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Caligula et son cheval à Chicago Le messianisme démocratique


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Manuel de Diéguez
Samedi 19 Mai 2012

Caligula et son cheval à Chicago  Le messianisme démocratique

J'avais annoncé pour le 20 mai la suite de ma réflexion sur les fondements religieux de la tyrannie et sur la place qu'occupe Albert Camus dans une intelligence de l'histoire et de la politique dont toute son œuvre, et notamment son Caligula, portent l'éloquent témoignage.

Mais la gauche vient de prendre si spectaculairement rendez-vous avec Caligula et avec son cheval sur la scène internationale, que je demande à mes lecteurs de m'accompagner à Chicago aux côtés de ces deux personnages de légende. Car le bouclier anti-missiles que Washington entend installer en Europe avec la complicité silencieuse et passive de ses vassaux, ce bouclier fumant, dis-je, n'est autre que le cheval de Caligula des modernes, le célèbre quadrupède dont on sait que l'élévation de la queue et des nasaux au rang de consuls du peuple romain avait rappelé que le véritable pouvoir politique est toujours symbolique. A l'image de l'animal en sabots, le bouclier américain ne dispose pas de poudre à canon et sa cuirasse n'est qu'une crinière flottante dans le vent des idéalités de l'Olympe d'aujourd'hui.

En revanche, le machiavélisme qui fait hennir en tous lieux le messianisme démocratique américain s'inspire de l'évidence que la denture et la morsure du symbolique sont devenues les armes magiques de la Liberté. Si la Russie n'apprenait pas à décrypter le message du cheval de Caligula et l'Europe à étriller le consulat attaché aux sabots de cet équidé, la planète n'entrera pas dans la mutation du comique qui seule redonnera son hégémonie cérébrale aux descendants d'Aristophane. C'est que toute religion repose sur la maîtrise et le contrôle du monde onirique que le dominant installe dans l'encéphale de ses garçons d'écurie. C'est pourquoi l'inanité militaire du cheval de Caligula et du bouclier anti-missiles de l'OTAN nous conduisent à approfondir l'anthropologie critique de la tyrannie. Plaçons sous la lentille de nos microscopes la boîte crânienne du tyran de type démocratique et les neurones de ses palefreniers.

Par bonheur, c'est exactement ce que M. Hollande ira expliquer à M. Barack Obama: "Monsieur le Président de la planète du symbolique, lui dira-t-il, le Général de Gaulle avait prévu que si l'Alliance atlantique devait se doubler de la subordination militaire d'une Europe qui se trouverait entièrement placée sous le commandement de vos armes, nous nous verrions réduits à un no man's land politique; puis nous serions entraînés dans la stratégie implacable qui commande l'expansion messianique et guerrière des empires. Cette heure vient de sonner à l'horloge de l'histoire: mais vous pensez bien que si la Russie, la Chine, l'Inde, l'Afrique et l'Amérique du Sud devaient prendre acte des adieux de l'Europe sur la scène internationale, ces continents assureraient votre règne pour longtemps. Ils ont donc besoin que le Vieux Continent demeure le cœur incandescent et le cerveau éclairé du monde de demain. Nous ne pouvons remplacer le cerveau culinaire de l'Allemagne d'aujourd'hui par un cerveau politique et militaire. Il appartient donc à la France seule de redonner son échine à l'Europe."

Monsieur le Président, la France vous dit qu'elle n'acceptera pas la présence piaffante de votre cheval en Europe, la France vous dit que votre cheval ne pissera pas aux portes de la Russie, la France vous dit droit dans les yeux qu'elle chassera du Vieux Monde l'ombre portée de votre cheval. Comme vous le savez, Caligula avait baptisé son cheval Impétueux, ce qui signifie sans cervelle. L'Europe ne servira pas de râtelier à Incitatus; et nous ne tiendrons pas plus longtemps d le harnais de votre cheval en Afghanistan.


1 - Le messianisme démocratique aurait-il changé les lois de la guerre ?
2 - Le nouveau glaive du messianisme
3 - Que faire de Bossuet si Voltaire est à la barre ?
4 - Le pourrissement de l'autel du sacré et le ridicule diplomatique
5 - Le rire du parterre
6 - La livrée de Chicago
7 - L'Europe entre ciel et terre

*

1 - Le messianisme démocratique aurait-il changé les lois de la guerre?

Les Etats-Unis sont à la veille de mettre en service une universalisation méthodique et une unification conceptuelle de la machinerie du messianisme démocratique. Les objectifs de cette faribole préciseront, en retour, le mode d'emploi imposé au mythe de la Liberté. Si la science des Etats n'accédait pas au recul intellectuel indispensable à une connaissance rationnelle et à une pesée anthropologique de la sotériologie caligulesque de type démocratique, le XXIe siècle manquerait de l'assiette d'une problématique générale et d'une épistémologie ciblée capables d'observer et de juger les nouveaux échiquiers de l'histoire et du sacré; car le département d'Etat américain a d'ores et déjà posé les jalons d'une expansion idéologique de la religion de la Liberté et de son cheval dont l'assise anthropologique et le bouclier n'ont pas encore été compris ni de l'Europe, ni de la Russie.

Autrefois, le destin des peuples bien tenus par la bride se décidait immanquablement à l'école des armes de leurs palefreniers. Comment quelques cerveaux d'outre-Atlantique ont-ils théorisé un déplacement des termes mêmes de l'équation chevaline dont le modèle rendait compte de l'expansion classique des empires? Aurions-nous changé de cavalerie? Derrière le rideau des apparences, la force armée aurait-elle cessé de jouer, en dernier ressort le rôle du seul argument solide? En fin de parcours, l'histoire réelle du monde ne serait-elle plus celle qui faisait débarquer dans l'arène du monde la force musculaire d'un animal superficiellement vocalisé, faussement séraphisé, ridiculement idéalisé et trompeusement moralisé?

Dans ce cas, comment renoncerions-nous à l'évidence fondatrice de la science diplomatique, celle qui se trouvait validée depuis si longtemps qu'un seul adage l'exprimait avec une grande simplicité? "La guerre, disait-on, est la continuation de la politique par d'autres moyens". Cette doctrine était encore florissante et s'épanouissait dans toute sa candeur chez Mme Albright (Dieu l'Amérique et le monde, Ed. Salvador 2008): "Au début de chaque cours, écrit Mme Madeleine Albright, j'explique à mes étudiants que le but de la politique étrangère est de persuader les autres pays d'accepter ce que nous voulons. Et à cette fin, le président et son ou sa secrétaire d'Etat disposent de moyens allant du recours pur et simple à nos forces armées au travail patient du tissage diplomatique, sans oublier l'efficacité des arguments de la logique."

2 - Le nouveau glaive du messianisme

L'arme nucléaire du simianthrope a exigé une refonte de la politologie traditionnelle du mors au dents et de l'axiome inaugural de la politique de la cravache: au règne multimillénaire d'un postulat hérité de la zoologie, la logique est venue dire que le suicide à deux ou à plusieurs repose sur le présupposé absurde selon lequel l'apocalypse serait la simple "continuation de la politique par d'autres moyens", autrement dit, que le ridicule, quoique devenu matamoresque, demeurerait un interlocuteur dûment titularisé de la politologie moderne et de la science stratégique. Il ne resterait à cette démence qu'à faire antichambre, puis de présenter ses lettres de créance en bonne et due forme au dieu Mars. Mais comment assurerons-nous l'expansion continue de la puissance nouvelle des empires sur le mode du miles goriosus de Plaute? D'où l'idée de s'instruire d'une difficulté aussi inattendue à l'école des enseignements anthropologiques qu'il convient de tirer de l'expérience multimillénaire du séraphisme politique dont les religions ont déposé depuis belle lurette la couronne et les brevets entre nos mains. Puisqu'il y a longtemps, s'est dit le Pentagone que le ciel semble avoir appris à brider la foudre et les éclairs réels d'un Zeus évangélisateur, il existe nécessairement un machiavélisme des anges et des séraphins de la démocratie apostolique. Mais comment demanderait-on à des théologiens chevronnés de ce freinage d'en expliciter les secrets et les recettes proprement militaires telles qu'elles se trouvent entre les mains sanctificatrices du Pentagone?

Certes, dira-t-on, les pédagogies religieuses avaient commencé par mettre en selle des avant-gardes armées jusqu'aux dents dont les charges aménageaient les sentiers de "Dieu". On traçait à la pointe du glaive de larges tranchées à des divinités bien éperonnées. Mais la guerre sacrée et dont le dieu Liberté assure les conquêtes dans tout l'univers repose sur une équitation encore mal catéchisée: l'eschatologie démocratique à l'assaut n'a pas clairement précisé l'avantage, pour elle, de progresser sous la cuirasse de sa sotériologie. Les étriers de la piété politique moderne se proclament pacificateurs par nature et par définition, de sorte que tout rédempteur dubitatif sentira le fagot à cent lieues.

3 - Que faire de Bossuet si Voltaire est à la barre?

Exemple: ce fut en parfait accord avec l'homme de main du Pentagone en Europe, le Danois Rasmussen, secrétaire général de son maître, que la Chancelière Angela Merkel a rejeté les protestations indignées de la Russie, qui a jugé inconvenante l'installation, ô combien apostolique, d'un bouclier anti-missile américain à ses frontières. Cette arme hautement angélique, a dit la Chancelière, n'est pas "expressément (" ausdrücklich ") dirigée contre la Russie". Rasmussen a fait écho à la même piété diplomatique. Qui ne voit qu'elle est calquée sur le modèle bénédictionnel et confessionnel du christianisme? "Du point de vue technologique, notre bouclier n'est ni en mesure, ni conçu pour présenter une menace militaire quelconque pour la Russie. Nous n'avons en aucune façon l'intention d'attaquer ce pays."

En quoi le nouveau bouclier des colombes de la foi est-il porteur d'un message de paix radicalement différent de celui que s'adressaient les nations chrétiennes antérieurement à l'invention de l'enfer nucléaire? Leurs dévotions se révèlent-elles plus fiables que celles dont usaient les apocalypses de type religieux et cela, du simple fait que les marmites et les rôtissoires posthumes paraissaient plus crédibles que celles de l'atome? Décidément, le cheval de l'évangélisme guerrier n'est plus ce qu'il était, décidément le sacré est appelé à changer d'assise, d'effroi et de selle.

Du coup, non seulement l'adversaire à cheval qui prendra au sérieux une foudre trans-militaire par nature et rendue plus fantasmagorique encore à l'école du suicide des combattants se trompera de siècle et de baudrier, à l'image d'un Bossuet rattrapé par Voltaire, mais il passera également à côté de la problématique entière de la dissuasion nouvelle, celle dont l'angélisme commandera l'expansion d'une liberté fâcheusement privée des clous sanglants de la croix. Ce qui seul comptera, aux yeux du nouveau séraphisme religieux, ce sera de régner en maître sur les têtes et de contrôler des esprits privés d'une crucifixion bien saignante. Mais est-il possible de convertir la piété politique de la planète de la mort au rêve du salut sous la bannière d'une Liberté dévotement privée de ses potences?

4 - Le pourrissement de l'autel du sacré et le ridicule diplomatique

Le Département d'Etat a compris que la démocratie mondialisée devait s'appliquer à théâtraliser une eschatologie devenue toute verbale , parce qu'en réalité, la conduite des guerres sacrées ne repose plus sur la mise en scène la plus spectaculaire possible de l'équipement militaire des empires, mais sur une parure sacerdotale plus discrète et même rendue invisible, sur un apparat ecclésial effacé, sur des dévotions sonores autrement masquées que les sotériologies précédentes - la démocratie mondiale s'avance désormais sous le seul sceptre tapageur du Bien. Mais ce gibet-là s'est trop mécanisé pour que l'inspection de ses rouages et de ses ressorts n'en démontre pas l'inanité. Maintenant, la foudre qui rendait encore impressionnante la piété pourtant toute vocale des démocraties du salut politique a réduit le vieillard du Déluge brandir les vaines bravades des apocalypses éculées.

A ce titre, l'atome privé de champ de bataille illustre la défaite théologique d'Ignace de Loyola, le premier saint qui avait habillé le Dieu bravache des chrétiens des chamarrures d'un ciel cuirassé de l'acier de ses milices. Depuis lors, la pompe et le blason du Zeus en dentelles des démocraties sont au rouet: que faire à l'heure où les rameaux d'olivier de la foi n'ont plus d'empire de la torture pour étai ? Si vous ne tenez une apocalypse terminale d'une main et des supplices éternels de l'autre, comment conserverez-vous votre foudre et votre tonnerre ? Mais, à l'image des démocraties brodées sur les métiers à tisser de leurs idéalités, tout le monde sait que "Dieu" a égaré ses sortilèges de l'épouvante et qu'à son exemple, l'humanité s'est fait voler la sainte hostie de la mort - le pain sacré des démocraties de la foudre a pourri sur l'autel de l'atome suicidaire.

Qu'on mesure l'immense portée anthropologique des stratégies nouvelles de la terreur religieuse que pratiquera une Amérique plus messianisée et plus sotériologisée que jamais, mais qui a proclamé obsolète le sceptre de la dissuasion nucléaire française! Si elle entend poursuivre la vassalisation de notre continent, il lui faut une mutation radicale de l'étiage cérébral de l'Europe, alors que, dans le même temps, un élan parallèle de l'intelligence critique et de la connaissance rationnelle a fait débarquer le rire dans l'histoire mondiale. Puisque les atours atomiques dont le sacré s'est paré se révèlent non moins vainement gesticulatoires par nature et par définition que toutes la machinerie des théologies de la torture et des félicités alternées, quels seront les pouvoirs du ridicule diplomatique expliqué dont l'Europe usera face à la planète entière des chancelleries componctieuses d'autrefois?

5 - Le rire du parterre

Dans un premier temps, un désarroi craintif triomphera en tous lieux. Puis les réflexes apeurés demeureront longtemps prédominants. Mais l'enfouissement des encéphales sous le sable ne durera pas. Faisons confiance à la faculté d'éveiller les intelligences à laquelle le comique s'exerce depuis des siècles et dont il a donné tant de preuves. Souvenez-vous qu'Aristophane fit se tordre de rire les Athéniens pour avoir déclenché une grève tellement redoutable des autels de l'époque qu'il avait réduit les dieux de l' Olympe à crier famine, et cela quand bien même le monde d'alors croyait dur comme fer en l'existence des Célestes, souvenez-vous de Molière, qui fit bien rire le pieux roi de France des artifices de la sainteté dont Tartuffe avait vissé la couronne sur sa tête. Dites-vous bien que si le Zeus des Grecs et celui des chrétiens ont mordu la poussière dans un siècle respectueux des prières, il doit se révéler vérifiable si, oui ou non, le désensorcellement du gigantesque simulacre militaire auquel la démocratie a livré le dieu Liberté est capable de faire rire le parterre.

Le 21 mai, à Chicago, le chef américain d'un Vieux Monde domestiqué depuis 1945 rassemblera la poussière de ses vassaux bien harnachés sous la houlette de la foi démocratique de la planète. On le verra tenter d'allumer sur la scène le premier étage d'une Liberté de théâtre dont le lancement bénéficiera du radar de surveillance installé en Turquie. Mais il s'agira d'un changement de harnais brutal et de dernière heure d'Incitatus: car le nouveau réseau apostolique du cheval exigera un changement de sa vêture. Contrairement au plan de ses premiers habilleurs, on ne construira pas en un instant les structures internationales et les parures pontificales de l'atome nouveau. On feindra donc, dans un premier temps, de valider l'équipement fulminatoire de la valetaille la plus chevronnée du Vieux Continent. Il est prévu que le leurre fonctionnera jusqu'en 2020, ce qui permettra, selon les dires du Pentagone lui-même, de construire le bouclier "défensif" par étapes et de prétendre "couvrir" et "protéger" à vide la totalité du territoire des nations censées menacées par le Cyclope Personne. Naturellement, le commandement central de l'évangélisme atomique sera exclusivement américain. Il se lovera au cœur de la gigantesque base militaire du Nouveau Monde à Ramstein, en Allemagne.

Aux yeux des théoriciens d'avant-garde du Pentagone, une mythologie universelle de la Liberté caligulesque ne peut s'avancer que sous la protection de ses masques sacrés. Il lui faut donc afficher la même ubiquité fascinatoire dont le Verbe halluciné d'autrefois nous avait fourni un modèle impérissable. Le nouveau rideau de fer de la vérité éternelle et de la démocratie salvatrice sera donc intercontinental. Déjà le nouveau bouclier de l'immortalité s'étend à six pays du Golfe censés se trouver tout subitement menacés par Satan.

Mais supposons qu'un déclic modifie subitement les neurones du simianthrope européen, supposons qu'un Aristophane du nucléaire, qu'un Molière du nucléaire, qu'un Swift du nucléaire rappellent par la plume que le genre simiohumain tout entier a basculé dans un monde aussi onirique que celui du Moyen Age et que la démocratie messianisée au trot d'Incitatus ne rivalisera pas longtemps dans le fantasmagorique retrouvé avec l'ignorance et la sottise d'une Divine comédie en folie, n'est-il pas certain que, dans ce cas, le sens rassis des évadés de la zoologie aura de grandes chances de faire entendre à nouveau la boîte osseuse du dieu Liberté?

6 - La livrée de Chicago

Car enfin, si seul l'empire américain garde les pieds sur terre et s' il occupe, lui, le territoire de la politique réelle des peuples et des nations, croit-on que les patries n'ouvriront plus jamais les yeux sur leurs arpents, croit-on qu'elles ne se demanderont jamais plus ce qui autorise l'étranger en armes à camper sur leurs lopins? On entend un Gogol, un Tchekhov, un Pouchkine de demain apostropher d'une voix ferme les derniers héritiers de la civilisation de la parole publique, on entend les dernières voix de l'agora, on entend les derniers échos des Démosthène et des Eschine, on entend les derniers courages de l'Europe du comique et du rire: "Que voyons-nous? s'exclament-ils en chœur. Avons-nous raison d'en croire nos yeux et nos oreilles, avons-nous raison de nous pincer, avons-nous raison de nous demander si nous avons la berlue? Dites-nous qu'un cauchemar s'est emparé de toute l'Europe des anciens encriers."

Il me semble, leur répond la déesse à la lance pensive, il me semble apercevoir une cohorte de valets, un cortège de vassaux, un convoi d'esclaves en route vers Chicago. Voyez comme ils plient sous le faix, voyez comme leur livrée pèse lourd sur leurs épaules. Mais non, votre rétine se trompe de cauchemar - c'est d'un pas joyeux qu'ils se rendent en terre lointaine, c'est d'une allure tranquille qu'ils cheminent vers le joug qui les attend. Voyez, ils n'osent même plus se rencontrer et s'entretenir de leurs affaires à Berlin, Paris ou Rome. Sans doute ces touristes de leur propre servitude n'ont-ils rien de sérieux à se raconter les uns aux autres. Mais vous vous trompez encore de cauchemar - c'est de leurs éclairs et de leurs tonnerres amortis qu'ils vont s'entretenir à mi-voix sous le sceptre de leur maître.

Voyez comme leur foudre et leur délire se cachent dans le songe politique dont leur souverain leur tend le panier de fleurs et de fruits Car enfin, l'enfer censé les menacer n'existe que dans leur pauvre tête. Comment se fait-il, dit Athéna, qu'ils s'enchaînent à un dieu de Justice dont la théologie ne saurait les faire trembler, puisqu'elle se trouve amputée de son Eden et de sa chambre des tortures? Qui sont ces voyageurs habillés en pénitents de leur démocratie, qui sont ces errants d'une liberté sans voix et sans corps, qui sont ces galériens de leur propre démence, qui sont ces sépulcres et ces ombres? Ce sont les éclopés d'une civilisation. Ces pauvres hères portent les guenilles de l'esclavage qui a brisé l'armature de leur esprit - ce sont des Européens. De quel maléfice sont-ils les victimes? Sachez, bonnes gens, qu'ils sont tombés dans la geôle d'une religion inconnue de leurs ancêtres, une religion des songes et des mots emmêlés, une religion dont la parole a porté la Liberté sur les fonts baptismaux de leur soumission. Et maintenant, leur assujettissement même, ils l'appellent la Liberté.

Regardez bien ces insectes rampants, ces évangélistes de leur dépendance, ces microbes plastronnants, regardez bien ces fourmis casquées: le royaume des vocables dans lequel ils trottinent les nourrit de sortilèges si puissants que ces malheureux ne se demandent plus pourquoi ils prennent des fantômes pour des héros, des spectres pour des personnages en chair et en os, leur vainqueur, pour leur délivreur et leur geôlier pour leur libérateur.

7 - L'Europe entre ciel et terre

Mais que voyons-nous? Don Quichotte serait-il devenu un acteur réel de l'histoire, et aussi Gulliver et aussi Hamlet ? Serions-nous, à notre tour, victimes d'une hallucination? Car enfin, ces bestioles en route vers Chicago, ce sont des Européens, ces squelettes ambulants parlent encore de l'Europe, ces muscles en mouvement ne sont pas des fictions habillées, mais des Européens revêtus de la défroque que le maître de leurs songes a tissée et cousue. Et pourtant, nous avons beau nous pincer, nous ne saurions en douter, ce sont bel et bien des personnages de théâtre , des animaux tout imaginaires, des figures de roman, des effigies animées à l'école de leurs sépulcres et de leurs funérailles.

Voici le Quichotte européen. Est-il réel, est-il imaginaire ? Il porte fièrement le heaume et l'épée de théâtre dont Cervantès lui a fait une armure. Voici le Hamlet européen dont Shakespeare a forgé l'ombre hésitante. Voici le Gulliver européen dont Swift a fait un nain et un géant. Tous les héros de l'Europe de la pensée et de la littérature sont là, tous courent vers le Toboso de la démocratie à Chicago. Mais Maritorne les attend au milieu de la cour de ferme où l'histoire jette du grain aux poules.

Décidément, Dulcinée et Maritorne ont donné à l'Europe de la Liberté et de la servitude son dernier rendez-vous avec les lanternes et les tombes d'une civilisation, décidément, quel beau cortège de personnages flottants entre le ciel et la terre accompagne l'Europe des morts!

Le 20 mai 2012



Samedi 19 Mai 2012


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