Politique Nationale/Internationale

Chavez : provocateur peu diplomatique ou champion de l’anti-impérialisme ?



Gregory Wilpert
Lundi 13 Novembre 2006

Chavez : provocateur peu diplomatique ou champion de l’anti-impérialisme ?
L’Organisation des Nations Unies (ONU) a été le théâtre d’une âpre lutte d’influence depuis le 16 octobre dernier. L’élection par l’Assemblée générale de nouveaux membres non permanents - pour deux ans - au Conseil de sécurité de l’organisation internationale a reflété fidèlement la conjoncture actuelle que traverse une Amérique latine polarisée. En effet, deux pays de l’hémisphère concourraient pour le siège réservé aux Latino-américains : le Guatemala, « candidat » des Etats-Unis, et le Venezuela. Si le Guatemala a remporté à chaque reprise les scrutins, il n’a jamais obtenu les deux tiers requis pour obtenir le siège convoité. Après 48 scrutins, les deux pays sont finalement arrivés à un compromis pour se retirer de la course et désigner le Panama.
Nous publions ci-dessous des extraits d’une analyse de Gregory Wilpert qui replace cette lutte dans son contexte. Cet article a été rédigé avant que les deux candidats ne trouvent un accord.[par la rédaction du RISAL]

par Gregory Wilpert

A l’heure qu’il est, il semble que le Venezuela et le Guatemala devront renoncer à leurs prétentions et convenir d’un candidat de compromis pour le Conseil de sécurité de l’ONU. Comment en est-on arrivé là ? Pourquoi le Venezuela et le Guatemala poursuivent-ils cette bataille inhabituelle pour un siège au Conseil de sécurité ? Quel est l’enjeu ? La dernière fois que pareille empoignade a eu lieu, c’était il y a plus d’un quart de siècle, en 1979, quand Cuba et la Colombie avaient entraîné les délégués onusiens dans un véritable marathon, qui s’était achevé au 155e tour de scrutin.

Nord contre Sud

Les ambassadeurs des Etats-Unis, du Guatemala et du Mexique soutiennent que le Venezuela devrait jeter l’éponge puisqu’il n’a pas obtenu la majorité requise des deux tiers à l’Assemblée générale des Nations Unies. De tels arguments pro domo cherchent cependant à faire diversion sur ce qui se passe réellement, à savoir qu’une énorme brèche s’est ouverte entre le Nord et le Sud. Ceci étant, malgré le fait que le Venezuela n’ait pas obtenu la majorité des voix à l’ONU, les 77 à 82 pays qui le soutiennent tiennent fermement face à la très forte pression exercée par les Etats-Unis (et probablement par leurs pairs) pour donner le siège au favori, le Guatemala. Ce soutien ferme pour le Venezuela est un signe clair de la détermination avec laquelle une partie non négligeable des gouvernements et des populations du monde veut mettre un frein à la domination des Etats-Unis sur le monde et sur l’ONU.

Le vote pour le siège au Conseil de sécurité à l’ONU est assez similaire à la façon dont le discours de Chavez à l’ouverture de la 61ème Assemblée générale des Nations Unies a été accueilli. Le fait que Chavez traite George Bush de « diable » a choqué et déplu à la plupart des gens du Premier monde et a été applaudi par les gens du Tiers Monde. Que des libéraux états-uniens, tels que Charles Rangel [1] ou Nancy Pelosi [2], ne semblent pas être conscients ou ne pas prendre en compte l’accueil contrasté du discours de Chavez à l’ONU montre à quel point ils se soucient peu du fossé entre les deux mondes, entre le Nord et le Sud. Pour les conservateurs du Premier monde, comme pour les libéraux, ce qui compte avant tout c’est d’être diplomatique (et ils se sont d’ailleurs perfectionnés dans l’art d’envahir des pays de façon « diplomatique »). Certes, la diplomatie est importante, mais si elle sert simplement à dissimuler le fossé Nord-Sud, alors peut-être qu’un anti-diplomate tel que Chavez est-il nécessaire pour mettre en lumière un sérieux problème comme parfois seuls des mots durs peuvent le faire.

Le discours de Chavez à la tribune de l’ONU et le solide soutien qu’il reçoit dans le vote pour le siège au Conseil de sécurité ne fait que démontrer à quel point sa ligne de résistance face à l’Empire états-unien est appréciée à travers le monde. Un de mes amis à Alger m’a confié récemment qu’immédiatement après le discours de Chavez à l’ONU, un nombre considérable de nouveaux-nés ont été baptisés « Chavez » dans la semaine qui a suivi, en Algérie. Peu de temps avant, le soutien inconditionnel qu’il a apporté au Liban suite à l’attaque acharnée d’Israël a augmenté significativement sa popularité dans cette région du monde. Toutefois, Chavez n’est pas seulement devenu populaire au Moyen Orient mais dans l’ensemble du Tiers monde où les peuples sont au fait de ses positions anti-Bush. Il n’est donc pas si surprenant qu’un gouvernement conservateur et même pro Bush tel que l’Inde soutienne le Venezuela pour le Conseil de sécurité de l’ONU. Si l’on fait la somme des populations des pays qui le soutiennent, à savoir la Russie, la Chine, l’Inde et la plupart des grands pays latino-américains (le Brésil, l’Argentine, la Bolivie et l’Equateur), on peut alors affirmer que le Venezuela bénéficie probablement de l’appui des représentants de plus des deux tiers de la population mondiale. Le fait que ni les libéraux états-uniens ni même un gouvernement dit socialiste du Nord, tel que l’Espagne, n’ait déclaré leur soutien au Venezuela à l’ONU, montre que l’appartenance au club des privilégiés prime sur une idéologie dédiée à se battre pour la cause des opprimés.

Bien sûr, d’aucuns se demandent si le Venezuela se bat effectivement pour les opprimés du monde ou si simplement Chavez ne cherche que l’autoglorification. Certes, son soutien explicite à un gouvernement qui maltraite les femmes tel que celui de l’Iran ou à des gouvernements autoritaires comme ceux du Zimbabwe et de la Biélorussie montre que Chavez donne davantage de valeur à la position contre l’impérialisme états-unien de ces pays qu’à leur bulletin de notes en matière de respect des droits de l’homme chez eux.

Anti-impérialisme contre droits de l’homme ?

Le dilemme est bien réel. Qu’y a-t-il de plus important : se battre contre l’impérialisme des Etats-Unis ou se battre pour les droits de l’homme ? Etant donné l’utilisation abusive faite souvent par les Etats-Unis et des ONG internationales de la question des droits de l’homme pour condamner les pays qu’ils n’aiment pas et ignorer les abus de ceux qu’ils soutiennent, il est difficile de blâmer Chavez quand il fait passer l’anti-impérialisme avant les droits humains. Après tout, dans l’arène internationale, le Venezuela a reçu bien des critiques en ce qui concerne les droits de l’homme, même s’ils y sont mieux respectés que dans la plupart des autres pays de la région ou que sous les gouvernements antérieurs. Cela ne veut pas non plus dire que l’on devrait ignorer les abus vénézuéliens en cette matière (particulièrement en ce qui concerne le nombre encore très élevé d’exécutions extra-judiciaires commises par la police sur de prétendus criminels). En tout cas, l’inaptitude des observateurs internationaux à remettre la question des droits de l’homme du Venezuela dans son contexte historique et géographique ainsi que leur façon de toujours prendre le Venezuela pour cible fait que le gouvernement devient de moins en moins sensible aux critiques qu’il ne devrait normalement l’être. Cela explique aussi l’empressement de Chavez à fermer les yeux, dans la lutte contre l’impérialisme, sur les dossiers des droits humains de ses alliés, convaincu que ces derniers ont été tout aussi déformés que son propre dossier.

Malheureusement, dans le monde imparfait qui est le nôtre, le nombre de pays anti-impérialistes respectant les droits humains se compte sur les doigts d’une main. Ils ne seront certainement jamais assez nombreux pour s’opposer seuls à l’impérialisme états-unien. Ainsi, ce n’est pas forcer le trait que de dire qu’il faudrait d’abord s’opposer véritablement au monde unipolaire au sein duquel les Etats-Unis exercent leur domination, et seulement ensuite se focaliser sur la lutte globale pour les droits humains, tant sociaux que politiques. Tant que les puissances dominantes pourront user de la question des droits humains pour ne servir que leurs propres desseins, celle-ci ne servira qu’à étayer leur suprématie, sans parvenir à véritablement promouvoir des droits humains sociaux et politiques.

Compromis autour du candidat

Quel pays, alors, un défenseur des droits humains et anti-impérialiste pourrait-il soutenir pour le Conseil de sécurité de l’ONU ? Le Venezuela a semble-t-il échoué et ne fait donc plus partie des options possibles. Le Guatemala, en tant que valet des Etats-Unis et avec un bulletin sur les droits humains bien pire que celui du Venezuela, serait également hors compétition. De même, il semble que des petits pays sur lesquels les Etats-Unis pourraient facilement faire pression sur le plan économique, comme presque tous les pays des Caraïbes, ne soient pas non plus aptes à jouer ce rôle, quelle que soit la fermeté de leur opposition vis-à-vis de la politique étrangère états-unienne. Ce qui nous laisse les grands pays latino-américains. Cependant, avec l’élection récente de nombreux gouvernements de gauche dans la région, les divisions idéologiques entre tous ces pays sont devenus de plus en plus visibles ces dernières années, ce qui signifie qu’il va être presque impossible de trouver un candidat de consensus. L’Uruguay a été cité comme une possibilité, mais il semble que l’Argentine n’apprécie guère cette suggestion en raison du conflit qui l’oppose à ce pays sur la construction d’usines de papier par l’Uruguay près de la frontière argentine [3]. Le Brésil semble être le meilleur choix en raison de sa plus grande indépendance en matière de politique étrangère, de sa capacité à résister aux pressions des Etats-Unis et en raison du fait qu’il n’a pratiquement aucun opposant sur le continent.

NDLR : Finalement, comme dit en introduction de cet article, le Panama a été choisi comme pays de compromis.

NOTES:

[1] Charles Rangel (D-NY) a dit : “Vous ne venez pas dans mon pays, vous ne venez pas dans mon district et vous ne condamnez pas mon président”.

[2] Nancy Pelosi (D-CA) a qualifié Chavez de “voyou de tous les jours”.

[3] [NDLR] Consultez le dossier La guerre du papier sur le RISAL.

En cas de reproduction de cet article, veuillez indiquer les informations ci-dessous:

RISAL - Réseau d'information et de solidarité avec l'Amérique latine
URL: http://risal.collectifs.net/

Source : Venezuelanalysis.com (www.venezuelanalysis.com), 21 octobre 2006.

Traduction : Philippe Urvoy, pour le RISAL (www.risal.collectifs.net).



Lundi 13 Novembre 2006

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