Palestine occupée

Barbouzes israéliens, syrophobie et une paix qui a du mal à percer


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par Robert Fisk (depuis Beyrouth)
in The Independent, 15.02.05
http://news.independent.co.uk/world/fisk/story.jsp?story=611211


Mardi 15 Février 2005

Barbouzes israéliens, syrophobie et une paix qui a du mal à percer

On savait qu'il allait se produire quelque chose. J'avais rencontré un vieux
collègue journaliste, autour d'un café, samedi, et nous nous étions confié
mutuellement qu'il y avait une ambiance nouvelle - menaçante - à Beyrouth.
Nous n'évoquions pas la vie hors de prix ni les sempiternelles histoires de
corruption, mais le langage incendiaire dans lequel s'exprimait désormais la
vie politique libanaise. « Walid Jumblatt a intérêt à compter ses abattis »,
observa mon collègue. J'acquiesçai. Tout juste en janvier dernier, le
dirigeant druze du Liban avait annoncé que c'était des « éléments » [sans
doute : « 'anâçir », ndt] du parti Baath syrien qui avaient trucidé son
père, Kamal Junblatt, en 1975.

Que voilà des propos explosifs - et ces propos, Walid les a tenus devant un
public chrétien maronite à l'Université Saint-Joseph ! La réponse, la
semaine dernière, fut encore plus lourde de dangers. Le parti Baath a exigé
de l'Etat libanais qu'il poursuive M. Junblatt pour diffamation et haute
trahison. Puis Omar Karaméh, le Premier ministre libanais insipide et
outrageusement pro-syrien - qui succède à Rafiq Hariri - a affirmé que les
représentants de l'opposition politique libanaise qui exigent le retrait de
la Syrie du Liban sont en train de « travailler pour Israël ». D'autres ont
utilisé le mot « Mossad », à la place du mot « Israël ». Au Liban, ce genre
de discours conduit généralement à la déflagration.

Les élections à venir - accompagnée d'une tentative de charcutage électoral
susceptible de priver les factions anti-syriennes d'une partie de leurs
sièges parlementaires - ont eu le don d'aggraver la controverse déjà
largement entamée par l'adoption au Conseil de Sécurité de l'ONU de la
résolution 1559, principalement soutenue par les Etats-Unis et la France, et
qui exige le retrait de toutes les troupes syriennes du Liban.

Bien sûr, on le sait, ces troupes sont venues ici, au Liban, en 1976, en
vertu d'un accord de la Ligue Arabe permettant, espérait-on, de mettre fin à
la guerre civile - ce qui ne se produisit malheureusement pas - et cet
accord avait à l'époque été approuvé par le président Jimmy Carter, et
aussi - pour partie - par Israël. Mais l'accord signé après la guerre
civile, en 1989, à Taïf [Arabie saoudite], préconisait un retrait des
troupes syriennes dans la vallée de la Biqâ', située dans la partie
orientale du Liban, chose que la Syrie n'a pas fait. Ses protégés au Liban
ont annoncé à grands cris qu'ils ne voulaient à aucun prix que les Syriens s
'en aillent.

Le président français Jacques Chirac n'a cessé d'insister sur la nécessité
de leur départ. Hariri était l'un des meilleurs amis de Chirac. Ils avaient
même pris une bière ensemble dans le centre restauré de neuf de Beyrouth,
lors de la dernière visite du président français au Liban. A l'époque :
aucun garde du corps. Pas de sécurité. Mais les choses ont drôlement changé,
depuis.

Voici quelques semaines, les Américains s'en sont mêlés, avertissant qu'ils
ne tolèreraient aucune violence avant la tenue des élections libanaises - ce
qui s'est passé hier a montré où les ennemis de l'Amérique se mettaient cet
avertissement - et réitérant leur exigence d'un retrait de la Syrie. « Pas
question, tant que toutes les autres résolutions de l'ONU n'auront pas été
mises en application », a répliqué Emile Lahoud, le Président de la
République libanaise, constamment opposé à M. Hariri et en permanence fidèle
à la Syrie.

Les Israéliens doivent quitter la Cisjordanie avant que la Syrie ne parte du
Liban. Les chrétiens libanais, opposés à la Syrie, ont insisté sur la
violation des accords de Ta'if par Damas - ce qui est exact. Karaméh et
Nabih Berri, président du Parlement, ont tenu une grande conférence afin de
faire observer que les exigences des Américains et de l'opposition
libanaise - comportant notamment le désarmement du Hizbollah - n'étaient
rien d'autres que des politiques américaine et israélienne. Ce qui n'est pas
faux non plus.

Dimanche dernier, des véhicules blindés libanais ont descendu la Corniche
(front de mer) à Beyrouth. Je connais deux amis qui ont d'ores et déjà
acheté de grandes quantités d'eau minérale en bouteilles. L'un d'entre eux a
acheté un nouveau générateur. Manouvres de routine, allez-vous me dire ?
Précautions contre un été particulièrement brûlant, ou en vue des
habituelles pannes du réseau électrique beyrouthin ? Va savoir, Charles.

Les Libanais n'ont plus le moindre appétit pour la guerre. Le conflit qui a
pris fin en 1990 a détruit leurs familles et leurs domiciles, ôtant presque
tout sens à leur vie. Une nouvelle génération est revenue, après avoir
étudié à l'étranger, ambitieuse, irritée par le confessionnalisme impénitent
de la vie officielle tout autant que par la présence militaire syrienne,
pourtant considérablement réduite. Mais les services du renseignement syrien
sont bien encore là - leur QG est situé dans la ville d'Aanjar, dans l'est
du Liban - et leur chasse aux espions israéliens et aux traîtres éventuels a
tourné à l'obsession.

Dans ce sombre scénario, M. Hariri envisageait l'avenir avec confiance, ne
voyant le mal nulle part et prétendant n'entendre aucun signe préoccupant.
On peut dès lors se demander quel rôle réel il jouait, dans l'opposition ?
Etait-il ce simple observateur désintéressé, regardant avec condescendance
depuis la terrasse de son palais les petits nains de la politique libanaise
en train de se chamailler autour de frontières politiques charcutées ?

Ou bien avait-il d'autres ambitions ?

Ce qui s'est passé hier a montré que quelqu'un, quelque part, pensait que
tel était le cas.


Lundi 7 Août 2006

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