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Boycotter les juifs pour empêcher le boycott d’Israël


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La semaine dernière, une banque allemande a annoncé la fermeture du compte d’une organisation des droits de l’homme juive en raison de son soutien au BDS. Quelle sera la prochaine étape ?


Shir Hever
Mercredi 14 Décembre 2016

L’organisation allemande Jüdische Stimme für gerechten Frieden in Nahost (JS) est une organisation sœur de Jewish Voice for Peace (JVP) aux États-Unis et appartient à la coalition Juifs Européens pour une Paix Juste (EJJP). Elle a été fondée en 2003.

Il y a trois semaines, cette organisation (dont je suis membre) a été scandalisée de recevoir une lettre de sa banque, la Banque pour l’économie sociale, basée à Cologne, faisant part de sa décision de fermer le compte de JS. Cette décision n’était pas motivée.

Toutefois, mardi dernier, la banque a finalement justifié son choix dans une nouvelle lettre envoyée par un porte-parole : JS soutient le mouvement Boycott, Désinvestissement, Sanctions (BDS).

C’est la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale qu’une banque allemande ferme le compte d’une organisation juive. La banque semble avoir cédé aux pressions de Benjamin Weinthal, un correspondant du Jerusalem Post, qui mène une campagne visant à attaquer et délégitimer les groupes de solidarité avec la Palestine en Allemagne ces dernières années.

Weinthal a accusé à tort JS d’être une organisation « pro-Hamas » et « antisémite ». Le timing de son reportage a soulevé des questions au sein de notre organisation quant à la possibilité que la banque l’ait informé de la prochaine fermeture du compte avant même que nous nous rencontrions pour discuter de la situation, suite à la première lettre, le 2 décembre.

La banque a justifié sa décision par les actions BDS auxquelles JS a participé en Allemagne et a affirmé dans sa seconde lettre (envoyée mardi) que le « BDS cherche à déstabiliser l’État d’Israël ».

Cependant, la banque n’a trouvé aucune preuve permettant d’étayer son allégation sur le site du mouvement BDS : celle-ci repose sur une analyse de la Fondation Friedrich-Neumann, qui appartient au Parti libéral-démocrate allemand (un parti néolibéral de droite), et sur une analyse du sociologue Samuel Salzborn, un partisan du sionisme de droite qui a accusé l’ensemble de la gauche allemande d’antisémitisme. Ces deux analyses ont été citées dans la seconde lettre.

Qui sera le prochain ?

Les banques allemandes sont légalement autorisées à fermer les comptes de leurs clients sans avoir à motiver leur décision si elles respectent un préavis avant cette fermeture. Cependant, donner à un journaliste des informations sur le compte d’une organisation constitue une violation de la confidentialité.

En outre, la banque a publié un communiqué dans lequel elle qualifie JS d’organisation « antisémite », ce qui constitue une violation des lois allemandes sur la diffamation. Abraham Melzer, un activiste juif allemand, a récemment gagné un procès face à de telles accusations, qui reposaient uniquement sur sa critique des politiques de l’État d’Israël.

Comme la Banque pour l’Économie sociale se présente comme une banque progressiste et détient les comptes de nombreuses organisations de la société civile, l’indignation se propage rapidement en Allemagne. Plusieurs organisations pour la paix et la défense des droits de l’homme ont exprimé leur solidarité avec JS, comme Pax Christi, l’association internationale des médecins pour la prévention de la guerre nucléaire (IPPNW) et la Ligue internationale des droits de l’homme. La banque devrait perdre certains de ses clients, lesquels envisagent de fermer leurs comptes en guise de protestation.

Il convient de noter que Federica Mogherini, haut-représentant de l’Union européenne (UE) pour les affaires étrangères, a confirmé que l’appel au boycott d’Israël est autorisé dans l’UE et qu’il n’existe aucune loi en Allemagne contre de tels appels. Des juristes de quinze États européens ont récemment publié un avis défendant le droit d’appeler au BDS.

La banque a néanmoins décidé de faire sa propre loi et d’imposer ses opinions politiques à ses clients. D’autres groupes politiques en Allemagne pourraient perdre leurs comptes bancaires aussi, si les banques choisissent de refuser des clients dont ils ne partagent pas les opinions politiques.

De la peur à la pression

Il existe un lien direct entre la montée des groupes de droite en Europe et aux États-Unis au cours des derniers mois et la décision de la banque.

Dans des interviews, le chef de la stratégie de Donald Trump, Steve Bannon, a exprimé le désir de lutter contre le BDS afin de se défendre contre des accusations d’antisémitisme. Marine Le Pen a utilisé exactement le même argument. Comment peut-elle être antisémite si elle s’oppose au BDS ? Le soutien aveugle aux politiques de l’État d’Israël est utilisé pour légitimer les groupes d’extrême droite.

Il est donc facile d’oublier que le BDS est un mouvement consacré aux droits de l’homme, à l’égalité et au droit international. De nombreux juifs du monde entier, y compris en Israël, soutiennent le BDS non seulement par solidarité avec la lutte palestinienne pour la liberté, mais aussi dans un effort pour éviter au judaïsme d’être assimilé au sionisme, et aux juifs du monde entier d’être tenus responsables des crimes commis par l’armée israélienne, juste parce qu’ils sont juifs.

L’une des raisons du renforcement du BDS est son impact profond sur le discours politique israélien. Le ministre israélien des Affaires stratégiques, Gilad Erdan, a demandé une liste noire de toutes les organisations soutenant le BDS.

La théologienne Isabel Phiri du Conseil mondial des Églises de Genève a récemment été expulsée d’Israël parce qu’elle était soupçonnée (à tort) de soutenir le BDS.

La crainte des autorités israéliennes de voir le BDS se propager se traduit directement en pressions sur les organisations internationales pour imposer les politiques répressives d’Israël en dehors du pays contre tout groupe soutenant le BDS, même si celui-ci est juif.



- Shir Hever est étudiant en master à l'université libre de Berlin, et économiste avec le Alternative Information Centre.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : Une femme tient un drapeau palestinien tandis que passe un camion lors d’une manifestation contre le musicien américain Pharrell Williams près du GrandWest Casino où il était en concert au Cap, le 21 septembre 2015. Les partisans de la campagne BDS protestaient contre le partenariat entre le chanteur et l’important distributeur sud-africain Woolworths et ses importations israéliennes (AFP)

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.


Mercredi 14 Décembre 2016


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