Politique Nationale/Internationale

CFCM : baissée de rideau sur un mort-né


L’opération « organisation de l’Islam de (en) France », obéissait, selon beaucoup d’observateurs, à des arrière-pensées politiques liées aux estimations du « vote musulman » dont chaque présidentiable cherche à être le principal bénéficiaire en multipliant les gestes de bienveillances à l’égard de cet Islam. Le constat, après 3 ans d’existence, est qu’aucun de ces gestes n’a été suivi d’actes et de faits concrets. Sadek Sellam, historien et auteur du livre « La face cachée de l’Islam en France » - sous presse chez Fayard-, en fidèle habitué de nos colonnes fait le bilan de ce mort-né nommé le Conseil français du culte musulman : le Cfcm


mehallas@yahoo.fr
Jeudi 27 Avril 2006

Entretien réalisé par
Samir MEHALLA



Le Citoyen : Après trois ans d’existence, pensez-vous que le Conseil français du culte musulman (Cfcm) était-il destiné à une réelle représentativité de la religion musulmane en France ?


Saddek Sellam : En instituant le CFCM, l’Etat laïque a fait la promotion d’un « Islam politique » auquel la classe politique française a recours selon ses intérêts du moment. Ce conseil est né presque paralysé en raison d’une première structure clanique. Trois principaux courants essaient en effet d’y cohabiter : l’important réseau de mosquées de la FNMF (dominé par un petit groupe de Oujda »), qui bénéficie des aides consulaire et bancaire du Makhzen marocain au moment des élections ; les 77 salles de prière liées à la mosquée de Paris, appuyée sur les débris de l’ancienne Amicale(à faible légitimité religieuse), et dont les tentatives de rassemblement des Algériens pratiquants vivant en France ont toutes échoué, à cause du passé colonial de la famille Boubakeur et des insuffisances de la bureaucratie budgétivore qui entoure, et parfois utilise, le recteur ; un courant lié à l’aile droitière des « Frères musulmans », dont la « légitimité » repose surtout sur les possibilités financières que lui rapportent ses liens avec les pétromonarchies, et qui applique à l’Etat laïque français les recommandations faites dans les années 70 par Omar Tlemçani, de composer avec le pouvoir en place, en prétendant le servir mieux que le « clergé » officiel qui n’enthousiasme pas les foules. Ces trois courants sont nés dans la rivalité, le conflit et la compétition, et les bons offices du ministère de l’Intérieur n’auront pas suffi à les faire travailler ensemble.
Une deuxième structure clanique est venue se greffer sur la précédente : ce n’est pas révéler un secret en disant que l’Elysée, l’UMP et le Parti Socialiste sont représentés dans le bureau du CFCM par le biais notamment de ses membres cooptés. En période pré-électorale, ces trois courants n’arrivent pas à maîtriser leurs désaccords. Ces trois années d’existence du CFCM auront surtout servi à la multiplication des gesticulations médiatiques et des marchandages politiciens. Cette orientation a réduit à néant les quelques chances qu’avait ce Conseil de devenir une vraie autorité religieuse.

L’échec dans ses missions ne serait-il pas lié au mépris, peut-être, ou à la négligence de certains dossiers prioritaires qui préoccupent les musulmans de France et qui méritaient un traitement beaucoup plus efficient ?

Le CFCM s’est insuffisamment occupé des grands dossiers de l’Islam en France qui sont à l’ordre du jour, plus de 20 ans. Ses membres cooptés, qui constituent une sorte de premier collège, aux prérogatives plus importantes que celles du deuxième collège constitué par les élus, ont affiché un mépris à l’égard des responsables des mosquées qui ont sollicité leur aide pour résister l’hostilité des maires islamophobes qui sont plus nombreux qu’on ne le croit.
Vous faites allusion à un événement bien précis ?

Il y a de nombreux exemples qui montrent le manque d’intérêt des responsables du CFCM pour les problèmes de « l’Islam d’en-bas ». Il suffit de se souvenir de l’affaire de la mosquée de Nice qui est refusée par un maire de l’UMP qu’aucun membre du CFCM n’a osé interpeller, sans doute pour ne pas compromettre les bonnes relations que ces zaïmillons cherchent à établir avec les politiques à titre personnel, mais en utilisant l’Islam comme prétexte. Il y a aussi les tentatives de fermeture de la mosquée de Montreuil par le député-maire de cette ville. Le responsable de cette mosquée a écrit au président et aux deux vice-présidents du CFCM pour solliciter leur aide. Aucun de ces apprentis-zaïms n’a eu la politesse de lui répondre. Pour voir la différence avec les vraies hiérarchies religieuses, il suffit de rappeler que la Fédération protestante a immédiatement porté plainte, pour entrave à la liberté du culte, aggravée de discrimination raciale, contre ce maire « laïco-assimilationniste », J. P. Brard(un ex-communiste qui découvre les avantages de l’usage abusif du droit de préemption), quand celui-ci a voulu interdire l’accès d’un temple protestant à des paroissiens congolais.
Plus récemment, il y a eu des refus d’ouvrir des comptes bancaires pour des mosquées en construction. Le CFCM n’a pas levé le petit doigt, ne serait-ce que pour rappeler les recommandations de garantir des prêts bancaires aux associations islamiques par les municipalités faites par la « commission-Marchand » en 1990 pour faciliter la construction des lieux de culte.
Ces exemples, parmi tant d’autres, montrent que les membres cooptés du CFCM perçoivent la religion comme un moyen d’obtenir des privilèges et des vanités, plutôt qu’un service à rendre à Dieu et à autrui.
Ce dévoiement les a amenés également à s’accommoder de la consternante médiocrité de l’émission islamique du dimanche matin sur France 2, dont le CFCM devrait revendiquer la tutelle. Au lieu de cela, il a pris acte des marchandages qui ont amené plusieurs ministres de l’Intérieur à nommer les responsables de cette émission sans aucune procédure de consultation, et selon des critères éloignés des exigences morales et intellectuelles. De tels interventionnismes ministériel, qui ont mis un bon professionnel comme M. Mebtoul sous la tutelle de nouveaux venus ignorant tout de l’audiovisuel et de la théologie musulmane, sont impensables chez les autres religions. Cela prouve que la création du CFCM n’est hélas pas destinée à mettre fin au statut spécial de l’Islam hérité des refus coloniaux d’appliquer la loi de 1905 à cette religion, contrairement aux illusions créées par des déclarations ministérielles extrêmement bienveillantes.

L’enseignement de l’Islam et la formation des cadres religieux en France a été un projet qui n’est jamais passé au stade des réalisations concrètes. Quelle lecture en faites-vous ?

C’est un autre point noir du bilan contrasté de ce Conseil. On en est, dans ce domaine, au même point qu’en 1990-1992, quand le CORIF(Conseil de Réflexion sur l’Islam en France, créé par l’Etat laïque) s’est incliné devant le rejet arbitraire par le ministre de l’Intérieur de l’époque du projet de Faculté de Théologie Musulmane à Strasbourg, et a accepté la nomination à l’émission islamique, par un autre ministre socialiste, d’un bureaucrate qui venait d’être licencié de l’UNESCO pour fautes graves. Malgré ses très faibles légitimités islamique et islamologique, ce protégé a bénéficié d’un copinage qui a permis de lui trouver un point de chute, au risque de provoquer des dérives affairistes indignes du service public, et de nature à éclabousser cette religion, avec laquelle les courants laïcistes militants de la social-démocratie semblent vouloir régler de vieux comptes, antérieurs à la montée du « fondamentalisme ».
Le CFCM n’a pas fait mieux que le défunt CORIF car, pour ceux de ses membres qui ont un besoin maladif de médiatisation, les coups médiatiques ont la priorité sur l’examen sérieux des possibilités d’ouvertures d’un véritable « espace scientifique et intellectuel de l’Islam », selon la formule de Mohamed Arkoun, dont tous les projets de rénovation de l’enseignement de l’Islam ont été sabotés par des socialistes, ou critiqués par les trois actuels membres cooptés du bureau du CFCM.
Un exemple de gesticulation médiatique: un journal du soir- laïque, mais dont les chroniqueurs religieux sont des catholiques militants entretenant une relation malaisée avec l’Islam- a consacré une demi-page à un prétendu groupe d’experts réunis à l’IIIT sous l’égide de Mohamed Béchari qui était alors vice-président du CFCM et excelle toujours dans la manipulation des médias crédules. On s’est vite aperçu que l’«Institut» en question est une coquille vide en mal de médiatisation –malgré une certaine bonne volonté culturelle, et un assez important financement accordé à Washington. La recherche de la médiatisation de cet « Institut » a été utilisée par Béchari qui ne supportait pas d’être mis hors course quand le dossier de la formation a été ramené au choix entre le centre que l’UOIF appelle pompeusement « faculté », et l’établissement que la mosquée de Paris cherche laborieusement à faire fonctionner depuis une décennie . Béchari a réussi à mettre fin à ce face-à- face et à reporter aux calendes la solution de ce problème.
Ce singulier épisode avait été précédé par la remise à Luc Ferry (ministre de l’Education sous le gouvernement Raffarin) d’un rapport effarant sur la formation d’Imams rédigé par un bon historien de Lyautey, qui, en raison de sa préférence pour « l’érudition absentéiste », se contente d’une connaissance journalistique des problèmes de l’Islam en France. Il a cru devoir remédier à cette insuffisance en empruntant abondamment aux « politiques musulmanes » coloniales et aux vieux poncifs de l’Action psychologique de l’armée d’Afrique. Aux dernières nouvelles, cet admirateur de Robert Montagne(un ethnographe qui mettait son savoir et ses fichiers au service des polices coloniales) enseigne l’Islam aux commissaires de police, faute d’avoir pu former des imams modernistes, à qui il voulait enseigner Taha Hussein et des théories orientalistes mettant en doute l’authenticité de la révélation coranique !

Pourtant, sous le gouvernement Raffarin, il y a bien eu des tentatives de formation des cadres musulmans dans les universités parisiennes !

Le gouvernement Raffarin a renoncé à ouvrir un institut d’étude de l’Islam. Cela a ouvert la voie à des propositions comme la timide tentative visant à enseigner aux mams la civilisation française dont certains la connaissent sur le bout des doigts depuis plus de 30 ans. Il y a eu un semblant d’accord tacite pour accorder un quasi-monopole à la mosquée de Paris pour former les imams. C’est ainsi que l’administration a encouragé des négociations entre plusieurs universités parisiennes (Paris I, IV, VIII) et l’« Institut » de la mosquée -qui demeure à l’état embryonnaire depuis 10 ans, après avoir été fictif pendant 70ans. Il n’était pas si difficile de prévoir l’échec des pourparlers entre des universités prestigieuses et un établissement resté à l’état naissant, après son inauguration en grande pompe par C. Pasqua en octobre 1993, et dont le directeur a été rappelé définitivement en Algérie, en décembre dernier. Le manque d’empressement à lui trouver un remplaçant montre la faible importance accordée aux problèmes éducatifs par les Etats impliqués dans la gestion diplomatico-sécuritaire du culte musulman en France, qui ont de tout autres priorités.

Béchari, lors d’une récente conférence de presse, a bien annoncé la création d’un Institut islamique à Lille !

La principale information de la conférence de presse de Béchari, c’est la citation du nom de Pierre Joxe parmi les futurs enseignants cet hypothétique établissement. Il semble bien qu’il s’agit là encore d’un coup médiatique en relation avec les difficultés crées à Béchari par les dissidents de la FNMF qui contestent sa présence au bureau du CFCM. Béchari semble avoir réussi effectivement à dissuader l’administration de prendre fait et cause pour ses contradicteurs. En utilisant le nom de Pierre Joxe, qui est très respecté par tous ses successeurs à la place Beauvau, Béchari a sans doute fait croire que son éviction du CFCM provoquerait une réaction du Parti Socialiste où il bénéficie des soutiens de F. Hollande et de Martine Aubry. La tactique de Béchari est la plus facile à déchiffrer, parce qu’il s’implique personnellement dans les coups médiatiques. Mais cela ne signifie pas que les autres sont plus vertueux, puisque la mosquée de Paris rémunère une sorte d’apprenti-« spin doctor » qui a réussi à induire en erreur plus d’une fois les chroniqueurs religieux, et l’UOIF a tout un Département de « public-relations » qui a collaboré avec l‘administration pour la promotion de cette Union, quand celle-ci était diabolisée par la mosquée de Paris.

En mars 2005, la Fondation des œuvres de l’Islam a été créée. Dalil Boubakeur, Mohamed Béchari, Lhaj Thami Breze, et Haydar Demiryurek ont signé les statuts de cette fondation. Est-ce un autre échec ?

Le dépôt des statuts ne signifie pas le succès de ce projet qui repose sur une bonne idée, avancée comme alternative à la proposition de financer les mosquées par l’argent public. Les déchirements du CFCM ont abîmé son image et n’incitent guère les pieux donateurs orientaux à lui destiner leurs aides.
En définitive, ce désolant échec résulte de la préférence des conseillers ministériels issus des partis politiques pour les interlocuteurs musulmans au profil plus « boulitique » (au sens de Bennabi) que religieux. Cela a créé un type d’ « Eglise » contre laquelle Daniel-Rops avait mis en garde : « Une Eglise trop proche du pouvoir…attire les plus médiocres parmi les membres de la communauté…C’est une Eglise sclérosée ».

Samir MEHALLA
Le Citoyen, Algérie



Mercredi 26 Avril 2006

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