Politique Nationale/Internationale

Chavez et ses « démons »


Même si un cardinal prévient du danger d’une « dictature de type marxiste », les relations que le chavisme entretient avec le reste de la hiérarchie catholique semblent évoluer sur un terrain paisible après de longues années de querelles. Dans ce contexte, le gouvernement vénézuélien a expulsé ce 12 février un groupe évangélique présent sur son territoire depuis 60 ans.


Vendredi 17 Mars 2006






C’est le 12 février qu’a expiré le délai octroyé au groupe évangélique originaire des Etats-Unis « Nouvelles Tribus » pour quitter le Venezuela. Environ 160 étrangers qui travaillaient avec des indigènes appartenant à 12 groupes ethniques vont être rapatriés. Leur expulsion a été annoncée par le Président Hugo Chavez le 12 octobre dernier, à l’occasion d’un acte public de remise de crédits et de titres de propriété à des indigènes. Les personnes concernées ont réfuté les supposées accusations d’espionnage et de maltraitance des indigènes et ont saisi les tribunaux pour faire appel de cette décision. Quelques membres de l’opposition ont dénoncé une atteinte aux libertés religieuses.

Les « Nouvelles Tribus » sont arrivées au Venezuela en 1946, grâce à la Loi sur les Missions de 1915, qui soumettaient les indigènes à l’autorité des religieux comme à l ‘époque de la Colonie. Au début des années 70, le Congrès indigène du Venezuela a demandé l’annulation de cette loi qu’il qualifiait de discriminatoire et d’hostile à leur culture. C’est dans ces années-là que sont apparues les premières plaintes contre les « Nouvelles Tribus », qui disposaient déjà d’un réseau de temples et de villages avec des ateliers, des dispensaires, des écoles et des pistes d’atterrissage. On a accusé les missionnaires d’être à l’origine d’une épidémie de rougeole qui a coûté la vie à 17 indigènes Yanomamis en 1967. Leur méthode de prosélytisme a été qualifiée d’ethnocide puisqu’elle interdit aux indigènes la pratique de leurs danses, l’usage de la médecine traditionnelle et la consommation de tabac ou d’alcool.

Un rapport présenté en septembre 2005 par le Général Eusebio de la Cruz précise que 42 indigènes sont morts de faim ou de malnutrition parmi lesquels 31 enfants. La majeure partie de ces décès se sont produits dans la communauté de Chaparralito, proche d’une base où opéraient les « Nouvelles Tribus », base dotée d’infrastructures de communication, de vivres et de médicaments. Ce rapport signale également que les missionnaires entraient et sortaient du pays en utilisant leurs pistes d’atterrissage sans passer par les douanes, ce qui a alimenté des soupçons sur l’évasion d’informations sensibles concernant les ressources naturelles. En octobre dernier, le ministre de l’Intérieur Jesse Chacon a déclaré que bien que la Constitution du Venezuela prohibe le dépôt de brevets sur des ressources et des connaissances ancestrales, certaines entreprises transnationales ont breveté des médicaments à base de produits employés par des chamans et des guérisseurs indigènes.

Depuis les débuts de son gouvernement, Chavez a considéré cette région comme une zone stratégique et a tenté d’éradiquer les problèmes qui s’y sont cumulés durant des années, comme le trafic d’armes et de stupéfiants ou le transit de guérilleros, de paramilitaires et groupes de mineurs illégaux. Et il faut ajouter aux menaces susmentionnées les visées historiques d’appropriation des ressources de la forêt amazonienne qu’ont nourries les pays industrialisés. La volonté de classer l’Amazonie « patrimoine de l’humanité » et de déléguer le contrôle et l’exploitation de ses ressources à un organisme international a été perçue d’un mauvais œil par tous les pays d’Amérique du Sud. C’est pour cette raison et parce que la menace du plan Colombie [1] continue d’être bien réelle, que le Venezuela et le Brésil ont resserré leurs liens de coopération militaire et de défense et ont dessiné les plans stratégiques pour la région.

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Les relations entre Chavez et la hiérarchie de l’Eglise catholique avaient mal commencé. L’appel à une nouvelle assemblée constituante en 1999 n’avait pas suscité l’enthousiasme de l’Eglise. Des craintes vis-à-vis d’une nouvelle constitution qui mettrait fin à certains privilèges se sont confirmées : la « liberté de culte » a placé tous les cultes sur un même pied d’égalité face à l’Etat ; des groupes évangéliques ont eu pour la première fois accès aux médias et à des institutions éducatives, et de nombreuses subventions que l’Etat octroyait à l’Eglise pour ses œuvres sociales ont été réduites.

La distance entre l’Eglise et le président allait se creuser jusqu’à ce que depuis les chaires des prédicateurs retentissent des appels à ne pas reconnaître le président, qui a répliqué en traitant les évêques de « diables en soutane ». Les tensions allaient atteindre une telle intensité que l’archevêque de Caracas, Ignacio Velasco, a été le premier à signer le décret qui avalisait le coup d’Etat contre Chavez d’avril 2002 [2].

L’Eglise catholique, perçue traditionnellement par la société vénézuélienne comme l’une des institutions les plus crédibles, est devenue synonyme d’opposition. Ceci a causé un malaise en son sein, là même où l’on commençait déjà à entendre des voix qui sympathisaient avec le chavisme. Un nombre important de prêtres et de religieuses se sont opposés au coup d’Etat et ont reproché à la direction de la Conférence épiscopale vénézuélienne (CEV) de tourner le dos aux secteurs populaires qui soutiennent le président.

Le Pape Benoît XVI a adopté une approche distincte de celle de son prédécesseur quant au cas du Venezuela. Le nonce André Dupuy, sympathisant de l’opposition, a été écarté au profit de Giacinto Berlocco, qui entretient de bonnes relations avec le gouvernement. Pareillement, la CEV a remplacé son président, l’antichaviste viscéral Baltasar Porras, par l’archevêque de Maracaibo Ubaldo Santana, à l’attitude modérée. De plus, Jorge Urosa, un autre modéré, a finalement remplacé Ignacio Velasco en tant qu’archevêque de Caracas.

Mais alors que les rapports entre le président et la hiérarchie catholique semblaient s’apaiser, le cardinal Castillo Lara a profité du 14 janvier dernier, jour de célébration des fêtes de la Divine bergère, pour attaquer le président Chavez et attirer l’attention sur les risques pour le Venezuela de se transformer en une « dictature de type marxiste ». Parmi les invités se trouvaient de hauts représentants du gouvernement et de l’Eglise catholique... A peine son discours commencé, le prélat a été sifflé et des cris ont retenti, qui clamaient « La Messe !, la Messe !, la Messe ! ». Les huées ont été si fortes que Castillo Lara n’a pu terminer la lecture de son texte.

A cet événement inédit dans l’Histoire il faudrait ajouter la protestation de dizaines de Vénézuéliens en marge de la Conférence épiscopale. Il y a quelques mois, la hiérarchie catholique aurait serré les rangs autour de Castillo Lara, mais cette fois, l’archevêque de Caracas a qualifié d’ « inopportuns » les propos du cardinal et a rappelé aux prêtres qu’ils ne devaient pas « utiliser les actes religieux ni la chaire comme une tribune pour l’expression de leurs sympathies politiques ».

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A la fin du mois de janvier s’est tenue une réunion dans le Palais présidentiel de Miraflores à laquelle ont assisté de hauts représentants du gouvernement et la direction de la CEV. Au terme de cette rencontre, le vice-président José Vicente Rangel a déclaré que les aspérités dans la relation avec l’Eglise catholique avaient été « totalement limées ». La trêve semble garantir une certaine tranquillité politique en cette année électorale. Enfin, il est peu probable que les deux mille communautés évangéliques qui ont soutenu Hugo Chavez à l’occasion du référendum de 2004 changent de posture suite à l’expulsion des missionnaires états-uniens. En fin de compte, on dirait qu’au Venezuela les démons ne se lâchent pas tant que ça [3].




par Javier Otaola




NOTES:

[1] [NDLR] Consultez le dossier « plan Colombie / Initiative andine » en Colombie sur RISAL.

[2] [NDLR] Consultez le dossier « Coup d’État au Venezuela » sur RISAL.

[3] [NDLR] Cette dernière phrase fait référence à une ancienne et fort connue valse du folklore vénézuélien El Diablo Suelto.

En cas de reproduction de cet article, veuillez indiquer les informations ci-dessous:

RISAL - Réseau d'information et de solidarité avec l'Amérique latine
URL: http://risal.collectifs.net/

Source : La Jornada (www.jornada.unam.mx/), supplément Masiosare, 12 février 2006.

Traduction : Vincent Blarasin, pour RISAL (www.risal.collectifs.net/).


Vendredi 17 Mars 2006

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