Histoire et repères

Ces Chrétiens d’Algérie…


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Ce qui s’apparentait à une loi devant « remettre de l’ordre » dans la pratique de tous les cultes, devient un instrument de persécution qui cible avant tout les Chrétiens. Ils sont pourtant présents sur cette terre depuis bien longtemps.


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Vendredi 1 Août 2008

Ces Chrétiens d’Algérie…
Par Samia Khorsi

L’anecdote est véridique : dans une ville algérienne fière de célébrer saint Augustin l’enfant du pays, les autorités locales ont pris soin de rassembler notables, société civile, anciens moudjahidine, bref, tout ce que la cité comptait comme repère social, historique et académique pour organiser l’événement. L’assentiment de tous vis-à-vis de l’hommage était en premier souhaitable pour une implication réelle, le tour de table devait dès lors départager entre les présents. Un vieux et brave notable, ancien combattant de son état, pas du tout opposé d’ailleurs au fait, préféra néanmoins s’acquitter d’une condition à ses yeux primordiale : « moi je suis pour cette célébration, si vous me certifiez que ce monsieur n’a pas agi contre notre glorieuse Révolution »…

Pour édifiante, risible ou pathétique qu’elle est, cette histoire est révélatrice d’une performance nationale bien installée, consistant à mettre sous le boisseau, ce que le monde entier nous envie comme compatriotes ! A la faveur de complexes linguistico-religieux cultivés au nom d’une exclusivité arabo-musulmane censée nous donner une carte d’identité politiquement correcte auprès de voisins membres d’une ligue arabe qui n’en demande pas tant, nous passons notre temps à nous excuser de parler autant de langues et à être ouverts sur autant de cultures ! C’est ainsi que nous traînons nos richesses comme une malédiction en persistons à changer l’or en plomb, sauf qu’il y a à présent danger de déperdition du patrimoine humain et civilisationnel de ce pays. Les chrétiens d’Algérie, les chrétiens algériens, font partie de ce lot, du fait d’une négation implicite de la composante et de l’apport de cette communauté, passée et présente. La présente campagne de persécution dont elle fait l’objet de la part d’institutions de l’état n’est pas faite pour rassurer…

Combien d’Algériens savent aujourd’hui que Saint Augustin est né à Thagaste-Souk-Ahras en l’an 354 et mort en 430 à Hippone-Annaba en qualité d’évêque de la toute naissante Eglise catholique ? Une infime poignée. Qui intégrerait comme référence littéraire nationale « L’âne d’or » de Apulée de Madaure (125-170) considéré comme un des premiers écrivains de l’histoire humaine ? Qu’en est-il de St Cyprien, de Tertullien précurseur de la théologie en langue latine, de Donat premier évêque shismatique de l’Eglise en Numidie ? Enseigne-t-on les chants anciens collectés par Marguerite Taos Amrouche ou la poésie de son frère Jean El Mouhoub ?

L’histoire de la chrétienté en Algérie remonte pourtant aux premières années du christianisme, avec son expansion en Afrique du nord grâce aux apôtres du Christ, sa persécution par l’empire romain présent sur cette terre à cette époque, ce qui explique que l’Algérie compte un nombre important de martyrs chrétiens à l’exemple de Ste Salsa de Tipasa. En fait, dès les années 295-299, les provinces africaines comptent des martyrs.
Avec l’islamisation des populations maghrébines à partir du VIIIe siècle, la présence chrétienne ne fit sa réapparition qu’avec la conquête française, attirant des milliers de colons européens. Peu de conversions pourtant, si ce n’est auprès des orphelins pris en charge par des ordres religieux caritatifs dont les fameux Pères blancs fondés par le Cardinal Lavigerie. Fatma Aït Mansour Amrouche raconte dans « L’Histoire de ma vie » comment avec d’autres enfants, elle se retrouve inscrite au catéchisme puis baptisée et enfin mariée avec un autre orphelin christianisé.

Pourtant, un fait va donner à cette église un statut particulier quand des hommes et des femmes qui la constituent, prennent fait et cause pour l’indépendance algérienne. Et justifient leur engagement par justement leur fidélité au crédo chrétien qui leur enjoint de défendre les opprimés. L’exemple du Cardinal Duval est patent. Ce n’est pas le seul, la liste est longue de noms prestigieux : l’abbé Alfred Berrenguer, l’Abbé Scotto, André Mandouze, Henri Tessier, etc.

Nous ne mesurons pas assez aujourd’hui, la valeur de cet engagement, non pas seulement sur le plan humain ou politique, mais aussi du tournant pris par l’Eglise catholique en Algérie, en s’inscrivant dans une démarcation totale d’avec la métropole. Si tant est que l’on puisse accorder une nationalité à une Eglise (elle la transcende en principe), on peut affirmer qu’avec l’engagement de beaucoup de prêtres chrétiens en faveur de l’Algérie indépendante, à leur tête Mgr Duval, l’acte de naissance d’une église d’Algérie se concrétise dans l’action et la douleur. D’autant plus que cet engagement va se faire en s’aliénant la majorité de la population chrétienne. Sa vocation, comme on peut s’y attendre, n’est plus seulement d’assurer le culte auprès de paroissiens chrétiens dont très peu vont demeurer en Algérie, mais dans ce témoignage d’un christianisme tel qu’il peut se vivre dans un environnement musulman, avec ce qu’il suppose comme échange mais aussi comme questionnement sur sa définition en tant que présence confessionnelle différente mais solidaire de la destinée d’un pays jeune. Il n’est pas gratuit que le dialogue islamo-chrétien trouve une résonance particulière auprès des ecclésiastes installés en Algérie, qui y sont des éléments très actifs.
La suite des événements va conforter le statut particulier de cette présence chrétienne, discrète, active surtout dans l’action caritative après la fermeture des écoles libres en 1976. Selon le ministère des Affaires religieuses, les chrétiens d'Algérie seraient au nombre de 11 000 sur une population totale de 36 millions d'habitants.

Le sanglant épisode du terrorisme pendant les années 1990, cible évidemment des ecclésiastes travaillant dans des quartiers populaires, la Casbah, Belcourt, entraînant la mort de pères et de sœurs sur leur lieux de travail ou dans la rue. Lorsque l’Etat algérien enjoint les religieux chrétiens à quitter le pays pour leur sécurité, la grande majorité présente pour la plupart en Algérie bien avant l’indépendance, refuse net : « nous nous sentons Algériens comme vous, nous sommes solidaires de votre tragédie. » Le résultat est terrible : 19 religieux trouveront la mort, dont Mgr Claverie évêque d’Oran et les 7 moines de Tibhirine. S’il avait fallu une preuve de plus pour attester de « l’algérianité » de l’église chrétienne en Algérie, elle venait de le faire en mêlant son sang à celui des centaines de milliers d’autres victimes du terrorisme d’une tragique décennie.

Hélas, cette amnésie entretenue n’est pas unique. Elle concerne tous les cultes pratiqués en dehors de l’Islam. Y compris antiques. Nous pouvons nous vanter de citer quelques-uns des dieux des mythologies grecque, romaine ou égyptienne. Mais que savons-nous du panthéon religieux des premières populations maghrébines que sont les amazighs ? Qu’en est-il du culte du dieu bélier si répandu avant l’avènement des religions monothéistes ? Mais surtout, quel mal y a-t-il à le savoir en l’enseignant ? Dans un pays qui souffre d’autant de carences identitaires, la moindre des thérapies était de se réapproprier notre histoire depuis les origines, sans complexe aucun. D’autant que nous avons toutes les raisons d’en être fiers.

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Vendredi 1 Août 2008


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