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Braves gens n’ayez plus peur !, Commentaires sur le film du collectif Panic !


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Evoquant le film « Braves gens n’ayez plus peur » consacré aux politiques sécuritaires, Eric Verney revient sur la manière dont la culture dominante et l’Etat jacobin ont contribué en France à l’étouffement des paroles minoritaires. Il développe un parallèle entre les processus de stigmatisation dont ont été victimes les populations immigrées et les populations rurales. Il nous a semblé particulièrement utile, notamment pour éviter que la dénonciation de ce type de domination et la défense des langues régionales ne soient l’apanage de la droite, de publier son texte, qui insiste par ailleurs sur l’importance de la normalisation via le langage.

Par Eric Verney, 22 décembre


Eric Verney
Mardi 25 Décembre 2007

Le film « Braves gens n’ayez plus peur » du collectif stéphanois panic ! traite du thème de l’analyse des pratiques et des discours sécuritaires du début des années 60 jusqu’à l’avènement d’une quasi obsession sécuritaire de 1997 à 2004. Le propos de cet article est de montrer comment les processus qui aboutissent à l’obsession sécuritaire concernant les « quartiers », nous concernent tous : pas seulement en raison d’une solidarité que nous devrions apporter à ces populations harcelées par les manifestations paranoïaques de la société policière, mais aussi parce que des mécanismes d’oppression comparables sont à l’œuvre en ce qui concerne d’autres groupes sociaux.

Dans ce film, plusieurs intervenant-e-s soulignent l’animalisation et le déni de pensée politique des gens des ’quartiers’ qui ont accompagné le tournant sécuritaire. Ce dernier, s’il date du milieu des années 1990, n’aurait pas été possible s’il n’avait pu mobiliser cette vision traditionnelle française de ce que doit être la nation, à savoir un bloc monolithique dans lequel la seule culture autorisée à s’exprimer dans la sphère publique est la culture dominante, celle là même qui se prétend le véhicule d’un certain universalisme, et qui sous ce prétexte confond « intégration » avec « assimilation ». Je renvoie également à l’analyse de l’origine du racisme dans le processus de ’lepénisation des esprits’ située dans la pensée coloniale française.

Cette animalisation et ce déni de pensée politique, nous les avons nous même subis avant que ne les subissent les populations immigrées, et cela déclenche chez moi un très fort sentiment d’empathie. La culture « officielle », dominante, pour nous animaliser et nous dénier la capacité à avoir une pensée politique, qualifiait nos langues de « patois », terme qui, bien que les « patoisants » se le soient approprié et l’aient désamorcé de son sens péjoratif, signifie à l’origine, la langue parlée avec les pattes, la langue des animaux, la langue des sous-hommes donc. Aujourd’hui rien n’a changé et l’infériorisation légale que nous avons subie et subissons encore en tant que détenteurs-trices et acteurs-trices d’une culture rurale, les immigrés la subissent de concert. Evidemment les conséquences sur ces deux types de population ne sont pas les mêmes, lorsque l’une a renoncé (intégrée et assimilée), et l’autre résiste encore à l’assimilationnisme.

A ceux-celles des lecteurs-trices qui auraient du mal à se convaincre de la légitimité du parallèle, je veux rappeler l’existence du rapport Bénisti rédigé pour De Villepin en octobre 2004 dans le cadre d’un projet de loi sur la prévention de la délinquance, qui stigmatisait non seulement les immigrés, mais aussi les langues du pays d’origine des parents, soit disant malsaines pour leurs enfants, et qui les qualifiaient de « patois » qu’il aurait fallu éradiquer des bouches maternelles par la coercition, pour sauver la République du péril pour la sécurité publique que représentent tout ces « patoisants » obscurantistes. Bien que ce pré rapport ait été heureusement corrigé par l’apport d’acteurs de terrain préconisant le bilinguisme plutôt que le mutisme traumatique, on peut malheureusement tristement constater qu’entre 1904 et 2004, rien n’a vraiment changé en France. Depuis, ce rapport est passé aux oubliettes, mais il nous aura au moins servi de jauge pour mesurer la profondeur de la bêtise et de l’ignorance de nos parlementaires, élevés au biberon du mépris jacobin, malheureusement aussi synonyme de mépris républicain.

En ce qui nous concerne, le renoncement des ruraux à leur culture, qu’ils ont fini évidemment par penser eux-mêmes comme inférieure grâce à l’aboutissement de l’usure assimilationniste, ou dont ils dénient carrément l’existence, a des conséquences profondes, invisibles et puissantes au niveau de la psychologie collective. Je peux constater la puissance de ces effets à chaque fois que nous mettons à la disposition de ces gens dont les parents parlaient une de ces langues de France non-officielle, ou qui eux même l’ont parlée dans leur enfance, des textes, des enregistrements, etc. La réaction est toujours la même, une fois la barrière du tabou franchie, ce sont des réactions affectives très puissantes qui se manifestent, et les personnes sont pour ainsi dire libérées. Libérées de leurs armures de robots-agents-économiques, et retournées à leur « état de liberté naturelle » si je puis me permettre d’emprunter cette dénomination aux bouddhistes.

Utiles et inutiles

Le film se termine d’ailleurs sur cette interrogation, qui est de savoir si toute cette répression policière ne vise pas à séparer les populations « utiles » des populations « inutiles ». La culture des immigrés ou la culture des ruraux sont considérées comme « inutiles » aux yeux de la culture dominante pseudo-universaliste (je considère que le véritable universalisme n’est pas contenu dans un quelconque dogme, mais dans le travail de la terre lui même, homme, humus et humilité ayant d’ailleurs la même racine étymologique).

Inutile économiquement, mais en réalité simplement gênants idéologiquement. Lorsqu’on me demande « à quoi ça sert » que je parle « patois » et que j’agisse pour son maintien, je répond que justement ça ne sert à rien, ou du moins si, ça sert à garder le lien avec l’affectif collectif, à échapper à l’emprise totalitaire de cette logique pseudo-utilitariste de la culture dominante coloniale, et qui autrefois se parait des atours du « bon colon qui amène la bonne médecine qui apporte la bonne longévité » pour justifier son processus d’intrusion et d’infériorisation. Ca sert tout simplement à être complet, vivant et non pas dévitalisé et robotisé.

Comme le titre Vaneigem, « l’abolition de la société marchande, pour une société vivante » passe aussi par le rebranchement à l’affectif collectif véhiculé par nos cultures, que ce que l’on peut appeler le fascisme jacobin [1] dans son interminable anxiolyse, trouve bon de faire disparaître, tant chez les immigrés que chez les ruraux.


Notes

[1] Le jacobinisme en tant que régime politique, a duré de 1793 au printemps 1794 avec la Terreur et la dictature de Salut Public. La doctrine jacobine implique une volonté de sacrifice individuel à des principes qui dépassent pour le bien de tous l’intérêt de chacun. Cette doctrine et son application sont à rapprocher du fascisme au sens large, qui prône un Etat fort, totalitariste, l’utilisation de la violence comme moyen politique, l’exaltation du sentiment nationaliste, qui s’exprime chez les jacobins par l’ethnocide de tout ce qui n’est pas parisien, la fusion des individus dans le creuset de l’Etat. Il n’en reste pas moins que chronologiquement c’est plutôt le jacobinisme qui a pu inspirer le fascisme comme modèle totalitaire

http://lmsi.net/spip.php?article710 http://lmsi.net/spip.php?article710



Mardi 25 Décembre 2007

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