Politique Nationale/Internationale

Capitalisme américain ou fonction sociale de la propriété?



Le déclin de la suprématie américaine place l’Europe et le monde à la croisée des chemins
Entretien avec le député au Bundestag Willy Wimmer (CDU)* sur les relations entre les Etats-Unis, l’Europe, l’Allemagne et la Russie


Vendredi 29 Juin 2007

Capitalisme américain ou fonction sociale de la propriété?
Horizons et débats: Comment les relations américano-russes ont-elles évolué depuis la fin de 1991?

Willy Wimmer: Quand on s’intéresse à la Russie, on constate une vérité fondamentale que l’ancien chancelier Helmut Schmidt a souvent répétée: Les Russes seront toujours nos voisins, même si l’OTAN venait un jour à disparaître. C’est pourquoi, et sur ce point Helmut Schmidt et Helmut Kohl se rejoignent, nous devons veiller à entretenir de bonnes relations avec ce grand voisin. Aussi est-il important de connaître les événements de ces 20 dernières années, qui sont également un résultat de la Seconde Guerre mondiale et de ses conséquences. En 1990, ou peut-être quelques années auparavant, il y a eu une césure. Ce n’est un secret pour personne que les Etats-Unis, dans les dernières années de l’Union soviétique, ont considérablement contribué à donner au système communiste des structures plus démocratiques. Ces efforts ont même conduit, au milieu des années 1980, à ce que les ordres du jour du Comité central du Parti communiste d’URSS furent rédigés à Washington. Après 1990, l’Union soviétique puis la Fédération de Russie se révélant très fidèles aux accords signés, nous avons constaté que les efforts en vue de transformer l’ordre économique de l’Union soviétique puis de la Fédération de Russie, ont eu sur la société l’effet d’une bombe nucléaire, tout cela étant associé au nom de Jeffrey Sachs1. Ces effets ont été dévastateurs si bien que nous ne devrions jamais éluder la question que les Russes se posent sans cesse depuis 1990 et que se pose maintenant également la Chine: Nous rapprochons-nous du système politico-économique européen ou passons-nous directement à l’ordre capitaliste américain?

La Russie a été ruinée par le communisme et par le capitalisme

Cette question que Moscou se pose depuis 17 ans a reçu des réponses diverses. Sous Gorbatchev, on penchait plutôt pour l’ordre européen alors que sous Eltsine, on marqua une préférence pour l’ordre américain. Mais maintenant les Russes essaient d’établir un équilibre qui leur soit favorable, surtout au vu de l’évolution catastrophique de la politique américaine au cours des 12–15 dernières années. C’est une expérience dont la politique tient compte, et pas seulement en Russie. Elle exerce également une influence sur l’Europe, maintenant que la puissance américaine est sur le déclin. Comment allons-nous profiter de cette situation? Quels changements allons-nous entreprendre? C’est dans le cadre de ces réflexions, qui ont parfois un caractère explosif, que nous devons examiner la situation de l’Union soviétique et de la Fédération de Russie au cours des 20 dernières années.
Mais il y a d’autres choses importantes. Je voudrais mettre l’accent sur l’une d’elles: dans ses relations très peu claires avec la République populaire de Chine, la Fédération de Russie a fait des efforts considérables, par le biais des Shanghai Five,2 pour stabiliser les régions orientales du pays si bien que les relations profitent aux deux parties. On retrouve là les hauts et les bas de la politique mondiale.

Vous avez mentionné l’ère Eltsine et dit que pendant cette période le capitalisme américain s’était installé de plus en plus en Russie. Quelles en furent les conséquences pour la population russe?

Nous avons vu que cette évolution liée au nom de Jeffrey Sachs a eu pour conséquence que ce qui n’avait pas été détruit par le communisme le fut par le capitalisme pur et dur et que la société russe a dû payer un prix extrêmement élevé non seulement pour le communisme mais aussi pour le capitalisme, si bien que le pays n’a pas encore trouvé son équilibre bien qu’il s’y efforce.

Où vont la Russie et la Chine?

Mais c’est aussi le point central d’une rivalité en matière de politique mondiale entre les Européens et les Américains. Quel ordre va être prépondérant en Russie comme en Chine? Quelles structures ces deux grands pays vont-ils développer?
Dans l’ordre économique européen, l’idée de la fonction sociale de la propriété est encore importante, même si l’Europe s’est rapprochée au cours des 10 à 15 dernières années de l’ordre capitaliste américain en matière de valeur actionnariale.
Mais on sait que le capitalisme ne peut pas se développer à l’infini, chez nous non plus, ce qui aura des répercussions sur le développement de la Russie et de la Chine. Sur ce point, étant donné le déclin manifeste des possibilités d’influence des Etats-Unis, nous nous trouvons à une intéressante croisée des chemins.

Au début de son mandat, le président Poutine a, du moins on en a eu l’impression, recherché l’entente avec le gouvernement américain, également celui de l’actuel président. Ce n’est que depuis une année et demie qu’il critique vivement la politique américaine. Comment expliquez-vous ce changement d’attitude?

On peut expliquer un certain nombre de choses par une série de déceptions éprouvées manifestement par les Russes. Nous avons assisté au débat de ces dernières semaines mais nous n’en tirons manifestement pas les bonnes conclusions. Ce débat a commencé beaucoup plus tôt par l’assurance donnée aux Russes par l’ancien secrétaire général de l’OTAN Manfred Wörner (CDU)3 que l’Alliance ne s’étendrait pas jusqu’aux frontières de la Russie. Certes, cela n’a pas fait l’objet d’un traité, mais on accorde de l’importance aux déclarations d’un secrétaire général de l’OTAN. C’est alors qu’a commencé ce qui a débouché sur l’incompréhension.

Les Etats-Unis veulent chasser la Russie de l’Europe

Aujourd’hui, notamment en raison de l’amélioration de son économie, la Russie est mieux en mesure de se faire entendre. La réserve qu’elle a manifestée entre 1992 et 2006 semble abandonnée. D’autre pays qui ont à faire à la Fédération de Russie pensent également que les Russes définissent eux-mêmes leur politique et essaient de placer leurs relations avec les autres pays sous le signe de la réciprocité.
Les Etats-Unis, en tout cas le gouvernement Bush, ne cachent pas que leur politique consiste à chasser les Russes de l’Europe. Ce n’est pas une idée inventée par Poutine pour la balancer à la figure de Bush, c’est une politique évidente de l’Amérique à l’égard de la Russie qui est également appliquée par les Etats européens alliés aux Etats-Unis. Il est donc légitime que la Russie se batte pour ne pas être écartée de l’Europe.

La Russie et le président russe réagissent sans ambiguïté au projet américain de défense antimissile. Comment expliquez-vous cela?

C’est le résultat de l’accumulation de plusieurs faits qui se sont produits depuis la promesse de Manfred Wörner. Je crois que le projet d’installation de bases antimissile en Pologne et en République tchèque ne sont qu’un élément d’une évolution politique générale. Depuis des années, nous avons commis l’erreur, en présence de projets américains, de les discuter isolément et cela a détourné l’attention des véritables objectifs de la politique américaine. Il faut considérer le contexte général. Le projet de défense antimissile, pour autant qu’on y voie le signe d’une évolution précise, a pour but d’établir durablement une influence américaine particulière dans le voisinage de la Fédération de Russie afin de chasser la Russie de l’Europe.
Cependant cela représente étrangement un abandon de la politique de l’OTAN depuis 1949 qui consistait à s’efforcer d’arriver à une entente de tous les Etats membres en matière de défense de l’Europe. Ici, les Etats-Unis empruntent subitement la voie bilatérale que nous ne connaissons que parce qu’ils l’ont préférée dans la zone pacifique du continent eurasien. Si maintenant les Etats-Unis concluent des accords bilatéraux sans passer par l’OTAN, c’est à mon avis un indice évident du rôle qu’ils réservent à l’Alliance. Cela confronte naturellement l’Europe à des questions nouvelles que nous devons aborder objectivement et l’occasion nous en est donnée par le projet de défense antimissile en Pologne et en République tchèque. Cela pose de nouvelles questions à l’Europe.

Les populations polonaise et tchèque sont opposées au bouclier antimissile.

Il y a de francs débats dans ces deux pays. Reste à voir s’ils auront des effets politiques. Mais rien n’est décidé. Si les Polonais ont appris ces dernières semaines qu’ils devraient financer eux-mêmes ce bouclier qui sert les intérêts américains, ils réagiront en contribuables et se poseront des questions. Nous avons déjà une liste d’aspects négatifs de la collaboration entre les Etats-Unis et la Pologne en matière militaire. Il s’est avéré qu’en ce qui concerne l’achat d’avions de combat F-16 américains, toutes les promesses de compensation n’ont pas été tenues par les Américains. Mais le débat regarde la Pologne et la République tchèque et nous n’avons pas à intervenir. Une chose est sûre cependant: ce que font là les Américains va bien au-delà du débat trompeur sur le bouclier antimissile.

Quel est l’avenir de l’Europe?

Il y a en Europe également des gens qui disent: Faisons comme les Etats-Unis: écartons la Russie. Gerhard Schröder, lui, a déclaré que l’avenir de l’Europe était à l’Est. Qu’en pensez-vous?

Nous devons voir le monde comme il est et essayer de mettre en œuvre nos objectifs de manière optimale. Et depuis que Guillaume II voyait l’avenir de l’Allemagne sur les mers, nous savons qu’une concentration sur certaines positions est inappropriée. Aussi convient-il de relativiser fortement les propos de Gerhard Schröder et, étant donné l’amalgame entre sa fonction antérieure et ses activités actuelles, il est de toute façon difficile de dire s’il s’exprime ici en politicien ou en tant que défenseur de certains intérêts. Il faudrait toujours se méfier de ce qu’il dit, se demander pourquoi il le dit et ne pas trop se laisser influencer par ses déclarations car, contrairement à son prédécesseur et à celle qui lui a succédé, il ne nous a pas légué un concept solide de politique étrangère.

Il a eu à une époque un concept, celui d’une collaboration plus étroite entre Paris, Moscou et Berlin. Mais à la suite de la récente élection présidentielle, certaines choses ont changé en France: Sarkozy s’est, tout de suite après son élection, prononcé clairement en faveur d’un lien étroit avec les Etats-Unis. Quelles conséquences cela aura-t-il pour la politique russe de l’Europe?

Nous verrons de toute façon, me semble-t-il, que, étant donné ce qui se passe à Bagdad et à Kaboul, et ailleurs dans le monde, les gens se demanderont si le gouvernement Bush n’a pas fait fausse route. Beaucoup de choses qui se passent dans le monde vont dépendre de cette question et également de la question de savoir qui occupera la place laissée vide par Washington.
Je pense qu’il ne faut pas mal interpréter les intentions du président français alors qu’on peut, particulièrement dans ce contexte, lui poser des questions. En effet, nous avons vu que pendant la campagne présidentielle, il a en ce qui concerne les relations avec l’Allemagne – et on considère généralement cela comme un manque de délicatesse – abordé des problèmes que nous croyions réglés depuis des décennies. Nous devons nous demander pourquoi il l’a fait. Certains disent que c’est à cause d’une certaine distance à notre égard, contrairement à la collaboration chaleureuse que nous avons eue pendant des décennies.
Cela signifie-t-il que La France fait du lobbying politique en concurrence avec l’Allemagne?
C’est possible. Comme tous les autres pays, la France se rend compte de ce qui se passe à Washington. La déclaration de Sarkozy ne doit pas nous étonner. La France a toujours été proche des Etats-Unis, non pas dans une perspective contemporaine, mais en fonction d’une déclaration vieille de 200 ans selon laquelle la France serait toujours aux côtés des Etats-Unis dans les situations de crise, mais seulement dans ce cas. Entre-temps, chacun a agi séparément. La France s’est toujours rangée aux côtés de l’Amérique, même si elle a souvent dû plier devant elle.

Quels sont à votre avis les pays d’Europe qui tiennent à entretenir de bons rapports avec la Russie, quels sont ceux qui suivent plutôt les Etats-Unis?

Je crois que pour le moment tout est en mouvement. La question importante est de savoir quelle société est le mieux à même de répondre aux défis de l’heure. Il y a aussi des aspects économiques. Peut-être que tant de choses sont en mouvement qu’il faut les considérer parallèlement.

Divergences à Washington à propos de la globalisation

Personnellement, je déconseillerais absolument d’adopter un point de vue rigide car actuellement, il y a aux Etats-Unis d’un côté l’industrie et des organisations mondiales qui insistent très fortement sur la globalisation et d’un autre côté de fortes tendances visant à consolider d’une certaine manière le territoire de l’expansion. Mais cela ne signifie pas miser sur la globalisation car là, les Etats-Unis risquent d’être politiquement les perdants. Nous voyons que la Chine mise fortement sur la globalisation parce qu’elle constate qu’elle ne peut pas venir à bout des dangers qui l’entourent autrement que par la globalisation et les relations commerciales. Les Etats-Unis – et j’en reviens maintenant au bouclier antimissile, à leur opposition à l’oléoduc de la Baltique, etc. – semblent chercher à protéger le territoire occidental de l’Europe dans leur propre intérêt de manière à en chasser les Russes. Il y a même à Washington des divergences à ce sujet dont nous devons connaître l’existence et qui auront des conséquences pour nous. Je ne dis pas que nous devions nous prononcer à ce sujet, mais nous devons en tirer le meilleur parti et faire extrêmement attention à ne pas être écrasés.

Quelles sont les lignes directrices de la politique du gouvernement allemand à l’égard de la Russie?

Nous envisageons les choses dans l’optique évolutive des relations économiques. Mais cela ne peut pas concerner uniquement la Russie. Nous devons prendre en compte également la France en relation avec EADS. Nous sommes un pays libre en ce qui concerne l’économie mais quand nous voyons une politique industrielle pilotée par l’Etat pénétrer chez nous – cela figure aussi dans le nouveau projet de programme de la CDU – nous voulons la réciprocité.
Nous ne mettrons pas notre pays à la disposition des oligarques russes pour leur permettre d’opérer ici sans que nous ayons les mêmes possibilités dans la Fédération de Russie. Ces questions sont débattues de manière approfondie en rapport avec le comportement de la France, avec celui d’autres pays sur le territoire allemand et avec nos possibilités économiques dans ces pays. Le résultat est à venir. C’est la première fois que nous songeons sérieusement à la réciprocité. Au bout de 60 ans, il était peut-être temps d’y songer. Cela déterminera notre attitude dans nos relations avec la Russie.
Ajoutons qu’au cours des dernières décennies, nous avons fait une expérience intéressante avec l’Union soviétique et la Fédération de Russie: ils respectent les accords que nous avons signés. Même aux époques les plus difficiles, nous n’avons pas eu lieu d’en douter.

Nombreux sont ceux qui pensent qu’une aggravation des rapports entre les Etats-Unis et la Russie représente un grand danger pour le monde entier. Que devrait faire l’Europe, que devrait faire l’Allemagne pour l’éviter?

On constate que Poutine n’a pas mis en place de Guantánamo, qu’il n’a pas mené de guerres contraires au droit international. Il essaie de présenter les affaires de son pays de manière à être entendu autour des tables de négociations internationales. C’est quelque chose que je dois prendre en compte dans mes contacts avec ce voisin. Je peux le trouver trop grand et trop puissant, mais il existe. Dans nos relations avec la Fédération de Russie, il nous faut donc préférer à toutes choses des rapports francs qui tiennent compte des contenus et respectent les formes et nos valeurs.
Nous vous remercions de cet entretien.    •

*    Willy Wimmer est, depuis 1976, député au Bundestag et membre du groupe parlementaire CDU/CSU. D’avril 1985 à décembre 1988, il fut président du groupe de travail sur la politique de défense de son groupe parlementaire. De 1988 à 1992, il a occupé les fonctions de Secrétaire d’Etat parlementaire au ministère de la Défense. Actuellement, il est vice-président de la délégation du Bundestag à l’Assemblée parlementaire de l’OSCE. Il s’est, en 1999, vivement opposé à la guerre en Yougoslavie, contraire au droit international, et à la participation de l’Allemagne à cette guerre. Il s’est également opposé aux guerres en Irak et en Afghanistan. Pour réagir contre la décision du Bundestag d’envoyer des Tornados allemands en Afghanistan, il a, en mars dernier, avec son collègue Peter Gauweiler, également membre du groupe parlementaire CDU/CSU, déposé plainte auprès de la Cour constitutionnelle. Le texte de cette plainte, rejetée pour vice de forme, a ensuite été repris pour l’essentiel par le groupe parlementaire de La Gauche. Une décision sera prise cet été à ce sujet. 


1    L’économiste américain Jeffrey D. Sachs a commencé par enseigner l’économie à l’Université de Harvard. Après avoir «conseillé» la Bolivie (après 1985) et la Pologne (après 1989), il fut, de 1991 à 1994, le conseiller du président Boris Eltsine et travailla à la transformation de l’économie russe. Il misa exclusivement sur la libéralisation, les privatisations et l’abandon des interventions de l’Etat sur le marché. Cette transformation fut un échec total qui ruina la Russie.
2    Le Shanghai Five était le groupe informel auquel a succédé l’Organisation de coopération de Shanghai. Il fut fondé en 1996 lors de la signature du Traité sur l’approfondissement de la confiance militaire dans les régions frontalières. Les membres fondateurs étaient la Russie, la République populaire de Chine, le Kasakhstan, le Kirghizistan, et le Tadjikistan. Un point essentiel du Traité portait sur le règlement pacifique des conflits frontaliers entre les pays signataires.
3    Manfred Wörner (CDU) fut ministre de la Défense de la République fédérale allemande de 1982 à 1988 et secrétaire général de l’OTAN de 1988 jusqu’à sa mort en août 1994. C’est pendant son mandat de secrétaire général de l’OTAN qu’ont eu lieu la dissolution du Pacte de Varsovie et de l’Union soviétique.

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Vendredi 29 Juin 2007

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