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Bolivie : Cinq faits qui définissent le coup d’État en cours


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Des moments décisifs se produisent actuellement dans la nation andine et, en particulier, dans son centre politique, La Paz. Après trois semaines d’affrontements violents encouragés par l’opposition dans différentes parties du pays, le coup d’État semble avoir atteint son point d’ébullition.


Mision Verdad
Lundi 11 Novembre 2019

1 – Démissions et divergences au sein du MAS

Ces dernières heures, les médias ont appris que les dirigeants du MAS [Movimiento al Socialismo, le parti au pouvoir, NdT], William Cervantes (maire de Potosí), Juan Carlos Cejas (gouverneur de Potosí), Iván Arciénega (maire de Sucre) et Orlando Careaga (sénateur de Potosí) ont démissionné de leurs postes respectifs.

Le cas le plus marquant, en ce qui concerne l’impact symbolique que les médias lui ont habilement donné, est celui du maire William Cervantes. Après avoir signé sa démission sur un drapeau, il a rejoint une marche de manifestants de l’opposition, signalant que l’abandon de sa position se doublait d’un soutien au coup d’État. Par contraste, les médias locaux affirment également que ces gens de Potosi, Cejas et Cervantes, ont été forcés de démissionner à la suite de menaces de mort contre leurs familles.

Pour sa part, le sénateur du MAS René Joaquino a demandé à Evo Morales d’appeler à « de nouvelles élections et au renouvellement des membres du Tribunal électoral suprême pour freiner la crise politique dans le pays », un exercice qui coïncide avec la demande du leader de l’opposition, Carlos Mesa.

D’autre part, l’ambassadeur de Bolivie en France, le général Gonzalo Durán, a présenté sa démission pour appeler à la « pacification du pays ».

L’affaiblissement des bases de soutien d’Evo Morales (par la volonté propre des uns et des autres ou par la coercition), tant dans la structure interne du MAS que dans les couches dirigeantes des mouvements sociaux, a été l’un des moyens d’action du coup d’État. Les attaques, agressions et persécutions de responsables de partis politiques à la tête de diverses institutions locales et départementales confirment que l’objectif de causer des défections est stratégique.

Logiquement, dans un scénario de tension et d’affrontement comme celui que vit la Bolivie, ces défections sont susceptibles d’être amplifiées dans leur impact. Cependant, au-delà des exagérations véhiculées par les médias affiliés aux putschistes, ces défections sont minoritaires. Et elles le sont non seulement en raison de leur faible nombre, mais aussi parce qu’elles ne se sont pas produites à des niveaux de pouvoir qui pourraient miner la position d’Evo Morales en tant que référence politique du MAS.
2 – Communiqué des forces armées : l’institutionnel face au coup d’État

Les Forces armées boliviennes (FFAA) ont publié un communiqué dans lequel elles ont souligné leur position institutionnelle et leur défense de la Constitution de l’État face au « bouleversement social dans lequel notre chère Bolivie est plongée ».

« Les problèmes actuels engendrés dans le domaine politique doivent être résolus avant d’atteindre des étapes irréversibles », a déclaré le communiqué de l’institution militaire, qui se positionne comme arbitre du conflit en faveur de la Constitution et des lois.



(Tweet 1 : Comme de bien entendu: l’opposition rejette le dialogue avec le gouvernement. Je m’excuse pour le rappel mais: il n’y a pas de solution institutionnelle à la crise et la situation se complique.

Tweet 2 : #Bolivie – Par le biais d’un communiqué, les Forces armées (une institution clé dans ce contexte) prétendent être « totalement cohésives » et attachées à la Constitution. Ils disent aussi qu’ils ne confronteront jamais à la population et exhortent à trouver une solution politique aux problèmes politiques.)

L’une des principales revendications de Luis Fernando Camacho, le millionnaire de Santa Cruz qui dirige le coup d’État en première ligne, était que les Forces armées soutiennent sa demande de renversement d’Evo Morales par la force.

Le communiqué, qui était sur une ligne contraire à celle du chef de l’opposition, marque une défaite pour les opérateurs de la déstabilisation.

Et c’est que, sans une fracture des institutions bolivienne ou de ses axes de pouvoir, la capacité opérationnelle du coup d’État, ainsi que la viabilité des revendications de Camacho, seront entravées, obligeant l’opposition à recourir à des niveaux de violence plus élevés pour forcer la rupture.

Bien que Camacho ait essayé de renverser la signification du communiqué en remerciant la « neutralité » de l’institution, la position des Forces armées a été bien en dessous de ses attentes. Les Forces Armées n’ont pas tourné le dos à Evo Morales et tablent sur une négociation politique, deux aspects qui sonnent comme un échec pour Camacho, qui est à La Paz en attendant le « dénouement ».
3 – Evo Morales invite au dialogue, Carlos Mesa le rejette

Lors d’un discours prononcé dans un hangar de l’armée de l’air, le président bolivien a convoqué une réunion de dialogue avec l’opposition pour parvenir à la « pacification du pays ».

Enhardi, très vite, le leader Carlos Mesa a rejeté l’initiative et reitéré ses positions. Dans une course à la direction de l’opposition, Mesa a été remplacé par un Luis Camacho agressif, qui s’est emparé de la communication médiatique de l’opposition à base de propos grandiloquents.

L’invitation du Président Evo Morales a donc été une opportunité pour Carlos Mesa : ce n’est qu’ainsi qu’il a pu se montrer fort et ferme dans ses exigences.

La logique qui consiste à bloquer autant que possible toute solution négociée a été renforcée, et les putschistes placent tous leurs espoirs dans un affrontement catastrophique prévu à La Paz, où, selon leurs calculs, les Forces armées finiront par rejeter Evo Morales, parvenant à formaliser le changement de régime violent, et fermant en même temps le tableau des conflits internes de l’opposition.
4 – Prise de pouvoir violente et siège de BoliviaTV : l’encerclement médiatique

Des groupes violents et des manifestants de l’opposition ont pris possession des installations de la télévision étatique BoliviaTV. Leurs travailleurs ont été forcés d’abandonner leur poste, interrompant ainsi sa couverture médiatique.



(Tweet : Nous avons confirmé avec le directeur de l’information de @Canal_BoliviaTV qu’ils assiègent les installations de la chaîne d’État. Nous lançons une dénonciation internationale. Nous appelons au respect de tous les travailleurs et de leur travail.)

Cette action implique non seulement une violation des droits fondamentaux de la population bolivienne, mais aussi la création par la force d’un monopole de l’information : à travers ce black-out de l’information, les médias privés complice du coup d’État continueront à imposer une narration favorable à la déstabilisation, maintenant sans que l’une des principales alternatives médiatiques puisse informer sur le terrain.

Il s’agit d’un arrêt des informations issues des sources publiques de la nation bolivienne et d’un contrôle brutal sur les flux d’informations émanant du champ de bataille. Leur volonté désespérée de cristalliser le coup d’État, au cours des dernières heures, étant plus que palpable, cette action montre son utilité et son sens du timing : les groupes de choc qui cherchent à attaquer le palais présidentiel pour finaliser l’opération, comptent sur l’impunité absolue que les médias occidentaux vont donner à chacune de leurs violences.

Mais cette manœuvre de siège médiatique présente aussi des caractéristiques de recomposition culturelle : un moment déterminant de l’histoire bolivienne cherche à être raconté, dans sa totalité, sous l’angle de la puissance occidentale qui a parrainé cette opération de changement de régime.

Chaque crime, chaque acte de violence, chaque persécution ou lynchage pour des motifs raciaux ou politiques, tenteront désormais d’être effacés de la mémoire historique et culturelle de la nation bolivienne, en favorisant cyniquement le regard du pays puissant qui a tué et détruit. Nous sommes probablement en présence d’un nouveau chapitre de « La guerre du Golfe n’a pas eu lieu », d’après le titre de l’œuvre de Jean Baudrillard, dans laquelle il analyse la façon dont la logique du spectacle a effacé la réalité elle-même.
5- Plus de violence, plus de persécutions : Coup d’État et contrecoup à La Paz

Les maisons du gouverneur d’Oruro, Víctor Hugo Vásquez, militant du MAS, et d’Esther Morales, sœur du président, ont été incendiées par des groupes violents. Cette action n’a pas non plus été spontanée. La présidente du Comité civique des femmes de Cochabamba, Claudia Flores, a appelé à un siège des maisons des dirigeants du parti au pouvoir, révélant qu’il s’agit d’une ligne d’actions programmées.



(Tweet : La maison du gouverneur d’#Oruro a été incendiée après une embuscade à Vila Vila)

Dans la même logique de persécution, de haine et de lynchage politique, le président de la Chambre des députés du Congrès bolivien, Victor Borda, a été séquestré.



(Tweet : #Bolivie #Maintenant Des sympathisants des dénommés « Comités civiques », alignés sur l’extrême droite bolivienne, ont pris en otage Víctor Borda, président de la Chambre des députés. La démocratie dirigée par Evo Morales est en danger de coup d’Etat. #EvoNoEstasSolo (#EvoTuN’esPasSeul)

Dans le même temps, des manifestants en colère ont attaché à un arbre le directeur de la station de radio de la Confédération syndicale des travailleurs paysans de Bolivie, José Aramayo.



(Tweet 1 : C’est ainsi que que se trouve le siège de @Canal_BoliviaTV actuellement assiégé par les opposants du gouvernement @evoespueblo
Tweet 2 : URGENT | Opposants au gouvernement de @evoespueblo ont attaché à un arbre José Aramayo, directeur de la station de radio de la Confédération syndicale unique des travailleurs paysans de Bolivie en ce moment. #BolivieCoupDEtat)

Toutes ces situations concourent à un but général du plan de déstabilisation : la normalisation d’un climat de violence et de persécution contre les sympathisants du gouvernement d’Evo Morales.



(Tweet : Suite à un appel des leaders de l’opposition bolivienne à assiéger les maisons des militants du MAS, des groupes violents ont incendié la maison d’Esther Morales, sœur du président bolivien.
Evoespueblo (Evo est le peuple)

Ils ont également incendié la maison du gouverneur de Chuquisaca et d’Oruro.)

Cette atmosphère s’est déplacée à La Paz, le lieu du changement de régime par définition.

Devant le palais présidentiel non protégé, l’opposition a invité à intensifier la violence en cherchant à concentrer tout son front armé à La Paz ; Evo Morales, en réponse, a appelé les mouvements sociaux à défendre la souveraineté du pays, tout en maintenant la cohésion des Forces armées. Le peuple a réagi et s’est mobilisé dans la capitale pour contenir le coup d’État, ce que l’opposition considère comme un défi à relever en augmentant les niveaux d’affrontement, qui ont déjà, à ce stade, des caractéristiques armées évidentes.

La situation du coup d’État et du contrecoup à La Paz sera décisive pour l’équilibre des forces dans les jours à venir, mais ce sont les axes du pouvoir dur (la police, les forces armées, l’Organisation des États américains) qui détermineront si une coupure brutale renversera la situation, ou si au contraire, la violence s’installera pour brouiller tout effort de négociation après le « JOUR J ».

La situation est trop ouverte pour hasarder des prévisions. Et peut-être la seule prémisse valable à ce stade réside-t-elle dans une leçon que nous avons apprise depuis longtemps au Venezuela, après avoir résisté à plusieurs opérations de changement de régime : le processus se défend dans la rue.
[Mise à jour : le président Morales a renoncé à ses fonctions sur demande du chef de l’armée.



Tweet : Evo Morales démissionne de son poste de président de la Bolivie : « Je démissionne pour que mes camarades ne soient pas intimidés et menacés, qu’on ne continue pas à brûler leurs maisons ou à faire du mal aux gens humbles ».]


Traduction Entelekheia
Photo : Maison du gouverneur d’Oruro incendiée/Twitter

Lectures complémentaires :

1 – Comment le président Evo Morales a résolu le principal problème de la Bolivie, la coca traditionnellement cultivée… et l’usage que des narcotrafiquants peuvent en faire : La Bolivie a vu une baisse des crimes liés à la drogue après avoir suspendu les activités de la division anti-drogue américaine

2 – Qui est l’extrême droite en Bolivie ? Cocaïne : Klaus Barbie, les USA et la connexion nazie

Par la rédaction de Mision Verdad
Paru sur Mision Verdad sous le titre Cinco hechos que están definiendo el golpe en Bolivia




Lundi 11 Novembre 2019


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