Géopolitique et stratégie

Campagne de Russie: La thèse américaine très répandue du «retour» de la Russie à la guerre froide est destinée aux naïfs


hd. Le 14 juillet, le président russe Vladimir Poutine a suspendu par décret la participation de la Russie au Traité sur les forces conventionnelles en Europe (FCE). Cette suspension entrera en vigueur dans 150 jours. Le président russe avait annoncé cette mesure en février déjà et l’a justifiée en déclarant que la Russie avait procédé à un désarmement unilatéral vis-à-vis des Etats-Unis et de l’OTAN alors que les membres de l’Alliance n’avaient même pas signé le Traité FCE révisé en 1999. En outre, l’OTAN, contrairement à ses promesses, s’est avancée jusqu’aux frontières de la Russie, le gouvernement américain a l’intention d’établir des bases militaires en Bulgarie et en Roumanie et le projet de bouclier antimissile menace avant tout la Russie. Le gouvernement Bush et les Etats membres de l’OTAN n’ont pas accepté au cours des derniers mois les demandes de la Russie, ce qui a amené Poutine à déclarer qu’«une situation extraordinaire concernant la sécurité de la Russie nécessitait des mesures urgentes». En même temps, le gouvernement russe déclare qu’il «ne ferme pas la porte au dialogue». Les premières réactions des membres de l’OTAN ne manifestent aucune compréhension pour la position russe. Au contraire. L’article ci-dessous de Viatcheslav Dachitchev, conseiller, pendant de longues années, de Gorbatchev pour la politique étrangère, examine l’actuel conflit dans le cadre d’une analyse géopolitique.
Ces derniers temps, les médias des Etats-Unis et des pays européens membres de l’OTAN mènent une campagne de propagande comme on n’en avait plus vécu depuis le début de la confrontation ouverte entre l’Est et l’Ouest. La ministre américaine des Affaires étrangères Rice a déclaré, à la veille de sa visite à Moscou à la mi-mai, que la politique du Kremlin pourrait provoquer une nouvelle guerre froide bien que les Etats-Unis n’y aient aucun intérêt. Avant le sommet UE-Russie de Nijni-Novgorod, de nombreux politiciens de l’OTAN et de l’UE ont exprimé l’idée que pourrait naître une nouvelle image de «menace venant de l’Est» si la Russie poursuivait sa politique actuelle. Dans un discours devant le Congrès, le chef du Renseignement américain Michael McConnel a critiqué sévèrement la politique intérieure et extérieure du gouvernement russe, la taxant d’«antidémocratisme» et l’accusant de vouloir exercer un chantage sur l’Ouest en suspendant les livraisons de gaz et de pétrole. En Occident, on dresse un portrait négatif de la Russie. Aussi allons-nous examiner la nature de ces accusations et des oppositions entre la Russie d’une part et les Etats-Unis et leurs alliés de l’OTAN d’autre part. Qui menace qui? Qui fait chanter qui?

par Viatcheslav Dachitchev, Moscou


Viatcheslav Dachitchev
Jeudi 26 Juillet 2007

Campagne de Russie: La thèse américaine très répandue du «retour» de la Russie à la guerre froide est destinée aux naïfs

Qui menace qui?

Le facteur principal qui exerce un effet déterminant sur la situation géopolitique, géo­stratégique et géoéconomique de la Russie est sans aucun doute la politique des Etats-Unis. Il semblait qu’après la transformation du système soviétique et l’abandon par Gorbatchev de la politique hégémonique messianique du communisme, en particulier après l’effondrement de l’Union soviétique, que les oppositions systémiques et géopolitiques entre les USA et la Russie avaient disparu et que de toutes nouvelles conditions propices à l’établissement de relations pacifiques et constructives avaient été créées. En réalité, ce fut tout le contraire. La Russie s’est vue confrontée au défi et à la nécessité de réagir aux visées d’expansion des Etats-Unis, d’affirmer sa souveraineté, son intégrité et finalement son existence.

Délire de toute-puissance géopolitique des élites américaines

Ce fait constitue la cause principale de la crise des relations entre les USA et la Russie qui a mûri sans qu’on s’en aperçoive au cours des 16 dernières années et qui éclate finalement au grand jour. Le gouvernement américain attribue la dégradation des relations entre les deux pays à la Russie. Mais lequel des deux pays met en danger la sécurité et la souveraineté de l’autre? Les faits sont là et personne ne saurait les contester.

«Projets» américains pour la Russie

Dans les documents programmatiques officiels de l’élite dirigeante de Washington, on se fixe ouvertement l’objectif d’instaurer la domination globale des Etats-Unis, d’imposer au monde les «valeurs» américaines et de subordonner les autres pays aux intérêts américains. Cela ressort par exemple du Projet pour un nouveau siècle américain. Les pays qui ne voudront pas se soumettre y seront contraints par la force ou par d’autres moyens. Bush a énoncé sans détours ce principe de la politique américaine: «Qui n’est pas avec nous est contre nous.» Supposer que la Russie accepte de renoncer à sa souveraineté et, comme beaucoup de pays d’Europe, à devenir un vassal et un satellite des Etats-Unis serait une dangereuse erreur. Mais c’est exactement ce que recherchent les Américains. Et si la Russie résiste, on la déclarera à nouveau «Empire du mal» pour faire croire à l’opinion qu’elle représente un danger. Derrière la façade de cette campagne de propagande antirusse se cachent de vastes projets. Les ressources du sol russe attirent l’«élite mondiale» des Etats-Unis comme un aimant irrésistible. L’ex-ministre des Affaires étrangères Albright a dit ouvertement ce que pensent les représentants de cette élite: «C’est injuste que la Sibérie n’appartienne qu’à la Russie.» C’est pourquoi, estime Zbigniew Brezinski, la Russie doit être morcelée en trois parties: une république de Russie, jusqu’à l’Oural, une république de Sibérie occidentale et une République extrême-orientale. L’objectif de la globalisation à l’américaine consiste justement à s’emparer des ressources mondiales et cela met en péril les intérêts de la Russie et d’autres pays.

Politique du nouvel endiguement: stratégie du pillage «discret»

Après l’effondrement de l’Union soviétique, les Etats-Unis n’ont pas mis un terme à la guerre froide. Seules les méthodes ont changé. La politique russe du gouvernement Clinton était, on le sait, fondée sur la «nouvelle politique d’endiguement» (New Containement Policy). Elle avait notamment pour but la destruction de l’Etat russe, son pillage et sa «conquête discrète» avec l’aide de forces intérieures proaméricaines, la plupart du temps achetées. A la fin du règne d’Eltsine, qui était conseillé par des membres des services secrets américains, les Etats-Unis étaient très près de cet objectif. Angela Stent, directrice du Center for Eurasian, Russian and East European Studies, a avoué que le programme politique des années Eltsine avait été établi par l’Occident [comprenez: par les Etats-Unis].1 C’est pourquoi la thèse très répandue du retour de la Russie à la guerre froide est absurde. Elle est destinée aux naïfs. Mais si Washington a l’intention d’entraîner la Russie dans cette guerre pour la saigner par la course aux armements comme à l’époque soviétique, il échouera. S’appuyant sur la doctrine de la «suffisance raisonnable» des forces stratégiques, la Russie est en mesure d’assurer sa sécurité et de protéger son intégrité. La nouvelle politique américaine d’«endiguement» de la Russie a provoqué le mécontentement de milieux politiques européens réalistes et responsables. Ainsi, les responsables de l’état-major de planification du ministère allemand des Affaires étrangères écrivaient ce qui suit au stade initial de cette politique: «Les stratégies de ‹neo-containement› et de ‹benign neglect› ou seulement de coopération sélective avec la Russie ne sont pas justifiées. La Russie n’est pas une menace mais un partenaire important qui continue à avoir une grande influence sur la sécurité en Europe et en Asie.»2

Réarmement américain sans exemple

Après l’effondrement de l’Union soviétique, les Etats-Unis se sont lancés dans une politique sans exemple de réarmement et de militarisation. Le budget de la défense est deux fois plus élevé qu’au plus fort de la guerre froide. Selon l’Institut international de recherches sur la paix de Stockholm (SIPRI), les dépenses militaires des Etats-Unis se sont montées en 2006 à 528 milliards de dollars, c’est-à-dire à la moitié du total des dépenses militaires mondiales alors que la Russie ne dépensait que 34,7 milliards de dollars à cette fin, c’est-à-dire 4% des dépenses mondiales. Les troupes américaines sont stationnées dans 130 pays. En Allemagne, il y a actuellement 40 000 soldats américains et 22 000 soldats britanniques avec tout leur équipement et des armes nucléaires. En Bulgarie et en Roumanie, les Américains établissent des bases militaires sur les côtes de la mer Noire. On se demande pourquoi. Pour la lutte contre le «terrorisme international»? On n’a pas besoin pour cela de forces armées aussi considérables. Les Etats-Unis sont donc les initiateurs de la course mondiale aux armements. D’autres pays sont contraints de réarmer – également avec des armes nucléaires – afin de se protéger du diktat américain. Et c’est également la politique américaine qui provoque des phénomènes actuels comme le «terrorisme international». Ce n’est là rien d’autre que la réaction contre la politique hégémonique des USA et ces derniers ont besoin d’agiter le spectre du terrorisme pour se justifier.

Elargissement à l’Est de l’OTAN, un jeu des Etats-Unis avec le feu?

L’infrastructure et le champ d’action de l’OTAN, principal instrument de domination en Europe, ont été étendus vers l’Est jusqu’à la frontière occidentale de la Russie. La question se pose donc à nouveau: Contre qui cela est-il dirigé? Et même, quelle est la raison d’être de l’OTAN? Car ni actuellement ni dans un avenir lointain, l’Europe n’est menacée par personne. Le but est de maintenir et de renforcer la domination américaine en Europe et d’exercer une pression militaire et un chantage politique sur la Russie. Ou de l’attaquer au besoin par surprise à l’heure H? C’est pourquoi les Etats-Unis refusent obstinément de transformer l’OTAN en un système de sécurité de l’ensemble de l’Europe. Un autre objectif de l’expansion à l’Est de l’OTAN est manifeste: le gouvernement américain tient à engager les troupes de l’Alliance dans ses entreprises militaires (Irak, Afghanistan, éventuellement Iran et ailleurs). Les Etats-Unis ne peuvent pas mener seuls leurs aventures militaires. Ils ont un besoin urgent de chair à canon et de mercenaires étrangers. C’est pour cela qu’a été élaborée la doctrine de la «globalisation de l’OTAN», qui consiste dans le passage d’une stratégie de défense à une stratégie d’intervention. Cette doctrine peut également être appliquée contre la Russie. Il est tout à fait symptomatique que Saakachvili et Iouchtchenko, avant l’entrée de la Géorgie et de l’Ukraine dans l’OTAN, aient envoyé chacun 1000 soldats de leur pays en Irak. Ils sont ainsi devenus les complices de l’agression des USA contre le peuple irakien. La Lituanie a envoyé ses officiers et des soldats en Afghanistan. Défendraient-ils également leurs intérêts nationaux en Hindu Kuch?

Sérieux dangers pour la Russie et la paix en Europe

Le gouvernement américain a commencé – sans consulter ses alliés et sans leur accord – à installer son bouclier antimissile en République tchèque et en Pologne. On peut s’attendre à ce que cette infrastructure militaire soit étendue à d’autres pays de l’OTAN et de l’UE et devienne une sérieuse menace pour la sécurité de la Russie et pour la paix et la stabilité en Europe. On apprend que des projets de stationnement de missiles américains sur le territoire de l’Ukraine et de la Géorgie sont en préparation. S’ils sont mis en œuvre, on risque une nouvelle «crise de Cuba», mais cette fois en Europe.

Lors de la crise de Cuba, une étincelle de raison nous a sauvés

L’exemple de la crise des fusées des années 1959 à 1962 entre les Etats-Unis et la Russie montre à quel point le stationnement de missiles américains en Europe menace la paix. Lorsqu’en 1959 les Américains ont installé leurs fusées en Turquie à proximité de la frontière soviétique, le président Eisenhower a déclaré: «C’est comme si les Soviétiques avaient stationné leurs fusées au Mexique ou à Cuba.» Lorsque l’Union soviétique a riposté en essayant d’installer ses fusées à Cuba, un conflit soviéto-américain a éclaté qui a failli dégénérer en guerre nucléaire. John F. Kennedy a ordonné le blocus maritime de Cuba et menacé l’Union soviétique d’une frappe nucléaire. Dieu merci, la raison l’a emporté à Moscou et à Washington et on a réussi à éviter la guerre. Après cette confrontation dramatique, Kennedy déclara: «L’humanité doit mettre un terme à la guerre, sinon la guerre mettra un terme à l’humanité.» Malheureusement Bush et ceux qui le soutiennent n’ont pas fait leur cette amère vérité.

Scénarios de frappe contre la Russie …

Dans les années 1970–80, j’ai fait tout mon possible, en tant que conseiller universitaire des plus hautes instances dirigeantes d’Union soviétique, pour les persuader de trouver des moyens de mettre fin à la guerre froide et à la course aux armements. Ce fut un des objectifs les plus importants de la politique étrangère de Gorbatchev. Cette politique fut heureusement couronnée de succès: en novembre 1990, tous les pays européens, les Etats-Unis et le Canada signèrent la Charte de Paris qui marquait la fin de la guerre froide. Les Européens étaient soulagés.
Il est d’autant plus amer et tragique de lire dans les journaux russes, 17 ans après, des articles sur des scénarios de guerre de l’OTAN contre la Russie. Ainsi, les généraux Alexandr Vladimirov et Mikhaïl Chodorenok, membres du «Collège des experts militaires», ont exprimé l’idée que la première mission stratégique de l’OTAN dans une guerre contre la Russie consisterait à la paralyser en une semaine par des frappes nucléaires pour l’occuper ensuite. La première heure de la guerre serait décisive. Il faudrait créer au préalable les conditions favorables à une guerre-éclair victorieuse: cela consisterait à neutraliser la capacité nucléaire russe d’endiguement et de seconde frappe, à intégrer l’Ukraine et la Géorgie dans l’OTAN, à remplacer les élites gouvernementales en Biélorussie et au Kazakhstan, à provoquer des conflits et des troubles dans le Caucase, dans le bassin de la Volga (avant tout en Tatarstan) et dans la région caspienne, à stationner des troupes d’intervention dans les pays baltes, en Ukraine, en Géorgie et si possible également au Kazakhstan, à assurer la suprématie absolue de l’OTAN dans les airs, sur les mers, dans l’espace et dans la sphère informatique, et à activer la «cinquième colonne» en Russie. Ce scénario pourrait devenir réalité si la Russie restait un «pays pétrolier» aux technologies sous-développées, si le fossé profond entre le peuple et l’élite dirigeante persistait, si celle-ci était constamment la proie de conflits, si l’industrie et les forces armées restaient au niveau d’avant-hier.3 Cela relève évidemment du virtuel.

…, les véritables «dividendes de la paix»

L’armée doit être prête à toutes les éventualités et percevoir la situation de manière adéquate. Cette perception de la réalité est une conséquence directe de la politique américaine à l’égard de la Russie. Cette manière de penser reflète le fait que, depuis le tournant historique de 1990 en Europe, on nous induit en erreur avec les discours sur les «dividendes de la paix».
Les Etats-Unis ont poussé les Russes hors de l’Europe de l’Est et ont créé dans cette région une ceinture de pays dirigés par des gouvernements proaméricains qui mènent une politique extrêmement antirusse. Les nouveaux dirigeants de ces pays sont appelés à répandre dans l’opinion européenne une image négative de la Russie. Les Etats-Unis ont besoin d’un épouvantail, le «danger venant de l’Est», pour justifier la nécessité du maintien et du renforcement de l’OTAN, sans parler de la création de tensions en Europe.

Les hommes de main oranges

Ces dernières années, les Etats-Unis ont commencé à refouler la Russie hors de l’espace postsoviétique. Il est dans leur intérêt de susciter dans les pays de cette région des troubles et des conflits, de détruire leur stabilité sociale et politique afin de créer des conditions favorables à des «révolutions oranges», de renverser leurs gouvernements par le «pouvoir de la rue», et de placer aux commandes leurs hommes de main comme cela a été le cas en Ukraine et en Géorgie. Les services secrets américains sont particulièrement actifs en Ukraine. Un professeur de l’université de New York, Stephen F. Cohen, a écrit très justement que «le nouveau front de la guerre froide passe par l’Ukraine».4 En 1999, lors du sommet de l’OTAN de Washington, fut créé le groupement antirusse GUAM, composé de la Géorgie, de l’Ukraine, de l’Azerbaïdjan et de la Moldavie. A l’époque, les Etats-Unis avaient l’intention de créer un contrepoids à la CEI qui était née après l’effondrement de l’Union soviétique. La Pologne, la Lituanie et la Roumanie ont participé au sommet du GUAM en juin de cette année, naturellement à la demande pressante des Etats-Unis. A l’initiative de ces pays, la question de l’intégration des pays du GUAM dans l’OTAN a été inscrite à l’ordre du jour de la séance et discutée. Des représentants de nombreux pays de l’OTAN et de l’UE et même du Japon étaient présents.

Les hommes en ont assez des «valeurs» américaines

Maintenant, les Etats-Unis concentrent leurs activités directement sur la Russie. Ils espèrent réussir à lui donner la couleur orange. C’est ce qui explique pourquoi ils ont, ces derniers temps, lancé une intense campagne antirusse. L’incapacité de l’élite dirigeante américaine à ranimer la «cinquième colonne» née sous Eltsine a suscité un vif mécontentement. Après 2000, les lobbyistes américains ont perdu beaucoup de leur influence. La société russe s’est rendu compte des dangers que la politique et les «valeurs» américaines entraînaient pour la sécurité intérieure de la Russie. L’«élite mondiale» américaine ne peut plus compter sur une attitude pro­américaine de la base de la société russe. Les «oranges» de Russie, comme les défenseurs de la politique américaine Kasianov et Kasparov (ce dernier possède la double nationalité russe et américaine), jouent un rôle marginal sur la scène politique russe. Avant les élections législatives (Douma) et présidentielles, les Américains font n’importe quoi pour augmenter le poids de ces milieux et maintenir au pouvoir la nomenklatura eltsinienne.

Les guerres sont le fruit de ces «valeurs»

La politique globale des Etats-Unis est placée sous le signe de la «protection et de la promotion de la liberté et de la démocratie» dans le monde entier. Les nouveaux croisés proclament qu’ils sont résolus à convertir les peuples à leur croyance pour les amener à adopter les «valeurs» américaines. C’est hypocrite car l’élite dirigeante américaine se rend très bien compte que la démocratie, en Amérique, a beaucoup de défauts. Elle savait d’autant plus, lors de la planification des guerres contre l’Afghanistan et l’Irak, que les «valeurs» américaines n’avaient pas de succès là-bas. En réalité, l’«élite mondiale» s’intéressait avant tout au pétrole et au gaz de cette région. Les tragédies de la guerre en Afghanistan et en Irak ont révélé la faillite du nouveau messianisme américain. Le monde ne peut pas se développer dans l’esprit de l’«interventionnisme humanitaire (!)» américain mais selon le principe de l’«unité dans la diversité» et la règle raisonnable du «vivre et laisser vivre». Derrière leur offensive contre la Russie également, il y a avant tout le «souci» hypocrite de sa liberté et de sa démocratie, à défaut d’autres justifications.
Derrière la façade de la «démocratisation» de la Russie se cache la volonté de la transformer en un instrument docile pour lui imposer les intérêts américains. Seul un Etat fort peut s’opposer à l’expansion américaine. Ce n’est pas un hasard si Poutine a dû, sous la pression de la base, rétablir l’autorité de l’Etat russe détruite sous Eltsine. Naturellement, cela a énormément mécontenté Washington. Pour perturber et entraver le plus possible le processus du renforcement du pouvoir de l’Etat en Russie, il a exercé de fortes pressions politiques et propagandistes en le présentant comme un dirigeant autoritaire.

Détourner l’attention de la véritable catastrophe?

Les Etats-Unis ont entraîné les pays de l’Union européenne dans leur croisade contre la Russie. La Commission européenne, le Parlement européen et le Conseil de l’Europe ne manquent pas une occasion d’accuser la Russie de violer les droits de l’homme et les libertés mais ils exagèrent et falsifient la réalité. Et ils gardent un silence total sur des choses et des dangers beaucoup plus graves, notamment sur le fait que les Etats-Unis mettent en danger la paix dans le monde et qu’ils réarment. Comment expliquer que les problèmes de désarmement, de régulation des armements et de maintien de la paix aient disparu des ordres du jour des gouvernements des pays de l’UE et que la question des dangers de la militarisation du monde n’a pas été soulevée au cours des 17 dernières années?
Lors du Sommet du G-8 de Heiligendamm, on a placé au premier plan la lutte contre le changement climatique. N’est-ce pas parce que le Pentagone avait, dans un rapport publié peu avant la rencontre, affirmé que c’est le réchauffement climatique qui représentait «le plus grand danger pour la sécurité mondiale»? Alors qu’en 2006, des dizaines de guerres étaient menées dans le monde, que l’on était près d’utiliser l’arme nucléaire (en Iran), que la doctrine militaire américaine prévoit et justifie le recours à ces armes et à des guerres préventives. Nous nous trouvons aujourd’hui dans une crise politique d’avant-guerre et nous devons cette dangereuse situation à la politique américaine. Si elle aboutit à une apocalypse, nous n’aurons plus besoin ni de démocratie, ni de libertés ni de protection de l’environnement. C’est à ce propos que les politiciens doivent tirer la sonnette d’alarme.
On pourrait allonger la liste des provocations et des défis lancés à la Russie par les Américains et les risques qu’ils font courir à la paix mais ceux que nous venons de mentionner suffisent à faire comprendre lequel des deux pays sape les relations russo-américaines et essaie de mobiliser contre la Russie les pays d’Europe, du Caucase et d’Asie centrale. Même en occident, de nombreux analystes raisonnables parlent dans leurs articles et leurs livres du caractère dangereux et destructeur de la politique antirusse des USA. Mentionnons notamment l’ouvrage fondamental du journaliste Peter Scholl-Latour, spécialiste réputé des relations internationales, intitulé «Russland im Zangengriff». L’hebdomadaire Zeit-Fragen a très bien défini les objectifs géopolitiques des Etats-Unis: «Quand on voit aujourd’hui comment les USA encerclent la Russie et la Chine, comment ils resserrent de plus en plus l’anneau de leurs bases militaires autour de ces deux pays, comment ils transforment l’OTAN en instrument de politique étrangère, comment ils essaient de diviser l’Europe, comment ils méprisent le monopole légal de la force détenu par les Nations Unies, comment ils justifient les guerres préventives et n’écartent même plus l’éventualité d’une première frappe nucléaire, on ne peut que parler de politique impérialiste …»5

La Russie ne veut pas de confrontation avec les Etats-Unis …

Qu’en est-il de la politique russe? Peut-on lui reprocher une attitude hostile, voire une politique de confrontation à l’égard des USA? Absolument pas. Elle n’a rien fait qui ait l’apparence d’une action antiaméricaine. Récemment, l’ancien Premier ministre russe Evgueni Primakov a confirmé, dans une interview accordée au journal Rossia, que la Russie ne menait «pas une politique antiaméricaine».6 Il a dit la vérité, mais cette politique est préjudiciable aux intérêts et à la sécurité de la Russie. Elle encourage Washington à d’autres actions antirusses. N’est-il pas étonnant qu’on puisse lire aujourd’hui dans les journaux russes que «le partenariat stratégique entre les USA et la Russie est encore possible» ou qu’«il faut collaborer avec les USA à la création du système antimissile» (Nezavisimaya Gazeta, journal qui appartenait à Berezovski, et autres journaux)?
Ces voix sont celles des lobbyistes américains. Comment un partenariat stratégique entre la Russie et les Etats-Unis serait-il possible si ces derniers poursuivent et renforcent de manière déterminée et systématique leur politique hostile à l’égard de la Russie. Cette politique se heurte naturellement à l’opposition de l’opinion publique russe qui se sent menacée et manifeste de l’antiaméricanisme. Parallèlement, une partie de l’élite politique russe s’étonne que les dirigeants russes n’aient pas de concept clair en matière de politique étrangère pour empêcher l’expansion américaine. A ce sujet, la Literaturnaia Gazeta a écrit ceci: «Nous remettons nous-même l’initiative stratégique entre les mains de notre adversaire géopolitique pratiquement sur notre propre terrain. A cause de notre «passivité militaire», nous perdons même la bataille en faveur de nos peuples frères et nous nous retirons des régions voisines. Nous nous condamnons ainsi à la défaite, ce que l’on peut qualifier de crime. Il est incroyable (et scandaleux) que les dirigeants russes restent totalement passifs et n’aient pas de politique mûrement réfléchie destinée à défendre nos intérêts. Nous ne nous battons pas contre notre adversaire ni pour nos amis.»7
Il est à cet égard significatif qu’un journal national russe ait, en inversant un proverbe russe, qualifié le discours tenu à Munich par Poutine de «cuillerée de miel dans un tonneau de goudron». [Une cuillerée de goudron ruine un tonneau de miel.]8

… mais elle ne sera pas un Etat vassal des Etats-Unis

Le célèbre homme politique américain George Kennan a, peu après la Seconde Guerre mondiale, lorsque Staline a lancé son offensive contre les positions de l’occident, formulé la «doctrine du confinement» de l’expansion soviétique. C’était objectivement nécessaire et raisonnable. Mais après l’effondrement de l’Union soviétique, il a condamné la politique d’endiguement dirigée contre la Russie. Il a lancé une mise en garde justifiée: cette politique mènera à une nouvelle confrontation et mettra en danger la stabilité et la paix dans le monde. Son avertissement n’a pas été entendu. Après la doctrine clintonienne de «nouvel endiguement», sa stratégie d’«approche indirecte» et de «conquête discrète» à l’ère Eltsine, l’administration Bush est passée à des actions franchement hostiles. Selon toute vraisemblance, elle n’a pas l’intention de changer de politique. A preuve les déclarations des membres du gouvernement à propos du problème le plus sensible des relations russo-américaines. Les Etats-Unis sont fermement décidés à installer leur système de défense antimissile en Europe.
Dans ces circonstances, la Russie n’a pas d’autre choix que d’élaborer sa propre «doctrine d’endiguement» de l’expansion de l’«élite mondiale» américaine, c’est-à-dire un système de mesures politiques, militaires, économiques notamment pour protéger sa sécurité et sa souveraineté. Elle ne sera sans aucun doute pas seule dans son opposition à la domination américaine sur la scène géopolitique mondiale. Mais une nouvelle confrontation avec les USA n’est absolument pas dans son intérêt. Au contraire, elle a besoin d’une coopération générale avec les Etats-Unis, mais cette coopération n’est possible que si Washington renonce à sa politique de confrontation et de domination globale par la force des armes pendant qu’il est encore temps.

Supposer que la Russie accepte de renoncer à sa souveraineté et, comme beaucoup de pays d’Europe, à devenir un vassal et un satellite des Etats-Unis serait une dangereuse erreur. Mais c’est exactement ce que recherchent les Américains.
Viatcheslav Dachitchev
C’est injuste que la Sibérie n’appartienne qu’à la Russie.
Madeleine Albright
L’humanité doit mettre un terme à la guerre, sinon la guerre mettra un terme à l’humanité.
John F. Kennedy

La coexistence pacifique est possible si l’Europe y tient

On peut voir dans le destin de la Russie une certaine similitude avec celui de l’Allemagne en ce qui concerne les effets de la puissance extérieure américaine. Après la Seconde Guerre mondiale, on a assisté à la naissance de deux Allemagnes: une américaine et une soviétique. En 1990, ce fut enfin la bienvenue réunification, mais elle n’apporta pas de véritable souveraineté à l’Allemagne. Après l’effondrement de l’Union soviétique, il se créa de nouveau deux Allemagnes: une américaine et une allemande. L’avenir appartient sans aucun doute à la seconde. Elle ne cesse de gagner en force et Washington fait tout son possible pour maintenir sa domination sur l’Allemagne. La Russie a vécu la même chose. Sous Eltsine sont apparues deux Russies: une américaine et une russe. Poutine a considérablement réduit le pouvoir de la «Russie américaine». Dans le contexte des élections législatives et présidentielles de 2008, la lutte politique entre les deux s’est durcie. L’issue de cette lutte déterminera l’évolution à long terme de la Russie. Les Etats-Unis n’ont aucune chance de voir émerger des élections russes un gouvernement proaméricain. S’ils parvenaient à ce résultat, l’Europe tout entière sombrerait pour des décennies dans l’abîme de la sujétion aux USA.
Aussi est-il extrêmement important que la «Russie russe» et l’«Allemagne allemande» collaborent étroitement au nom de la création d’un nouvel ordre européen pacifique sans lignes de partage, sans hostilités, sans réarmement, sans missiles, sans la domination et les diktats transatlantiques, dans l’intérêt de la prospérité et de la liberté de tous les Européens. L’idéal serait que la France se joigne à cette collaboration. •


1 A. Stent; Selektive Partnerschaft. Die russisch-amerikanischen Beziehungen am Vorfeld des Wahl­jahrs 2008, Internationale Politik, juin 2007, p. 95
2 Manfred Huterer, Claus Krumrei, Russland und der Westen. Eine schwierige Integrationsaufgabe, Internationale Politik, octobre 2001, p. 29
3 Si la guerre éclate demain, hebdomadaire Nache Vremia (Notre Temps) no 21/7/07, pp. 4–5
4 Izvestia, 5/4/07
5 Bruno Bandulet, Die letzten Jahre des Dollars. Ein globales Spiel um Schulden, Geld und Macht, Zeit-Fragen du 5/7/2004
6 Quotidien russe Rossija, 19-25/4/07
7 L’ancienne voie du militarisme, Litaraturnaja Gazeta du 25/4-3/5/07, p. 3
8 Quotidien russe Vremija (Le Temps) du 3/5/07, p. 3




Jeudi 26 Juillet 2007

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