Politique Nationale/Internationale

Canada : les sociaux-démocrates appuient le gouvernement conservateur


Il y a plus d’un an, le parti social-démocrate du Canada, le Nouveau Parti démocratique (NDP), s’est rangé aux côtés des conservateurs de Stephen Harper pour faire de la corruption du Parti libéral la principale question de l’élection fédérale de janvier 2006. Il aidait ainsi Harper à cacher ses vues néoconservatrices et ouvrait la voie à un gouvernement conservateur minoritaire.


Richard Dufour
Mardi 23 Janvier 2007

Par Richard Dufour




En soutenant la campagne anti-corruption des conservateurs qui visait à faire diversion, les sociaux-démocrates canadiens cherchaient à prendre leurs distances d’avec les libéraux, dont ils ont soutenu le gouvernement minoritaire pendant plus de six mois, à partir du printemps 2005. Les actions du NPD étaient en ligne avec les désirs de la grande entreprise, qui était mécontente du gouvernement libéral de Jean Chrétien et Paul Martin, au pouvoir depuis 12 ans, même s’il avait imposé les plus grandes compressions budgétaires dans les dépenses sociales de l’histoire du Canada, qu’il avait couper les impôts et les taxes pour les entreprises et les biens nantis, qu’il avait significativement augmenté les dépenses militaires et que, de façon générale, il avait mis en œuvre un programme de droite.

Aujourd’hui, alors que les conservateurs doivent composer avec une opposition croissante à la guerre en Afghanistan sous direction des Etats-Unis et cherchent à obtenir une majorité dans une nouvelle élection — qui pourrait avoir lieu aussi tôt que ce printemps — pour aller de l’avant avec leur programme militariste en faveur de la grande entreprise, le NPD vient encore une fois à l’aide d’Harper. Récemment, le chef du NPD fédéral, Jack Layton, et d’autres députés d’avant-plan du NPD ont laissé savoir que le NPD est prêt à offrir leur appui au gouvernement conservateur en échange de concessions sur leur politique, plus particulièrement sur la question de l’environnement.

Les rencontres au plus haut niveau entre les deux formations se sont intensifiées depuis qu’un député libéral a passé aux conservateurs plus tôt ce mois, faisant passer le nombre de sièges des conservateurs à 125 dans un Parlement qui en compte 308. En conséquence, le NPD, qui a 29 députés, peut à lui seul soutenir le gouvernement minoritaire d’Harper au pouvoir.

Le 10 janvier, Layton a discuté pendant une demi-heure avec le nouveau ministre conservateur de l’Environnement, John Baird, de la position du NPD sur les changements climatiques.

Bien qu’il reste à voir si les sociaux-démocrates canadiens iront aussi loin que voter en faveur du budget conservateur en mars — une option considérée par Harper est de provoquer des élections en présentant un budget tellement en faveur de la grande entreprise que les partis de l’opposition n’auront pas d’autres choix que de le rejeter —, Layton et le NPD ont dit à plusieurs occasions qu’ils ne sont pas opposés en principe à soutenir un gouvernement conservateur.

Par exemple, le 8 janvier, Layton a dit que le NPD considèrerait le programme législatif des conservateurs « à la pièce » et qu’ils ne s’engageront pas à soutenir le budget conservateur et les autres votes sur des questions de confiance à moins que ce dernier apporte des changements importants aux politiques environnementales du gouvernement.

Le rapprochement entre le parti soi-disant de gauche au Canada et le gouvernement conservateur, un régime que l’administration Bush considère être parmi ses alliés les plus proches au niveau international, est justifié par les sociaux-démocrates sur la base du besoin urgent de s’attaquer au problème du réchauffement mondial. Layton a utilisé cette question pour défendre une nouvelle relation avec les partis traditionnels du pouvoir du Capital canadien, disant qu’elle offrait « l’occasion de mettre de côté les disputes politiques traditionnelles et d’arriver dans les faits à produire des résultats ».

Plus tôt ce mois, on lui demanda dans une entrevue qu’il donnait à CBC, le réseau de la télévision publique canadienne : « Jusqu’où êtes-vous prêt à aller pour travailler avec Stephen Harper sur la loi sur la qualité de l’air pour maintenir son gouvernement au pouvoir ? » Layton n’a pas dit qu’il n’appuierait pas le gouvernement. Il n’a pas non plus dénoncé la loi environnementale d’Harper, qui prévoit qu’il n’y aura aucune diminution des émissions des gaz à effet de serre avant 2050.

Layton a adopté un ton conciliateur, promettant de « proposer quelque chose que tous les partis appuieront ». (En automne dernier, le rôle du NPD a été essentiel pour empêcher la « Loi sur la qualité de l'air » d'être défaite au parlement, permettant plutôt qu'elle soit étudiée par un comité parlementaire pour « amendement »).

Lorsque l'interviewer a fait référence aux « intérêts » qui se cachent derrière l'indifférence des conservateurs face au réchauffement de la planète -- l'industrie canadienne du pétrole et du gaz serait au haut de la liste -- Layton a rejeté toute insinuation que la crise environnementale serait une question de classe, le produit de la subordination de l'économie et de la société à la recherche du profit, et à la division du monde en un système d'États-nations en compétition.

Le véritable problème, soutient Layton, est que les gens n'ont pas concilié « la crise que nous vivons au niveau de la planète avec leur responsabilité d'agir... il est temps pour nous de mettre de côté les questions partisanes ».

L'avertissement sur les questions partisanes voulait rassurer l'élite patronale canadienne que le NPD est un parti « responsable », voué entièrement à la défense de l'ordre social existant, et que son appel en automne dernier pour le retrait des troupes canadiennes de l'Afghanistan n'était qu’une manoeuvre politique ayant pour but de s'attirer des votes et empêcher l'émergence d'une véritable opposition à l'impérialisme canadien.

L'attaque de Layton sur les « questions partisanes » se voulait aussi un appel à l'élite dirigeante -- dont les ambitions mondiales sont essentiellement orientées vers le potentiel du Canada à devenir une « superpuissance énergétique » à cause de ses réserves abondantes de pétrole et de gaz naturel -- pour qu'elle aille au-delà des intérêts de ses différentes sections pour bâtir un consensus sur la politique nationale.

Certaines sections de l'entreprise canadienne, telles que les producteurs de pétrole et de gaz et les constructeurs automobiles, sont opposées à toute nouvelle réglementation environnementale importante qui les forcerait à investir dans des technologies moins polluantes, ce qui menacerait leurs profits.

D'autres sections croient qu'un marché pour les produits « verts » est en émergence et qu'une certaine forme de réglementation internationale sur les émissions de gaz à effet de serre est inévitable. Elles soutiennent que plutôt que résister à ces développements, le gouvernement canadien et l'entreprise devraient en tirer avantage. Ces sections de l'élite soutiennent que, bien que les États-Unis soient assez puissants pour retarder des changements aux règles d'émissions de gaz à effet de serre, les intérêts de l'entreprise canadienne seraient mieux servis si le Canada se trouvait à la table de négociation dès le départ et ainsi en bonne posture pour exiger des lois adaptées à ses plans d'augmentation massive de l'exploitation des sables bitumineux de l'Alberta.

Cette position est celle du nouveau chef du Parti libéral Stéphane Dion. « Le Canada va énormément réduire ses émissions, mais nous allons aussi faire énormément d'argent, » a déclaré Dion la semaine dernière lors d'un discours devant l'Economic Club et la Chambre de commerce de Toronto.

Cette position a été reprise par Layton à une retraite du caucus du NPD où il a affirmé à ses collègues que « les nouvelles industries et technologies en accord avec le développement durable seront la pierre angulaire de la création d'emplois du 21e siècle ».

Le nationalisme économique réactionnaire à la base des positions de Layton a ressurgi lors d'une dispute avec Buzz Hargrove, le président du syndicat des Travailleurs canadiens de l'automobile (TCA), qui avait critiqué l'appel du NPD pour une réglementation environnementale dans l'industrie automobile comme étant « destructrice d'emplois ». À moins que « notre industrie » ne change d'orientation, a répliqué Layton, « les voitures à faible consommation d'énergie que les gens recherchent vont provenir de la Chine ».

Hargrove, devrait-on noter, a organisé la désaffiliation des TCA du NPD. Hargrove et la direction du NPD sont entrés en collision sur la question de l'appel des TCA pour réélection d'un gouvernement minoritaire libéral pour les élections de 2006, un gouvernement, avait dit Hargrove, qui devrait être soutenu par le NPD par un accord ou dans le cadre formel d'un gouvernement de coalition libérale et NPD. Le NPD n'était en aucun cas opposé en principe à une alliance avec le parti au pouvoir traditionnel de la grande entreprise canadienne - le MNPD n'avait-il pas appuyé les libéraux dans le précédent parlement. Mais la direction du NPD s'objectait à l'appel ouvert de Hargrove et des TCA pour une telle entente durant les élections parce qu'elle craignait que cela réduirait son pouvoir de négociation après les élections.

En partie dans le but d'apaiser les préoccupations au sein de la communauté d'affaires que le Canada risque d'être éclipsé dans le développement des technologies « vertes » et du marcher « vert » et en partie également pour contrer la perception du public qu'ils sont des négationnistes du réchauffement global à la solde de l'industrie albertaine du pétrole, les conservateurs ont été forcés de faire durant les dernières semaines de petits ajustements à leur politique environnementale.

Un nouveau ministre de l'environnement a été nommé en début d'année et un fond de 230 millions de dollars pour la recherche de technologie propre a été dévoilé cette semaine. De nouvelles annonces sont attendues prochainement, incluant la renaissance de promesses libérales de favoriser l'utilisation d'énergie renouvelable et d'accorder une aide financière aux familles qui améliorent leur efficacité énergétique. Le gouvernement considère également la mise en place d'objectifs à court terme pour la réduction des émissions des gaz à effet de serre.

Ces annonces font partie de la cour que fait Harper au NPD, qui inclut également des louanges pour l’approche « coopérative » de Layton au Parlement.

Les conservateurs peuvent en fin de compte décider de laisser tomber l'appui du NDP et déclencher une élection. Cependant, étant donné leurs résultats peu reluisants dans les sondages d'opinion, ils veulent garder toutes les options ouvertes. Dans les cas, un dialogue amical avec le NPD sert les intérêts des conservateurs.

Dans la mesure où Layton prend au sérieux l'intérêt tardif de Harper pour l'environnement, qu’il travaille avec lui pour faire revivre la loi sur la qualité de l'air et ne fait pas de l'intervention néocoloniale du Canada en Afghanistan une question nationale urgente à débattre, la voie est tracée pour que les conservateurs se présentent comme modérés et gagnent une majorité au Parlement.

Un tel résultat créerait les conditions pour une escalade importante de l'offensive de la classe dirigeante contre les travailleurs et le peuple opprimé d'Afghanistan et de toute autre cible outremer de l'impérialisme canadien.

Une telle perspective, cependant, ne fera pas reculer Layton. Réagissant à la suggestion que le NPD pourrait finir dans le lit d'un gouvernement qui comprend des amis néoconservateurs de Bush, Layton a répondu que sa « perspective a toujours été très loin de celle de M. Harper » pour poursuivre en faisant étalage d'un opportunisme crasse : « En politique, mon point de vue a toujours été de mettre l'accent sur l'obtention de résultats avec les conditions qui sont sur la table. »

Les « conditions » qui ont été « mises sur la table » sont le système capitaliste existant, un système qui a prouvé, dans les événements traumatisants du 20e et 21e siècle — deux guerres mondiales, la dictature fasciste, et de nombreuses guerres coloniales — aussi bien que par l'actuelle explosion d'inégalité sociale, d'insécurité économique, de pauvreté et de militarisme, son incapacité à subvenir aux besoins économiques, culturels et environnementaux des peuples du monde.

Le développement d'une véritable opposition socialiste et internationaliste à la grande entreprise canadienne ne sera possible qu'à travers une lutte implacable contre les sociaux-démocrates du NPD.

(Article original anglais paru le 20 janvier 2007) wsws.org


Mardi 23 Janvier 2007

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