Histoire et repères

Carlos : comment et pourquoi j’ai pris en otage les ministres de l’OPEP

par Ilich Ramirez Sanchez, dit « Carlos »


Alors qu’une procédure de libération pour vice de forme d’Ilich Ramirez Sanchez dit « Carlos », vient d’être ouverte, le Réseau Voltaire publie en exclusivité le témoignage de l’intéressé sur la prise en otages des ministres de l’OPEP, qu’il réalisa à Vienne il y a trente ans. Cet événement est largement connu, cependant ses objectifs et ses commanditaires ont fait l’objet de bien des spéculations auxquelles Carlos répond dans nos colonnes.


Mardi 18 Juillet 2006

Ilich Ramirez Sanchez, dit « Carlos »
Ilich Ramirez Sanchez, dit « Carlos »
Ce document a été rédigé à la prison de Saint-Maur et -par souci d’exactitude- nous en avons conservé la formulation, bien qu’elle soit dans un français parfois maladroit. Il met en évidence que la prise d’otages n’était aucunement commanditée par l’URSS, contrairement à ce qu’en a dit l’OTAN, mais représentait une épreuve de force entre les membres de l’OPEP eux-mêmes pour que les royalties pétrolières soient affectées à la libération de la Palestine. Enfin, il atteste que le terrorisme de « Carlos » n’a rien à voir avec les attentats aveugles contre des populations comme on l’a vu ces dernières années à New York, Casablanca, Madrid ou Londres, mais qu’il ciblait des responsables de très haut niveau. C’est que son but n’était pas d’accabler des populations, mais de contraindre des gouvernements.
Le témoignage de Carlos

Siège de l’OPEP, Vienne, le 21 décembre 1975 :

Je suis le seul intervenant dans cette historique action extérieure de la Résistance palestinienne, avec son glorieux caractère internationaliste, depuis sa conception, dans toutes les étapes de sa préparation, exécutions, et suivi post-opérationnel, de sécurité, logistique, politique et diplomatique. Je suis aussi le planificateur et le commandant militaire. Ceci me donne l’autorité pour faire une rélation circonstanciée de son déroulement.

« INCEPTOR » : Colonel Mo’ammar El Kadaffi
Coordination stratégique : Kamal Kheis-Beik
Conception : Dr. Wadih Haddad
Planification : Ilich Ramirez Sanchez
Coordination non-arabe : Wilfred Böse
Coordination arabe : Amis Naccache

Le regretté Kamal Kheir-Beik [1] était de confession alaouite [2] et originaire de Qardana [3], voisin de la famille El Oua’ch [4] (appelée plus tard El-Assad), où il s’assoit à l’école à côté de Rifaat El-Assad [5]. Kamal avait été condamné à mort in absentia après l’attentat mortel dans un stade de Damas en 1955 contre Admane El-Maliki [6].
L’opération de l’OPEP débute avec Kamal, membre du Conseil Suprême du PNSS, et co-fondateur de la deuxième organisation dénommée Septembre noir [7], avec feux Fouad El-Chemali [8] et Fouad Awad [9], et le martyr Ali Hassan Salameh [10], grâce au million Dollars U.S apportés par Yasser Arafat [11].

Fin octobre 1975, Kamal est reçu à Tripoli par le Guide de la Révolution lybienne, « le Frère Colonel Mo ’ammas El Kadaffi » qui propose....demande s’il peut organiser l’opération de l’OPEP le 20 décembre, en lui offrant des renseignements, des armes, et les dépenses. Kamal répond « impossible, il n’y a pas assez de temps... seul Carlos pourrait éventuellement préparer une telle opération dans un délai si court ». La première motivation de Kadaffi : l’Arabie saoudite faisait dégringoler les prix du pétrole. Kamal rencontre aussi le chef d’état major, Colonel Abou Bakr Younis Faber, et Ramadan, responsable des relations internationales de l’Union socialiste arabe (parti unique), qui était chargé du suivi, et lui donne 30 mille dollars pour ses dépenses initiales et son voyage à Aden (capitale de la République démocratique du Yemen, aujourd’hui réunifiée avec le Yemen du Nord).

Ilich Ramirez Sanchez, dit « Carlos »
Ilich Ramirez Sanchez, dit « Carlos »
Début novembre, Kamal atterrit à Khor Maksar [12], et s’entretient d’immédiat avec moi. Je donne mon accord sous condition qu’il obtienne l’approbation de notre chef Wadih Haddad (Abou Hani) [13], qui dira : « ces gens là ne sont pas sérieux », et me demande si il avait assez de temps ; ayant entre temps discuté de l’affaire avec Wilfred Böse [14], je réponds « oui ! », si nous commençons tout de suite. Condition posé par Abou Hani : que les Libyens apportent les renseignements et les armes, en refusant qu’ils payent les frais opérationnels, pour qu’ils ne puissent pas se dégager avec des pirouettes monétaires ; le FPLP assumerait toutes les dépenses. Il me donne la pleine délégation des pouvoirs, et je porte à Beyrouth une lettre de sa main pour Abou Mohammed, responsable administratif des opérations extérieures du FPLP, membre du Comité central.

J’arrive avec Wilfred à l’aéroport de Beyrouth, en pleine guerre civile ; nous allons directement chez Jamal, après, Wilfred va chez nos camarades de la RAF qui étaient sous la protection d’Abou’l Hassan.

Abou Mohammed me donne 23 mille dollars sur les premiers 50 mille que je lui demande.

Je donne des instructions d’amener de Bagdad Youssef, un artificier palestinien de ma pleine confiance. Jamal va à Damas incognito, pour rencontrer à l’Ambassade de Libye Hassouna Chaouich, adjoint de Ramaddan et actuel Vice-Ministre libyen des Affaires étrangères, qui lui confirme que les armes et les renseignements seront bientôt à Vienne, et lui donne 100 mille dollars pour des frais opérationnels.

Prudent, Abou Mohammed (qui n’est pas un combattant), arrête le financement parce que les Libyens n’avaient pas apporté les renseignements.

Kamal, Fouad Awad, Wilfred, et moi, nous avons décidé de saisir cette opportunité historique. Je demande à Kamal de donner 40 mille dollars à Wilfred pour voyager à Zurich. Un jeune libanais de type européen choisi par Kamal pour intégrer le commando, est abattu avec tout son peloton dans une embuscade des forces libanaises ; Kamal le remplace avec Joseph, son fidèle garde du corps, sous-officier des fusilliers-marines. Kamal ramène Anis Naccache [15], qui deviendra son adjoint.

J’arrive à Vienne dans le même train pris par Wilfred et Hans-Joachim Klein [16], qui allait le remplacer dans le commando. En dépit de ses capacités militaires (je l’avais entraîné personnellement), je refusais de mettre Wilfred en danger, vu qu’il était de fait le chef de toute la guérilla allemande à ce moment là, et je le voyais comme mon successeur dans la lutte en cas de malheur.

Anis voyage à Berne, chez son oncle, ambassadeur du Liban, et me rejoint à Vienne, laissant son propre adjoint (génial artificier) à Genève, comme relais de communication. Anis rencontre l’Ambassadeur de Libye à Vienne, Major Ezzedine El Ghadamsi (qui fera défection et racontera tout à la CIA), qui n’était pas au courant, et retourne à Beyrouth. Kamal revient à Damas, où Hassouna Chaouich lui promet que les armes et renseignements seront bientôt à Vienne. Rifaat-El Assad protégeait Kamal par amitié, et pour le convaincre (en vain) de se rallier au Gouvernement syrien, mais il ignorait tout sur notre opération.

Le 19 décembre 1975 à minuit nous avons reçu en face de l’Opéra de Vienne, le matériel, livré dans la voiture de l’Ambassadeur et une deuxième voiture de l’Ambassade de Libye.

Les renseignements apportés à Vienne par Hassouna Chaouich étaient fragmentaires et inexacts, sauf la nouvelle que la Conférence allait se prolonger jusqu’au dimanche 21 décembre, solstice d’Hiver.

Nada, combattante internationaliste, arrive avec une lettre d’Abou Hani, nous ordonnant d’arrêter, craignant un désastre par la faute des Libyens ; voyant que tout était prêt, elle rejoint son poste de combat, comme prévu originellement.

J’organise le commando en 3 binômes :

CARLOS, commandant : pistolet-mitrailleur beretta + pistolet Browning de grande puissance + 2 grenades
ANIS NACCACHE, commandant en second : 2 Browning G.P + 2 grenades

NADA : pistolet Tokarev + 1 grenade
YOUSSEF : Tokarev + 1 grenade + 1 explosi

b[Le présent article est un document historique qui jette une lumière crue sur la réalité du terrorisme comme mode d’action politique bien éloignée des analyses que l’on en fait aujourd’hui. Sa publication par le Réseau Voltaire ne vaut ni certification du témoignage, ni approbation de l’action décrite. Au demeurant, tout jugement de ces faits en dehors de leur contexte nous paraît fallacieux. La prise d’otages de l’OPEP ne relève pas du droit commun et l’Autriche n’a d’ailleurs jamais exigé l’extradition des membres du commando. Cette opération, comme la mort de deux policiers français et d’un militant révolutionnaire ne sont pas des crimes, mais de tragiques actes de guerre impliquant des États. De même, le transfert de Carlos en France et son incarcération ne relèvent pas du Code de procédure pénale, mais d’une volonté politique désormais anachronique.]b

i[[1] Kamal Kheir-Beik : descendant de la petite noblesse alaouite. Il fut un grand responsable du PNSS (Parti Nationaliste Social Syrien), d’idéologie pro-syrienne. Condamné à mort en Syrie ; réfugié au Liban jusqu’à l’échec du putsch du PNSS le 1er janvier 1962 contre le président libanais général Fouad Chehab ; il demande l’asile à la France. Il revient au Liban après l’amnistie générale de 1969. Assassiné en 1979, dans une bagarre entre chauffeurs qui ne le concernait pas.

[2] Alaouite ou Nouseyri : secte dérivée de l’islaméïsme, lequel est une scission hérétique de l’Islam chiite Oudécimain ; elle existe en Turquie, Syrie et Liban. Traditionnellement, les alaouites étaient des paysans pauvres, honnêtes, et travailleurs, patriotes, exploités par les féodaux ; alaouites, méprisés par les musulmans. Des alaouites contrôlent le régime baassistes (nationaliste arabe) au pouvoir en Syrie depuis 1963.

[3] Qardaha : petite bourgade de montagnes El-Ansarie, au nord de la Syrie, parallèles à la Méditerrané ; berceau du feu le Président Hafez El-Assad, succédé par son fils Béchir El-Assad.

[4] El- Ou’ach (« le fauve ») : nom originel de la famille El-Assad (« le lion »), qui est la branche qui embrasse le baasisme ; celle qui conserve son patronyme, est restée fidèle au PNSS.

[5] Rifaat El-Assad : général exilé, frère cadet de Hafez El-Assad

[6] Adnane El-Maliki : lieutenant-colonel, chef d’état-major de l’armée syrienne, fils d’une distinguée famille musulmane sunnite de Damas ; il fut abattu par un commando de sacrifice (« suicide ») formé de trois militants de confession alaouite du PNSS, parmi lesquels le cousin germain de la future épouse du Président Hafez El-Assad.

[7] Septembre noir : organisation fondée par le martyr Ali Taha (musulman de Jérusalem, ancien des opérations extérieures du Front Populaire pour la Libération de la Palestine – FPLP), en solidarité avec les 500 officiers libres du Fatah (« Mopuvement de libération de la Palestine »), partisans du martyr Abou Ali Iyad, opposant à Yasser Arafat, et seul responsable palestinien assassiné par l’armée jordanienne (il fut capturé blessé vers la fin des combats en Jordanie, de septembre 1970 à juillet 1971). Trois autres structures opératives du même nom, liées au Fatah, ont suivi.

[8] Fouad El-Chemali : libanais, catholique maronite, membre du Conseil suprême du PNSS, exilé à Paris avec Kamal. Décédéé en Suisse de leucémie, de manière prématurée, par action du Mossad il paraît. Sa veuve Elisaar est la fille cadette du Zaïm (« Chef ») Antoum Zaadi, fondateur et grand idéologue du nationalisme pro-syrien. Livré par un président syrien, agent yankee, il est pendu immédiatement en 1949 par le gouvernement libanais agent de l’Occident, pour avoir été le premier à comprendre la nature du sionisme, et avoir élaboré la stratégie toujours valable pour le combattre. Ce président syrien et ce président du Conseil libanais, payeront leur trahison de leur vies.

[9] Fouad Awad : libanais, catholique maronite ; Responsable militaire du PNSS, membre du Conseil suprême ; il commande les soldats insurgés le 1er janvier 1962 ; Capitaine de cavalerie, « preux chevalier en resplendisante armure ». Mort de cancer en 1998. Il fut un des responsables centraux de notre Organisation de Révolutionnaires Internationalistes (ORI). Généreux avec sa propre vie, son courage légendaire surpassait celui de nous tous (moi compris), il était avare de la vie de ses camarades. Honneur à sa mémoire !

[10] Ali Hassan Salameh, dit « Abou Hassan » : Responsable de « la sécurité 17 », garde prétorienne de Yasser Arafat. Fils du Cheikh Hassan Salameh, un des deux grands chefs militaires en 1948, tombé au combat face aux sionistes. Il fut membre de la délégation qui accompagna le Grand Mufti de Jérusalem, Cheikh Amin El Husseini à Berlin ; il est remarqué par la fermeté de ses propos auprès d’Adolf Hitler, convaincu qu’il représentait la Oumma (« Nation ») Islamique, en guerre contre les colonialismes britannique et français (le colonialisme italien était vaincu par les Britanniques), et le sionisme.

[11] Yasser Arafat : nom de guerre de Mohammed Abdel Raouf Arafat al Qudwa, descendant de grandes familles palestiniennes ; il est le co-fondateur du Fatah au Koweït (branche la plus riche, qui s’imposera à la centrale à Damas, où il deviendra le porte-parole). Il succédera à Ahme Choukeiri en 1969, comme président du Comité exécutif de l’Organisation de Libération de la Palestine – OLP. Chef charismatique du peuple palestinien , il est le président de l’Autorité palestinienne.

[12] Khor Maksar : aéroport et base aérienne, sur l’isthme entre la presque-île d’Aden et la terre ferme.

[13] Wahid Haddad, dit « Abou Hani » : né à Aafed, Haute Galilée, dans une famille palestinienne de confession anglicane. Il sort médecin de l’Université américaine de Beyrouth (la meilleure du monde arabe). Co-fondateur du Mouvement des nationalistes arabes – MNA, au début des années 50, et en 1967 de son successeur marxiste-léniniste FPLP. Le Front national de Libération – FNL, branche sud-yéménite du MNA, est au pouvoir depuis l’indépendance en 1967. Abou Hani est le génial concepteur de la lutte armée trans-frontières, et l’inventif initiateur des opérations extérieures de la Résistance palestinienne.

[14] Wilfred Böse : étudiant universitaire ouest-allemand il fut un des trois fondateurs des Cellules révolutionnaires allemandes – RZ, chronologiquement la troisième organisation de guérilla urbaine en Allemagne, et la seule toujours en activité. Il est tombé au combat avec six de nos camarades, face aux commandos israéliens qui perdirent 49 hommes, début juillet 1976 à Entebbe (Ouganda), après avoir détourné l’Airbus d’Air france, Tel Aviv-Athènes-Paris. A cette date, Wilfred contrôlait de fait les communications, la logistique, et les relations extérieures des trois organisations allemandes ; les deux autres étaient chronologiquement, le Mouvement du 2 juin et la Fraction armée rouge – RAF.

[15] Anis Naccache : architecte libanais, trapu, de petite taille, rouquin au visage tacheté, porte des lunettes avec des verres épais ; il n’a pas l’air du redoutable officier de commando, sans peur, emprisonné 10 ans plus tard en France, pour un attentat manqué contre Akahbour Bakhtiar, dernier Premier ministre du Shah d’Iran. Sous-lieutenant de l’Académie des « moukhbarates » (« renseignements ») d’Egypte, dans le contingent du Fatah ; il est décoré pour héroïsme à la tête de ses hommes, face aux Israéliens au Sud du Liban. Lieutenant du Fatah, il était le chef des « Ansar ath thaoura » (« les Partisans de la révolution »), organisation des étudiant du Fatah à l’Université arabe de Beyrouth. J’étais heureux de l’avoir comme adjoint, un cadre politico-militaire d’une telle valeur. Nous le connaissons déjà comme proche de Yasser Arafat, et nous voulions intégrer dans l’opération, des membres du plus grand nombre d’organisations possible dans si peu de temps.

[16] Hans-Joachim Klein : petit délinquant orphelin de mère, chrétienne, qu’il faisait passer pour juive ; fils d’un policier de Francfort sur le Main. Il apprend à tirer bien pendant le service militaire ; il fut recruté comme homme de main par Wilfred Böse. Il déserte en 1977, cherchant en vain de bénéficier du « Droit de retour en Israël ». Protégé par la police pendant 20 ans, il est décidé de l’arrêter et de l’extrader en Allemagne en dépit de la demande d’extradition autrichienne. Il sera condamné à Francfort à la très légère peine de 9 ans, après un procès truqué, sans des témoins oculaires, où mes déclarations accablantes ont été poussées dans la transcription pendant une mascarade publique au Palais de Justice de Paris le 28 novembre 2000.

[17] Savak : service de renseignement du Shah d’Iran. Jamshid Amouzegas avait été son plus terrible directeur, avant de devenir ministre de l’intérieur et aussi, négociateur principal auprès de l’OPEP.

]i

http://www.voltairenet.org/article142025.html http://www.voltairenet.org/article142025.html



Mardi 18 Juillet 2006

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