Voilà une image inédite mais illustrative de l’état d’un certain syndicalisme en France, qu’on serait tenté de qualifier de juste retour des choses si l’on ne devait pas s’attacher à respecter l’opinion de l’adversaire.
Aussi, vers 18 heures, François Chérèque a-t-il eu raison de se plaindre sur RTL du traitement qui lui a été réservé : “J’ai exprimé, a-t-il dit pour se justifier, l’avis des cheminots de la CFDT qui est différent de ce que peuvent dire d’autres organisations syndicales, on ne l’accepte pas dans notre pays”. Mais a-t-il mesuré la portée de son diagnostic ? “Le syndicalisme français, a-t-il conclu, a un vrai problème de démocratie”. C’est vrai, l’opposant est loin d’y être bien traité, au point qu’il ne lui reste souvent qu’à déchirer sa carte. Chérèque vient malheureusement de connaître cette situation inconfortable du dissident que sa confédération a réservée à nombre de militants depuis 30 ans.
“Un recentrage” syndical... dans l’orbite du pouvoir
Car l’affaire remonte à 30 ans quand, sous la conduite d’Edmond Maire, la CFDT décide “son recentrage” en 1977 : il s’agit, dit-on alors, de retrouver son autonomie par rapport aux partis politiques. La réalité sera différente avec l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981. Le président Mitterrand voit tout l’avantage qu’il y a à avoir des relais sur le terrain. C’est donc l’époque où nombre de cadres syndicaux rejoignent les cabinets ministériels. Une sorte de symbiose naturelle va alors se créer entre les promus et les syndicalistes encore en poste, entre le pouvoir et le contre-pouvoir syndical pour la ruine de ce dernier.
- On se souvient qu’André Henry, secrétaire général de la Fédération de l’Éducation nationale qui fédérait encore le SNI socialiste et le SNES communiste, est devenu ministre du Temps libre. Joli pied de nez aux détracteurs du monde enseignant perçu comme vacancier permanent !
- La CFDT fournit, elle aussi, un bon contingent de conseillers techniques. Son numéro 2, Jacques Chérèque, le père de son fils François, par exemple, n’est pas en reste : il deviendra préfet puis secrétaire d’état.
- Un peu plus tard, successeur d’Edmond Maire en 1988 devenu patron des "Villages Vacances Famille" (les VVF), Jean Kaspar - originaire de Mulhouse, ville dont M. Bockel est le maire ex-socialiste actuel tout en étant secrétaire d’État à la cooperation et à la francophonie du gouvernement Fillon - se verra offrir un poste de ministre plénipotentiaire à l’ambassade de Washington en 1992.
- Nicole Notat qui le remplace, se distinguera, comme on le sait, lors de la grève de 1995 en soutenant le projet de réforme de la Sécurité sociale du premier ministre d’alors, Alain Juppé. Elle réussit même à chasser Force Ouvrière de son siège d’interlocuteur privilégié du patronat, ce qui vaut à la CFDT d’être élue à la présidence de la CNAM et de l’UNÉDIC.
- Succédant à Nicole Notat en 2002, François, le fils de son père, Jacques Chérèque, sera bien seul avec sa centrale et la CFE-CGC à soutenir la réforme des retraites mise en oeuvre par le premier ministre Jean-Pierre Raffarin en 2003.
La défense des droits de la personne désertée
Ce survol de trente annnées de CFDT, passant d’un projet social alternatif à une collaboration patronale étroite, suggère que cette conversion ne s’est pas faite sans heurts : à chaque étape, à chaque coup de volant à droite, nombre d’adhérents ont été débarqués ou contraints de s’en aller. De toute façon, sur le terrain, ils étaient laissés à eux-mêmes face au pouvoir, trouvant même, parmi leurs adversaires les plus résolus, leurs anciens camarades : le syndicalisme en général et pas seulement CFDT a, en effet, au cours de ces trente dernières années, déserté la défense des droits de la personne. Administration et patronat ont eu le champ libre. La justice a même cessé progressivement d’être un recours, tant par sa lenteur que par son coût et ses décisions. En outre, la défense opiniâtre des Présidents de la République de l’époque, assiégés de procédures, semble avoir eu valeur d’avertissement pour les magistrats, dont “la culture de soumission” est le premier obstacle à la justice, selon le livre du procureur Éric de Mongolfier, “Le devoir de déplaire” (Lafon, 2006).
Le baiser-mortel du pouvoir au contre-pouvoir
Le baiser mortel symbolique du pouvoir à ce qui était un contre-pouvoir, est venu du ministre de l’Éducation nationale, Jack Lang, quand il a remis, le 11 décembre 2001, la légion d’honneur à l’ancienne secrétaire générale du SNES, Mme Vuaillat, permanente pendant plus de 20 ans de ce syndicat majoritaire de la profession enseignante. Commentant l’événement, celle-ci avait voulu voir dans cette distinction “un hommage aux professeurs, aux femmes et aux syndicalistes.” ("Le Monde", 13/12/2001). C’était osé ! Franchement est-il raisonnable de croire qu’un ministre récompense une syndicaliste pour sa fidélité à sa mission de contre-pouvoir, c’est-à-dire à une action visant avant tout à contenir la tentation du pouvoir qui, selon Montesquieu, est de toujours s’étendre tant qu’il ne rencontre pas d’obstacle ? Compte-tenu de ce qu’on observe depuis 30 ans, cette médaille était bien plutôt le signe tangible de la reconnaissance du pouvoir envers une auxiliaire pour l’avoir aidé à domestiquer un contre-pouvoir gênant. Quand le mandataire des salariés s’est mué en porte-parole du patron, cela mérite bien une médaille.
Cette image symbolique d’un responsable syndicaliste obligé de fuir en courant une manifestation syndicale ne fait pas rire pour autant. Elle n’est, en effet, que l’ illustration de l’ abandon tragique qui l’a précédée. Qui peut s’en réjouir ? Car à quoi peut bien servir un syndicat s’il n’a plus pour raison d’être la défense des droits de la personne ? Paul Villach