Politique Nationale/Internationale

Chávez : agitateur maladroit ou champion de l’anti-impérialisme ?



Caracas-A l’heure qu’il est il semble que le Venezuela et le Guatemala devront renoncer à leurs prétentions et convenir d’un candidat de compromis pour le Conseil de Sécurité de l’ONU. Comment en est-on arrivé là ? Pourquoi le Venezuela et le Guatemala poursuivent-ils cette bataille inhabituelle pour un siège au Conseil de Sécurité ? Quel est l’enjeu ? La dernière fois que pareille empoignade a eu lieu, c’était il y a plus d’un quart de siècle, en 1979, quand Cuba et la Colombie avaient entraîné les délégués onusiens dans un véritable marathon, qui s’était achevé au 155e tour de scrutin.


Gregory Wilpert
Lundi 30 Octobre 2006

Chávez : agitateur maladroit ou champion de l’anti-impérialisme ?


Gregory Wilpert

Traduit par Gérard Jugant et révisé par Fausto Giudice


Nord contre Sud
Les ambassadeurs des USA, du Guatemala et du Mexique allèguent que le Venezuela devrait jeter l’éponge au motif qu’il n’a pas obtenu la majorité nécessaire des deux tiers à l’Assemblée Générale des Nations unies. Pourtant, pareilles arguties pro domo cherchent à détourner l’attention de ce qui s’est réellement passé, à savoir qu’une énorme brèche s’est ouverte entre le Nord et le Sud. C’est que le Venezuela, faute de remporter la majorité des votes aux Nations unies, a obtenu le soutien très déterminé de 77 à 82 pays face à la pression US massive (à laquelle s’ajoute probablement celle des pairs) pour que le siège latino-américain à pourvoir soit attribué à son favori guatémaltèque. La fermeté de l’appui au Venezuela est un signe net de la volonté d’un nombre important de gouvernements et de peuples du monde de mettre des freins à la domination US du monde et des Nations unies.

Le vote pour le siège au Conseil de Sécurité de l’ONU est ainsi tout à fait similaire à la façon dont le discours de Chávez à l’ouverture de la 61e session de l’Assemblée Générale a été accueilli. Quand Chávez a appelé George Bush "le diable" il a profondément choqué et dégoûté la plupart des gens du premier monde alors qu’il a été applaudi dans le tiers monde. Les libéraux aux USA, comme Charles Rangel [1] ou Nancy Pelosi [2] semblent ne pas être conscients ou ne veulent pas se soucier du fait que la réception dichotomique du discours de Chávez à l’ONU montre précisément comme ils semblent se fiche pas mal du fossé qui s’est creusé entre les deux mondes, entre le Nord et le Sud. Tant pour les conservateurs du premier monde que pour les libéraux, ce qui importe c’est d’être diplomatique (et ils ont perfectionné l’art d’envahir diplomatiquement les pays). La diplomatie est sans doute importante, mais si elle sert simplement à enterrer l’abîme Nord-Sud, il se peut alors qu’un anti-diplomate comme Chávez soit nécessaire, afin de braquer un projecteur sur un sérieux problème, comme parfois seulement des mots durs peuvent le permettre.
Le discours de Chávez et le soutien sans faille qu’il a reçu pour le vote au Conseil de Sécurité de l’ONU montrent bien combien sa ligne de résistance à l’Empire US est appréciée dans le monde. Un de mes amis à Alger me rapportait qu’immédiatement après le discours de Chávez à l’ONU un nombre incalculable de nouveaux-nés ont été prénommés "Chávez" cette semaine-là en Algérie. Au préalable, le soutien inflexible de Chávez au Liban à la suite de l’implacable agression d’Israël avait sensiblement boosté sa popularité dans cette région du monde. Cependant Chávez est devenu populaire non seulement au Moyen-Orient mais dans l’ensemble du tiers monde où les peuples sont au courant de ses positions anti-Bush. Il n’est dès lors pas surprenant que même un gouvernement conservateur et d’ailleurs pro-Bush comme l’est celui de l’Inde, soutienne le Venezuela pour le Conseil de Sécurité de l’ONU. Si l’on voulait faire le compte des populations des pays soutenant le Venezuela, comme la Russie, la Chine et l’Inde, ainsi que la plupart des plus grands pays d’Amérique latine (Brésil, Argentine, Bolivie, Équateur), on verrait probablement que le Venezuela bénéficie du soutien de plus des deux tiers de la population mondiale. Le fait que ni les libéraux aux USA ni même un seul gouvernement nominalement socialiste du Nord, tel l’Espagne, n’aient déclaré soutenir le Venezuela, montre que l’adhésion au club des privilégiés prévaut sur l’idéologie affichée de défense de l’opprimé.
Bien entendu, certains se demandent si le Venezuela lutte vraiment pour les opprimés du monde ou s’il cherche tout simplement à faire prévaloir ses propres intérêts. Son soutien catégorique à un gouvernement comme celui d’Iran, qui tabasse les femmes, ou aux gouvernements autoritaires plutôt véreux de la Biélorussie et du Zimbabwe, indique que Chávez privilégie les références anti- impérialisme US de ces pays sur leurs résultats internes en matière de droits humains.

Anti-impérialisme contre droits humains
Le dilemme n’est pas contestable. Quelle est la priorité : se battre contre l’impérialisme US ou se battre pour les droits humains ? Étant donné que les questions de droits humains ont été si souvent perverties par les USA et par les ONG internationales, par la condamnation exclusive des pays qu’ils n’aiment pas et par le refus de dénoncer les violations de ceux qu’ils aiment, il est difficile de blâmer Chávez de vouloir accorder la primauté à la lutte contre l’impérialisme sur celle pour les droits humains. Somme toute, sur l’arène internationale, le Venezuela a beaucoup été critiqué alors même que la situation des droits humains au Venezuela est meilleure que dans la plupart des autres pays de la région ou que du temps des gouvernements précédents. Ce n’est pas pour autant que l’on devrait ignorer les violations commises par le Venezuela en matière de droits humains (en particulier le nombre encore énorme d’exécutions extrajudiciaires par la police de présumés criminels). Cependant, l’incapacité des observateurs internationaux à considérer le bilan vénézuélien des droits humains dans leur contexte historique et régional et la stigmatisation fréquente de ce pays, font que le gouvernement du Venezuela est peu disposé à prendre en compte des critiques auxquelles il aurait pu autrement être sensible. Cela incite aussi Chávez à ne pas accorder une grande attention au respect par ses alliés anti-impérialistes des droits humains domestiques, estimant que leurs bilans sont déformés autant que le sien l’a été [par l’impérialisme, NdT].

Malheureusement, dans le monde imparfait dans lequel nous vivons, le nombre de pays anti-impérialistes respectant les droits humains peuvent se compter sur les doigts de la main. Il ne fait pas de doute que leur nombre ne sera jamais suffisant pour s’opposer sérieusement à l’impérialisme US. Ce n’est donc pas trop tiré par les cheveux d'alléguer que d’abord il faudrait s’opposer au monde unipolaire sous domination US pour ensuite se centrer sur la lutte globale simultanée des droits humains politiques et sociaux. Aussi longtemps que les pouvoirs dominants peuvent abuser des questions de droits humains pour leurs propres desseins, ces droits ne servent qu’à appuyer leur domination, et c’est donc l’échec d’une véritable promotion des droits humains sociaux et politiques.

Candidats de compromis
Quel pays, alors, serait à la fois un soutien anti-impérialiste et un défenseur des droits humains pour le Conseil de Sécurité de l’ONU ? Le Venezuela, semble t-il, a perdu et n’est donc plus une option. Le Guatemala, à la fois parce qu’il est un larbin des USA et parce que son bilan en matière de droits humains est bien plus mauvais que celui du Venezuela, est assurément disqualifié. Il ne semble pas non plus que des petits pays sur lesquels les USA peuvent aisément faire pression par des menaces économiques, comme pratiquement tous les pays des Caraïbes, puissent faire de bons candidats, quels que soient éventuellement leurs principes et la force de leur opposition à la politique extérieure usaméricaine.
Restent les plus grands pays d’Amérique latine. Néanmoins, du fait de l’élection de gouvernements de gauche dans la région, les divisions idéologiques entre ces pays sont devenues très fortes ces dernières années, ce qui veut dire qu’il est presque impossible d’espérer y trouver un candidat consensuel. L’Uruguay a bien été cité comme le candidat consensuel le plus vraisemblable, mais il semblerait que l’Argentine fasse opposition du fait du conflit entre ces deux pays à propos d’usines de papier voulues par l’Uruguay à proximité de la frontière argentine [3].
Le Brésil semble le meilleur choix en raison de sa politique extérieure plutôt indépendante, de sa capacité à résister à la pression US et du fait qu’il n’a pratiquement aucun opposant sur le continent.

Notes
[1] Charles Rangel (Démocrate-New York) a dit : "Ne venez pas dans mon pays, ne venez pas dans mon district de congressiste et ne condamnez pas mon président".

[2] Nancy Pelosi (Démocrate-Californie) a qualifié Chávez de "voyou ordinaire".

[3] Ce conflit dit "guerre du papier" peut sembler dérisoire. Il a pour origine la décision du gouvernement uruguayen d’autoriser des entreprises européennes de cellulose à construire et exploiter 2 usines sur la rive orientale du fleuve Uruguay. D’autres intérêts sont évidemment en jeu. Par contre le problème écologique est une réalité... (NdT)





Gregory Wilpert est un sociologue et journaliste résidant à Caracas

Traduit de l'anglais par Gérard Jugant et révisé par Fausto Giudice, membres de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est en Copyleft pour tout usage non-commercial : elle est libre de reproduction, à condition d'en respecter l'intégrité et d'en mentionner sources et auteurs. URL de cet article



Lundi 30 Octobre 2006


Commentaires

1.Posté par Benito Juarez le 31/10/2006 22:13 | Alerter
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Bravo Hugo Chavez,il a des couilles en béton ce mec là et c'est exactement ce que le Che Guevarra aurait fait il est la renaissance de l'Amérique Latine et le nouveau Castro....Viva! Hasta Siempre!Tierra O Muerta!

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