avait vu l’unification du rectorat de la Zitouna sous la direction de Mohamed Tahar Ben Achour. Par ailleurs chacun des présidents des conseils Hanéfite et Malékite fut à partir de cette année désigné cheikh Islam du courant qu’il représente. En mars, Khelil Bouhajeb avait démissionné de son poste de grand Vizir. Ahmed Bey l’avait fait remplacer par Hédi Lakhoua et avait refusé que le gouvernement français lui accorde à titre de compensation le grand cordon de la Légion d’Honneur. Plusieurs explications avaient été données sur ce limogeage qui n’entrent pas dans le cadre de cet exposé. Manceron qui avait été remplacé par Peyroutan en 1933 avait pourtant insisté pour faire obtenir cette décoration à Bouhajeb. Ahmed Bey avait aussi destitué en 1932 le cheikh Islam Bayram II et l’avait fait remplacer par Mohamed Ben Youssef.
L’âge avancé d’Ahmed Bey n’avait pas arrangé sa gestion des affaires de l’Etat (13)…

HK

(1) Le siège d’Ibla est transféré à la rue Jemaâ el Haoua le 13 Février 1932, deux semaines avant la réunion.
(2) Dans son ouvrage « La femme tunisienne du temps de la colonisation ».
(3) Dans mon roman historique « Lady Zeineb » paru en 2011 je fais référence aussi à la collaboration de Qacem Amine pour la rédaction d’ouvrages sur la femme égyptienne avec la princesse égyptienne Nazli Zeineb Fadhel, épouse de Khalil Bouhajeb, décédée en 1913 alors que Khalil Bouhajeb était lors des faits décrits ici (en 1932) encore grand Vizir d’Ahmed Bey.
(4) Ma mère, fille du cheikh Mohamed Salah Ben M’rad enseignant à la Zitouna et futur cheikh Islam sous Moncef et Lamine Bey, auteur du livre controversé paru en 1931 intitulé « Al Hidad ala Imaât el Haddad ». Néjiba Ben M’rad est aussi la future épouse de Mongi el Karoui, administrateur au ministère de la Justice et secrétaire général de l’Equipe sportive L’Espérance Sportive de Tunis alors que Bourguiba en était président.
(5) La rencontre de Dar el Khalsi intervient donc très tôt après la nouvelle nomination de Manceron.
(6) La Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté (LIFPL) avait été fondée en 1915 à La Haye, aux Pays-Bas, par des femmes qui militaient en faveur du droit de vote de la femme en Europe et en Amérique du Nord. Ces femmes souhaitaient la fin de la Première Guerre mondiale et cherchaient des solutions pour assurer une paix durable. En 1931, le bureau international de la ligue lance une pétition pour le désarmement universel. Au Canada, 491 000 personnes l’avaient signé.
(7) La Maison El Khalsi est située à la Kasbah, rue Ben Mahmoud à Bab Menara, elle devient ensuite un hôtel et ensuite aménagée en restaurant de luxe (Essaraya).
(8) Néjiba Ben M’rad était alors encore jeune fille, et comme il existe un litige sur sa date de naissance (le 4 juin 1913 ou 1915), son âge était alors soit de 19, soit de 17 ans. La première date est plus probable. Wassila, également encore jeune fille non mariée, dont la date de naissance est confirmée en 1912, était âgée de 20 ans.
(9) La création de L’Union des Femmes Musulmanes de Tunisie (UFMT) en 1936 présidée par la sœur ainée de Néjiba, B’chira Ben M’rad, vint pour répondre à cet appel. Le Cheikh Mohamed Salah Ben M’rad père de B’chira, n’est pas étranger à la décision de cette création.
(10) L'ancien journal francophone l’Action tunisienne, plus communément appelé L'Action avait été fondé un peu plus tard le 1er novembre 1932 en tant qu’organe du Destour puis en 1934 du Néo-Destour. Ali Bouhajeb était parmi les militants nationalistes qui l’avaient fondé, tels que Béchir M’hedhbi, cofondateur et premier rédacteur en chef, Mahmoud el Matri, Bahri Guiga, M’hammed Bourguiba et Tahar Sfar qui était un fervent admirateur du Mahatma Ghandi .
(11) Saida Ben Chedly. Othman Kaâk est un historien de renom (1903-1976). Les Kaâk était alliés avec les familles princières.
(12) En juillet 1933, l'épouse d’Othmen Kaâk avait donné, à l'occasion du Mouled, une conférence sur la vie du Prophète, à Sidi Bou Saïd à Djébel el Manar, profitant de l'occasion pour évoquer la situation de la femme dans le monde arabo-musulman. Bchira Ben Mrad y intervint.
(13) Dans mon essai « Emiralay » édité en France avec Edilivre qui paraitra au début de l’année 2014, je fais part d’un entretien entre l’Emirlay Mohamed el Karoui mon grand père paternel et le Bey Ahmed II au cours duquel l’Emiralay avait essayé de faire prendre conscience au Bey des méfaits de l’âge dans la gestion des affaires de l’Etat. Le Bey ne l’avait pas mal pris mais avait fait état des pressions du Résident général pour ne pas rompre le système de la primogéniture dans la fixation des règles de succession sur le trône husseinite. Les Français avaient eu écho de cette visite et l’Emiralay n’avait plus revu le Bey à son palai
s.


Lundi 9 Septembre 2013


Nouveau commentaire :

VIDEOS | Politique Nationale/Internationale | Propagande médiatique, politique, idéologique | Société | Histoire et repères | Conflits et guerres actuelles | Néolibéralisme et conséquences


Publicité

Brèves



Commentaires