PRESSE ET MEDIAS

Baverez, Duhamel, Minc, Sollers : La ronde médiatique des mousquetaires


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Mardi 29 Novembre 2016 - 08:00 LIVRE: Le Manifeste de la Raison Objective


La période de lancement de l’année nous offre le traditionnel ballet des haletantes promotions médiatiques. Déjà omniprésents dans les médias en tant que chroniqueurs, observateurs, éditorialistes, experts ou journalistes, les mousquetaires ont occupé pendant le mois de janvier 2006 l’espace qu’ils n’avaient pas encore le reste de l’année. L’érudit plagiaire Alain Minc, l’érudit observateur Alain Duhamel, l’érudit déclinologue Nicolas Baverez et l’érudit nihiliste Philippe Sollers, ont chacun sorti un ouvrage bénéficiant de critiques dithyrambiques dans la presse et, ô surprise, ont été invités - presque - partout pour en parler.


Mardi 31 Janvier 2006

Les omniprésents publient régulièrement des ouvrages invariablement encensés par les médias dans lesquels ils officient fréquemment et qu’ils contribuent à faire vivre. Philippe Sollers est écrivain, chroniqueur dans le Journal du Dimanche, éditorialiste associé au Monde et depuis peu au Nouvel Observateur. Alain Duhamel, journaliste et éditorialiste, est presque partout (sur RTL, France Télévision, dans Libération, Le Point, Nice Matin...). Alain Minc est président d’une société de conseil « AM Conseil », il est aussi président du conseil de surveillance du Monde et participe à une émission sur la chaîne Direct 8 : « Face à Alain Minc ». Enfin, Nicolas Baverez est économiste (à la mode), il collabore au Point et aux Echos.

Des critiques dithyrambiques

Amis des patrons de presse ou compagnons de route de certains critiques littéraires, ils ont pu bénéficier dans l’ensemble de la presse dominante de flatteries unanimes. Surtout quand il s’agit d’œuvres littéraire, il ne nous appartient pas ici d’évaluer leur contenu, mais quand les recensions ressemblent à des messages publicitaires qui ne disent presque rien sur les « produits », mais saluent de véritables génies... On s’étonne, sans être véritablement étonné !

Laurent Joffrin relève que « nous arrivent deux livres dont la sortie figure désormais parmi les rites du mois de janvier : un Minc et un Duhamel. » (Nouvel Observateur, 19 janvier 2006) Avant de s’en satisfaire : « Ne nous plaignons pas. Alors que démarre la précampagne présidentielle, ils nous fournissent cette fois deux guides fort intelligents de la course qui s’engage. » Le « guide » de Duhamel « donne douze portraits précis, élégants et informés (...). Le livre joint, dans une allégresse de forme, l’utile à l’agréable. » Normal. Concernant Alain Minc, « comme il pratique depuis toujours une forme de lucidité désenchantée, un parfum de nostalgie flotte sur son livre. » Mais encore ?

Le livre d’Alain Minc bénéficie d’un papier louangeur, mais sobre, dans Le Figaro (17 janvier 2006) : « Alain Minc a l’habitude d’agacer. Une habitude de premier de la classe. Un moteur de Ferrari dans une Smart. Toujours premier en tout. (...) Il publie des livres avec régularité, qu’il vend à la télé avec brio. Il est le chantre de la « mondialisation heureuse », le porte-drapeau du « cercle de la raison ». » A l’instar de Bernard Maris, Marianne [1], sous la plume de Joseph Macé-Scaron (7 janvier 2006), choisit de rendre hommage au plagiaire déjà condamné [2]. Plagiat sans doute oublié par Alain Duhamel, qui, dans son inévitable contribution à la célébration obligée, mentionne le recueil de plagiats : « Spinoza, un roman juif » (Le Point, 19 janvier 2006). Naturellement, Le Monde des Livres (6 janvier 2006) n’omet pas d’informer dans un bref article sur la sortie du dernier livre de Minc... par ailleurs Président du Conseil de Surveillance du quotidien vespéral. Le quotidien La Croix n’est pas en reste et sait saluer « le meilleur expert français ès influences » (2 janvier 2006). Enfin, L’Express relève que « Minc construit patiemment son analyse, plus pédagogue que provocateur » (26 janvier 2006).

Tout autant saluée, la sortie du livre d’Alain Duhamel est accompagnée d’une dépêche AFP (8 janvier 2006) soulignant que « le journaliste Alain Duhamel croque d’une plume vive » les prétendants pour 2007 avec des « formules qui font mouche ». Le Point (5 janvier 2006), dans lequel il officie régulièrement, lui brosse un portrait encenseur (« l’éditorialiste épingle durement ces ténors de la politique qu’il a souvent ménagés. Un véritable carton ! ») et salue sa « liberté de ton » avant de lui donner la parole : « J’ai envie de me faire plaisir et l’occasion s’y prête : on n’a jamais vu une préparation d’élection plus passionnée, et plus passionnante. ».

Le quotidien d’économie libérale Les Echos (19 janvier 2006), fait un vibrant exposé de l’ouvrage de Nicolas Baverez : « Pour lui, toute vérité est bonne à dire » « Une saine colère que les lecteurs découvriront » « un humour parfois ravageur »... Rappelons que Les Echos est aussi le journal qui publie ses tribunes déclinistes. Le monde est petit.

Le cas Sollers

Sollers est écrivain et nous ne sommes pas des critiques littéraires. Mais quand les éloges atteignent un tel degré d’intensité, on se prend à douter qu’ils ne soient dus qu’à la qualité de l’œuvre. Si l’on excepte la critique relativement négative parue dans L’Express (12 janvier 2006), le livre de Sollers a bénéficié d’une vaste mobilisation d’encensoirs.

En première ligne, Le Figaro Littéraire (5 janvier 2006) où Frédéric Beigbeder s’épanche... à la première personne. Un modèle du genre ! En guise de prologue, des confidences sur une très provisoire perplexité : « Le Figaro littéraire me demande une chronique sur le dernier Sollers : méfiance, il doit s’agir d’un bizutage », Beigbeder avoue d’emblée qu’ « on ne critique pas impunément un roman de Philippe Sollers » et souligne que « si l’on dit du bien, on a l’air de flagorner le diariste du Dimanche. Si l’on dit du mal, de plagier le regretté Renaud Matignon. » Alors, flagorneur ou plagiaire, Beigbeder ? Au lecteur de juger : « Comme d’habitude, Sollers alterne des pages parfaites, limpides, alertes, et d’autres banales, répétitives, meublées de citations. » Mais, « il n’est jamais aussi intéressant que quand il fait du Sollers. Il possède vraiment un style, un rythme, une pulsation à lui. » Donc, « la rumeur disait vrai : Une vie divine est un grand cru du Bordelais ». D’ailleurs pour Beigbeder, « il serait temps de reconnaître tout ce qu’on lui doit. » C’est vrai, personne ne l’a jamais fait avant, alors allons-y : « un premier roman dont la petite musique fut saluée par Aragon et Mauriac (qui étaient pourtant rarement d’accord entre eux) : Une curieuse solitude, en 1958 ; un aphorisme immense : « Pour vivre cachés, vivons heureux » ; deux tomes de textes critiques éblouissants sans lesquels Charles Dantzig ne serait pas né : La Guerre du goût et Eloge de l’infini ; mais surtout une superbe obstination à incarner l’écrivain français qui s’amuse. » Pas terminée, la critique devient, à l’insu de son auteur, flagorneuse : « c’est très agréable pour le lecteur, un auteur qui se fait plaisir, virevolte, fait des pieds de nez. Il est libre, il respire, il regarde Julie Lescaut, se moque de Foucault et Schopenhauer, il a une intelligence électrique , mais aussi une capacité à s’émerveiller, à transmettre le virus de la littérature, une gourmandise intacte pour chaque détail du corps des femmes, un désir de poésie, un amour de la nature, une humanité jamais résignée : voici l’écrivain le plus vivant du monde . » Rien de moins. Et de conclure, sans flagornerie s’il vous plaît : « Lisez-le ou vous êtes morts . »

Moins excessive, mais très valorisante, la critique de Libération (5 janvier 2006) excelle dans l’écriture narcissique. Extrait : « c’était donc ça, cette puce dans l’oreille, du Sollers, depuis le début on se doutait de quelque chose, cette ironie, ce bagout, ce goût, cette évidence à ne pas se payer de mots mais de les délivrer comme de l’or, cette vraie modestie qui nous épargne la fausse, cette manie et ce talent de citer l’autre pour ne pas fatiguer de soi, de se contenter de peu parce qu’on ne résiste pas à un mauvais bon mot (« Le philosophe (...) garde son Kant à soi », page 125), et exiger beaucoup parce qu’on en a les moyens, exiger des lecteurs, exiger beaucoup de ses lecteurs : « L’ennui est une ivresse. Je ne comprends pas sa mauvaise réputation », page 225. » Soit une phrase de 118 mots pour au final avouer que c’est « du vrai, du bon Sollers. » On ne s’en serait pas douté.

De son côté, Le Nouvel Observateur (5 janvier 2006) est plus modeste : « un roman-autoportrait-poème de combat, insatiable, généreux, heureux. On dirait bien que le joueur a trouvé son maître [Nietzsche]. Respects. » Les mots élogieux du Nouvel Observateur (dans lequel Sollers éditorialise) font écho à ceux du quotidien La Croix (5 janvier 2006) pour qui Une vie divine est un « roman érudit, ironique, irrévérencieux, heureux (...) un roman « sollersien », une forme très libre, un mouvement, une fluidité, une dynamique joueuse et discursive. (...) Qu’il ne s’arrête pas. » Le dictionnaire des synonymes s’essouffle... Autre critique, même tonalité, Jean-Paul Enthoven dans le Point (19 janvier 2006), précise que Sollers, « même s’il agace, n’a pas son pareil pour dire la joie de vivre parmi les couleurs, les sons et les sens. En plus, comme il est très intelligent, il augmente chaque perception d’une nuance cérébrale que, pour ma part, je déguste calmement. » Il a une « prose sèche et vibrante. (...) Sollers est au sommet de son talent et de sa charmante loufoquerie. » Au sommet avec ce roman ? Mais qu’en était-il du précédent et qu’en sera-t-il du prochain ?

Mais la palme revient manifestement au Monde des Livres (5 janvier 2006) qui lui consacre un article de 6510 signes. Echantillon de quelques trouvailles pittoresques. « Avec Une vie divine, Sollers sort de son fortin, faisant donner la garde, toutes oriflammes déployées. (...) Cette Vie divine, c’est la vraie biologie génétique. (...) Difficile de ne pas partager en principe le zèle sollersien pour la beauté, la grâce, la joie, l’intrépidité, le style, dons oubliés du génie dionysiaque de tous les temps. »

Adulés partout (ou presque), ils vont savoir profiter de leurs réseaux et amitiés croisées pour pavoiser (presque) partout dans les médias...

Le marathon promotionnel des mousquetaires

Difficile sur 2 semaines (du 5 au 19 janvier) d’échapper à la présence audiovisuelle du quarteron. Philippe Sollers s’est rendu sur France Inter (« Charivari ») le 5 janvier avant d’aller chez Thierry Ardisson sur France 2 (« Tout le monde en parle ») le 7 janvier. Le jour même, Alain Duhamel s’était rendu sur Canal + dans l’émission de Pascale Clark (« En aparté »). Le lendemain, Alain Minc entre en scène et en direct, chez Marc-Olivier Mogiel (« On ne peut pas plaire à tout le monde » sur France 3). Le 11 janvier, l’émission « Culture et Dépendances » accueille sur France 3 trois de nos mousquetaires : Duhamel, Baverez et Minc. Le jour même Alain Duhamel est passé dans l’émission « le Fou du Roi » sur France Inter. Après s’être rendu dans l’émission « On a tout essayé » sur France 2, il termine la semaine sur les chapeaux de roue avec une participation à l’émission « Arrêt sur Images » sur France 5 (le 15 janvier) et, à l’instar de Minc, par un passage en direct sur France 3 chez Marc-Olivier Fogiel. Entre temps, Philippe Sollers est allé parader dans « Campus » sur France 2 (13 janvier). Pour clôturer cette randonnée médiatique, Alain Minc est allé déblatérer chez Stéphane Bern dans « le Fou du Roi » sur France Inter (le 19 janvier).

Et pendant cette période de surmenage, la presse écrite leur a offert de s’exprimer et de débattre entre eux un peu partout.

Dans Challenges (12 janvier 2006) Alain Minc et Philippe Sollers se querellent avec une telle tendresse... qu’ils sont d’accord sur (presque) tout. D’ailleurs Sollers l’avoue : « Je suis d’accord avec la thèse du dernier livre d’Alain Minc. » Ce genre d’entretien croisé sous forme de débat illusoire permet d’avoir quelques belles réflexions comme celles de Minc : « les Français vivent le progrès et n’y croient plus. Avec le principe de précaution inscrit dans la Constitution, ils avancent debout sur les freins. » Ou encore, « la gauche française est en désarroi : elle va perdre en 2007 son chef naturel, Jacques Chirac ! Le Président, soutenu par la droite depuis dix ans, est quasiment un homme de gauche. Et la gauche de gouvernement s’est affaiblie, obligée de se décaler à gauche. » Sollers, pour sa part, s’emballe à propos du référendum sur le TCE : « Le 29 mai 2005, les Français ne savaient pas de quoi on parlait. L’Europe, c’est la grandeur de la France, celle des Lumières, celle du christianisme. Il n’y a plus de Lumières, ni de christianisme. Le 29 mai est une tragédie culturelle. » C’était il y a 8 mois... Certains ne s’en sont toujours pas remis.

Une autre interview croisée gentiment virulente entre Alain Minc et Nicolas Baverez (le Figaro Magazine, 14 janvier 2006) permet à ce dernier d’exposer ses théories déclinistes sur la France, ce « territoire sinistré ». On y apprend que « le divorce de la France avec le monde moderne [c’est-à-dire avec le néolibéralisme] date tout de même de 1981 », et que « les 110 propositions du candidat Mitterrand allaient totalement à rebours de la modernité. » Elle offre aussi à Minc l’occasion de dire que « la pensée unique a changé de camp. Elle est aujourd’hui « Attacquisée ». » Minoritaire depuis que le non a gagné, « le politiquement incorrect est désormais incarné par les tenants d’une France européenne, libérale, cosmopolite et internationaliste. » Le plagiaire renvoie dos à dos ses ennemis idéologiques : « l’alliance entre Jacques Chirac et Attac a fabriqué une régression incroyable de la perception du monde par les Français. » Il regrette qu’il y ait eu si peu de « tentatives libérales en France » et que l’ « on n’a jamais appris à ce pays la grande musique de la compétition. Les phases libérales n’ont pas accompagné des phases de pédagogie collective . » La pédagogie...

Pédagogue, Alain Minc l’est dans une autre entrevue (Le Point, 12 janvier 2006), dans laquelle il explique, le plus sérieusement du monde, que « quand les capitalistes ont une proximité personnelle avec le pouvoir politique, ça n’est plus un avantage, c’est un handicap. A cause de la transparence. » Il avoue aussi que « les riches peuvent être privilégiés », mais toutefois, « ils n’en constituent pas pour autant une classe dominante. » Et tombe dans la provocation et la surenchère : « Ceux qui dominent refusent le marché. Le président de la République, qui a décidé de terminer son quinquennat à la gauche de Lula, est le porte-parole de cette pensée dominante. Chirac aurait été le plus à gauche des ministres d’Etat du gouvernement Jospin. »

Interrogé dans L’Express (12 janvier 2006), Nicolas Baverez prodigue un cours d’économie qui ferait passer le monétariste Milton Friedman pour un gentil centriste. On y apprend que la mondialisation de l’économie « constitue une force d’intégration (...), une force de pacification entre les nations, qui rapproche les individus et les sociétés » et que « l’économie libérale est créatrice de richesses et d’emplois ». Pour Baverez d’ailleurs, tout est simple : « La France possède le potentiel nécessaire pour retrouver une croissance de 3% et le plein-emploi dans les cinq ans à venir. » Et de quelle manière ? « Il y a quatre leviers simples à actionner : fiscalité simplifiée, libéralisation du marché du travail, réforme de l’Etat, réorientation de la protection sociale vers l’activité. » Simples ? Avec un peu de pédagogie, ça devrait passer... A l’instar de Minc, le déclinologue officiel affirme que comme « le Parti socialiste (...), le président de la République adhère lui aussi aux thèses d’Attac ». Rien de neuf dans le champ de l’économie.

Le mois de janvier se termine tranquillement, le quatuor laisse sa place à d’autres, et ce jusqu’à la prochaine rentrée littéraire... La prochaine rentrée littéraire, où d’autres qui ressembleront étrangement aux mêmes seront à nouveau « incontournables ». La consécration appelle la consécration. Et pendant ce temps-là, la curiosité pour des oeuvres inattendues et prometteuses et la recension d’ouvrages sérieux et/ou réellement intempestifs attendront.

Mathias Reymond


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[1] L’économiste de Charlie Hebdo, plus connu sous le surnom d’Oncle Bernard, avait rendu hommage à l’avant-dernier ouvrage de Minc dans les colonnes de Marianne (12/04/04). « Convenons qu’on est souvent plus proche de Minc qu’éloigné », concluait-il alors...

[2] Comme le rappelle PLPL (février 2002) dans son n°8 : Le PPA frappé au cœur.



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Mardi 31 Janvier 2006

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