Analyse et décryptage

Ce mur qui est tombé sur la gauche


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Le Mur de Berlin est tombé sur la tête de la gauche italienne comme le jour du Seigneur dans la Première épître de Paul aux Thessaloniciens: «Vous savez bien que le jour du Seigneur viendra comme un voleur dans la nuit. Quand les hommes diront: " Paix et sûreté! " c'est alors qu'une ruine soudaine fondra sur eux comme la douleur sur la femme qui doit enfanter, et ils n'y échapperont point." Pour certains dans le Parti communiste italien il en fut vraiment ainsi, Alessandro Natta, qui avait dirigé le PCI jusqu'en 1988, confia à Claudio Petruccioli (on était le 10 novembre 10, quelques heures à peine après la nuit fatale) que «Hitler avait gagné."

Traduit par Fausto Giudice


Barbara SPINELLI
Lundi 9 Novembre 2009

Ce mur qui est tombé sur la gauche
C’est à cette époque que son successeur, Achille Occhetto, a commencé à parler, à la Bolognina*, de la Chose: il ne pouvait pas encore lui donner un nom, mais il avait senti que pour s’en sortir il fallait  immédiatement inventer un parti nouveau, et surtout un nom qui fasse oublier le passé avec ses nombreuses idées fausses, ses doubles vérités, ses impuissances volontaires. Pour beaucoup de militants ce fut un choc, parce que le passé ne s’efface pas en une nuit à la manière dont Staline effaçait les traces des camarades et de leur histoire.

Parce qu’on ne peut pas appeler la nouveauté  une Chose, simplement parce qu’on a peur d'utiliser des mots tragiquement déshonorés comme projet, idéologie, objectif. Et pas seulement ça: si les dirigeants purent changer si facilement de route, cela voulait dire que pendant des dizaines d'années,  ils avaient caché la vérité à leur base: s’ils avaient parlé plus tôt, ils n'auraient pas permis que l'Italie se retrouve privée d'alternative pendant près d'un demi-siècle.

Vingt ans ont passé depuis, et les héritiers du Parti communiste souffrent encore de cet abandon précipité, de cette perte subite de sens du vocabulaire. Il ya des mots qui laissent une empreinte même s’ils sont nébuleux, et c’est ce qui s’est passé avec la Chose. Au lieu de l'idée du monde, apparut ce substantif qui est une annonce, une coquille que l’on promettait de remplir, «  un nom générique - écrit le dictionnaire Devoto - qui ne reçoit sa définition que dans le contexte du discours». Tout dès lors a été un futur  suspendu à un contexte indéterminé: même les primaires, auxquelles on avait appelé à adhérer sans savoir exactement à quoi on allait adhérer. Même l'espoir de combiner les deux forces fondatrices de la République: le socialisme et le catholicisme, oubliant (l'historien Giuseppe Galasso l’a rappelé le 30 août dans le Corriere della Sera) ce tiers importun qu’est la tradition laïque, libérale, radicale. Passant en revue les deux dernières décennies, Arturo Parisi parle du contrôle que la nomenclature de l'ancien Parti communiste, en est venue à acquérir sur l’Olivier (l’Ulivo), et du pacte scellé par elle avec les faux rénovateurs du même parti. Les candidats aux postes de secrétaires régionaux aux primaires provenaient à 75% des Démocrates de gauche (DS), faisant « coïncider la géographie électorale du Parti démocrate (Pd) avec les limites du vote communiste » et provoquant la défaite de l'Olivier (entretien avec Gianfranco Brunelli, Il Regno 16/2009) .

Force indispensable de la gauche, mais pas bien identifié, l'ancien Parti communiste encombre avec le poids, qui n’est pas léger, d’une histoire répudiée. Cela fait des années qu’il expie, jusqu’à à l'excès, un passé dont il ne veut  pourtant pas encore parler. Le centrisme, le profil bas, la trêve entre les pôles, la politique sans confrontations: nous sommes dans un pays où le principal parti de gauche, par  honte du passé, ne fait pas de véritable opposition, de peur de ressembler à ce qu’il a été. L'esprit de 89 lui a peu appris. La primauté du droit, l'honnêteté de l'élite, la découverte du conflit sort de la démocratie: la libération de 89, chez nous, a pris la forme des l’opération Mani Pulite  (Mains propres), sans égratigner la politique. Inutile de blâmer les juges, s’ils se sont retrouvés tout seuls à exprimer le désir de régénération. Bersani** a fait remarquer hier que le dialogue est devenu un «mot malade et ambigu. »

Le rapt de l'Olivier et du Pd ne crée pas l'identité. Le  socialisme italien a aussi été capturé ainsi: en l’usurpant, en ne l’intégrant pas et en cherchant à comprendre la débâcle des autres plutôt que la sienne propre. Pour le  socialisme italien aussi la chute du Mur est surgie comme un voleur dans la nuit. Les métamorphoses du PCI sont une histoire d’appropriation cruelle, mais le socialisme n'est pas moins coupable de ce vol de mots et d'identité. Il n’'a jamais réussi à devenir dominant, comme dans le reste de l'Europe. Et quand avec Craxi il voulut disputer la représentation de la gauche au PCI, il  a été incapable d’en tirer les conséquences: il a continué son double jeu, il a fait miroiter les perspectives d’une union de la gauche sans renoncer à répartir le pouvoir, il ne s’est pas renouvelé moralement, mais il s’est dégradé jusqu'à devenir le symbole de la corruption italienne.

Dans un essai lucide sur l'Italie, l'historien Perry Anderson décrit un parti socialiste qui génère le berlusconisme, en expliquant que ce dernier est l’héritier du PSI dans sa dernière période, plutôt que de la DC (Démocratie-chrétienne) (London Review of Books, 21-3-2002). Le manque de préjugés de Craxi est un trait spécial et unique de notre culture. Ailleurs l’homme sans préjugés est un personnage du XVIIIème siècle qui combat les préjugés, les dogmes : il ne coïncide pas avec l’homme sans scrupules. Chez nous, les deux se confondent, et l’absence de préjugés est une vertu digne d’éloges de ceux qui méprisent les règles, le droit et l'éthique, dans la certitude que le pouvoir rend tout licite, sinon légal. La classe dirigeante tout entière en est responsable, et il n’est pas étonnant que depuis des décennies l'ordre du jour politique soit  dicté par Berlusconi.

Occhetto espérait peut-être un véritable tournant. Il mettait ses espoirs dans une caravane qui sur sa route associerait diverses forces, et il craignait la caserne désirée par Massimo D'Alema. Une crainte qui s’est révélée justifiée, mais qui ne voit pas le seule D'Alema sur le banc des accusés. Cela au moins a été clair: l'Olivier ne lui a jamais plu. Les faux rénovateurs furent plus coupables, que promettaient sans tenir : ceux qui n'ont pas hésité, comme Veltroni, à détruire le dernier gouvernement Prodi. Néanmoins, M. D'Alema reste l'homme-clé de ces deux décennies. D'une certaine manière il est resté ce qu'il était, débarrassé de ses dogmes, mais avec une volonté de puissance inchangée. Des communistes il a gardé l’intolérance envers la dissidence, le même agacement froid devant la presse indépendante. Les phrases comme: « Les journaux? C'est un signe de civilisation de ne pas les lire. Il faut les laisser dans les kiosques », sont de lui et pas de Berlusconi. La mort temporaire de L’Unità, en 2000, en témoigne. Michele Serra parlò di delitto perfetto su la Repubblica: «La fine dell'Unità, forse più ancora della Bolognina, illumina lo sconquasso identitario della sinistra italiana. Michele Serra, dans  La Repubblica, parle de crime parfait : « La fin de L’Unità, peut-être plus encore plus que discours de la Bolognina, illumine le fracas identitaire de la gauche italienne. Elle en dit les incertitudes,  les complexes  d’infériorité, l’avancée incertaine et peu linéaire vers une modernité souvent vécue de manière pragmatique et opportuniste. »

Vivre la modernité de manière pragmatique et opportuniste, c’est abandonner l'idéologie au nom de l’anti-dogmatisme. Le fait que les idéologies totalitaires aient péri, ne signifie pas qu'un parti peut vivre seulement de volonté de puissance, et sur celle-ci  fabriquer des accords louches. Et qu’il peut continuer à recevoir sa couleur de discours éphémères. Se doter d’une idéologie signifie avoir un système cohérent d'images, des métaphores, de principes éthiques. Cela veut dire penser un rapport différent avec les étrangers, la nature, le travail qui change, l'imaginaire. Contrairement à la politique quotidienne, l'idéologie a une durée non pas courte, mais moyenne et la durée n'est pas un signe d’imperfection. C'est parce qu'elle n’avait pas d’idées sur l'information de masse et la société d’immigration que la gauche a été renversée par Berlusconi. Parce qu’elle n’a pas su adopter tout de suite une loi sur les conflits d'intérêt. Che giunse sino a chiamare la Lega una propria costola. Parce qu’elle en est même venue à appeler la Ligue [la Lega Nord d’Umberto Bossi, NdT) une de ses côtes.

Perry Anderson estime que notre gauche est invertébrée. Une Chose justement, sans squelette: un métamorphe, comme dans le film de Carpenter. Son rêve récurrent est celui d'un pays normal: une autre Chose - imprécise, camouflée – qui, depuis 1989,  capture les esprits. La gauche invertébré a été courtiser Clinton, Blair, Schröder, chantant les louanges de la modération et du centrisme. La vie normale pour la gauche, a signifié jusqu’à maintenant démobilisation idéologique et conformisme : le nouveau, nous l’attendons toujours. 

NdT

* Le 12 novembre 1989, lors d’une cérémonie de commémoration de la bataille de la Bolognina, Achille Occhetto, secrétaire général, annonce une perestroïka à l’italienne : il s’agit, dit-il, de « transformer le parti en une chose plus grande et aussi plus belle ».. En février 1991, lors du « congrès du tournant », le PCI est dissous. La majorité des délégués suit Occhetto dans la création du Parti démocratique de la gauche (PDS), tandis que la minorité de gauche créera le Mouvement de la refondation communiste, qui deviendra ensuite le Parti de la refondation communiste. En 2007, suite à leur 4ème congrès les « démocrates de gauche » transforment leur parti en « Parti démocrate », dont le premier secrétaire général sera Walter Veltroni. Le PD regroupe, aux côtés des anciens communistes, une nébuleuse allant d’ex-socialistes à des libéraux en passant par des chrétiens-sociaux et des réformistes de diverses nuances.

** Pier Luigi Bersani (* 1951), élu secrétaire général du Parti démocrate le 25 octobre 2009 (avec 53% des voix), ce philosophe originaire de Plaisance a été ministre dans les gouvernements Prodi, D’Alema et Amato.




Source : La Stampa-Quel muro che cadde sulla sinistra


Article original publié le 8/11/2009

Sur l’auteur

Fausto Giudice est membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteur, le traducteur et la source.

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Lundi 9 Novembre 2009


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