Politique Nationale/Internationale

Aux Etats-Unis, Angela Merkel évoque une «base commune de valeurs» mais elle dénature le passé et le présent



Karl Müller
Vendredi 20 Novembre 2009

Angela Merkel devant les parlementaires américains
Angela Merkel devant les parlementaires américains
«Bravo, chancelière!» Tel était le titre d’un article de Spiegel Online (3 novembre). Gabor Steingart, correspondant du Spiegel aux Etats-Unis, qui a déjà écrit des livres sur la nécessité pour l’Allemagne et les USA de s’unir dans la lutte contre les pays émergents, est enthousiasmé par le discours de la Chancelière.
Tout le monde devrait lire ce discours tenu le 3 novembre devant les deux Chambres du Congrès américain. Il faut toutefois savoir qu’il s’agit ici d’une accumulation de contrevérités, d’une flagornerie à peine supportable et, de plus, d’emprunts éhontés à de grands discours. Tout cela paraît constituer en même temps le début d’un nouveau chapitre d’une politique extrêmement discutable.
Angela Merkel, qui fut autrefois, en tant qu’étudiante, responsable de l’agitation et de la propagande au sein de la Jeunesse allemande libre (FDJ) de RDA, se présente comme une grande voix de la liberté. Déjà du temps de la RDA, elle s’était «enthousiasmée pour les immenses étendues américaines reflétant l’esprit de liberté et d’indépendance.»
Question: Quand Angela Merkel s’était-elle investie pour la liberté en RDA? Réponse: jamais, tant que cela avait pu représenter un danger pour sa carrière. Mais en 1990 déjà, elle s’est rendue aux Etats-Unis, en Californie, avec son mari: «Jamais nous n’oublierons le premier coup d’œil sur l’Océan Pacifique. C’était grandiose.»
Le premier point important de son discours concerne la relation entre l’Allemagne et Israël. Elle n’y dit rien de nouveau. C’est conforme à la politique des Etats-Unis.
Le jour de son discours, la Chambre des représentants du Congrès américain a refusé par 344 voix contre 36 et 30 abstentions, donc à une large majorité, le rapport Goldstone, l’estimant «partial et indigne d’être traité plus avant.» Tony Judt, historien américain d’origine juive, avait estimé juste avant que la résolution du Congrès «correspondait à la détermination de longue date de l’Amérique de protéger Israël des conséquences de ses actes aussi bien dans son propre pays qu’à l’étranger, mais la condamnation universelle de la destruction de la bande de Gaza fait de la réaction du gouvernement Obama (Administration et Congrès) une activité autodestructrice. Tout le monde sait ce qui s’est passé à Gaza. Si Washington se solidarise avec Israël pour cacher cela, il ne fera qu’attirer davantage l’attention sur la politique étrangère discréditée des Etats-Unis et sur sa position morale, qui est issue de notre relation malsaine avec Israël.»
Selon Judt, la résolution du Congrès américain discrédite l’engagement américain en faveur de la justice et des droits humains.
Angela Merkel invoque la «base commune de valeurs» qui «rapproche et soude Européens et Américains. C’est une vision commune de l’homme et de sa dignité inaliénable. C’est une conception commune de la liberté et de la responsabilité.» C’est pourquoi Angela Merkel estime que «pour nous, notre mode de vie est le meilleur de tous.»
Jürgen Todenhöfer est membre du même parti que Madame Merkel. Il étudie depuis des années le contenu véritable des «valeurs fondamentales». Il a souvent entrepris des voyages au Proche-Orient et en Asie centrale et a publié des articles à ce sujet. Par exemple en ce qui concerne l’Irak («Frankfurter Rundschau» du 12 octobre), il écrit: «La chiite Manal est âgée de 28 ans et vit avec sa mère comme des milliers d’autres réfugiés irakiens de confession musulmane ou chrétienne dans une banlieue pauvre de Damas, la capitale syrienne. C’est là que j’ai rencontré Manal qui m’a raconté ce que des GI lui avaient fait subir en Irak. Elle a dû fuir, mais elle a déposé plainte contre le gouvernement américain.
A l’hiver 2004, des soldats américains ont envahi la maison où habite la famille de Manal. Celle-ci a été ligotée, comme sa mère et, la tête enfouie dans un sac noir, elles ont été emmenées par avion à la prison de l’aéroport de Bagdad. Les Américains les ont accusées toutes deux d’être des terroristes. Mais lorsque les accusations se sont révélées infondées, ils ont durci leurs méthodes d’interrogatoire: La nuit, Manal était assaillie par une musique infernale et on lui versait de l’eau glacée sur le corps. Des soldats ivres menaçaient de la violer si elle n’avouait pas.
Un soir, on a conduit Manal dans une pièce dans laquelle se trouvait une table vide. On y a introduit brutalement un jeune Irakien nu et on l’a mis à plat ventre sur la table; d’un coup de pied on lui a écarté les jambes et un Américain l’a violé. Manal a tenté désespérément, mais en vain, de baisser les yeux, mais on lui a maintenu de force la tête haute. Lorsqu’elle a été de retour dans sa cellule, on lui a coupé ses longs cheveux noirs qui étaient toute sa fierté.
Quelques jours plus tard, on l’a menacée de fusiller sa mère si elle s’obstinait à ne pas avouer. On lui a remis la tête dans un sac et elle a entendu un coup de feu dans la pièce voisine. Les soldats lui ont dit qu’il était destiné à sa mère. Manal s’est effondrée en pleurs. Ce même jeu cruel a été répété le lendemain avec sa mère. Au bout de 33 jours, Manal a été déposée pendant la nuit dans une rue. Sa mère a dû passer six mois de plus dans la tristement célèbre prison d’Abou Ghraib.»
Et voici ce qui se passe en Afghanistan («Berliner Zeitung» du 16 septembre): «Alors que nous arrivons dans la cour de la ferme en torchis de Spogmai et Esmatullah, nous sommes tout de suite entourés de plusieurs douzaines d’enfants et d’adultes. Après un petit tour, on nous mène vers le mur d’où ils ont été témoins, à la fin de l’automne 2001, du bombardement américain incessant des cavernes de Tora Bora. Tout le village pouvait voir jour et nuit les éclairs rouges provoqués par l’impact des bombes et des missiles et la nuit transformée en jour par les fusées éclairantes.
Puis, tout à coup, de manière abso­lument inattendue, Landa Kheil a été attaqué. Spogmai et Esmatullah ne savent tou-
jours pas pourquoi. Des bombardiers ont survolé le village, semant la mort; deux missiles ont détruit leur maison, leur petit monde, tuant leur mère, leur père et trois sœurs. Esmatullah a été blessé à un œil par des éclats de verre et Spogmai a été touché à la tête et à la main. Seuls le petit Zahidullah, six ans, et Hidschrat, 6 mois, ont été
épargnés. Hidschrat a été projeté dans la cour avec la corbeille dans laquelle il reposait. Spogmai et Esmatullah, dont l’œil droit est éteint, n’ont toujours pas surmonté la perte de leurs parents. Ils ont toute-
fois appris à cacher leur souffrance à leur petit frère. Mais on peut lire dans leurs yeux une douleur persistante – et beaucoup de sérieux. Ils doivent remplacer père et mère pour leurs deux frères, responsabilité qui les écrase.»
Que dit la chancelière allemande?
Angela Merkel a évoqué le «partnership in leadership» germano-américain. Le monde doit continuer d’être «dirigé» par un petit nombre de pays. La Chancelière met encore en avant le G20 mais elle ne mentionne pas, dans son discours, les Nations Unies et leur grande conférence sur la crise financière mondiale, tenue en juillet dernier, au cours de laquelle tous les pays du monde ont pu s’exprimer. Le nouvel ordre économique mondial que réclame la Chancelière doit être mis en place «dans l’intérêt de l’Europe et de l’Amérique». Et grâce au Traité de Lisbonne, l’Union européenne sera «plus forte et plus capable d’agir, donc un partenaire fort et fiable des Etats-Unis». Ce qui n’a pas manqué de faire grand plaisir aux stratèges américains et donné une nouvelle impulsion à leurs fantasmes. A la fin de son discours, la Chancelière s’est même exprimée en anglais: «Germany and Europe will also in future remain strong and dependable partners for America. That I promise you.» C’est pourquoi elle a ajouté: «Nous nous réjouissons et continuerons de nous réjouir d’avoir des soldats américains en Allemagne.»
Le discours d’Angela Merkel à Washington recoupe sur bien des points le contrat
de coalition du nouveau gouvernement
allemand. On peut y lire, sous le titre «Poli­tique étrangère liée aux valeurs et aux intérêts», aux pages 110 et suivantes, que le nouveau gouvernement allemand «veut renforcer systématiquement le rapport de confiance entre l’Allemagne et les Etats-Unis», car le nouveau gouvernement considère
«la coordination politique étroite avec les USA» comme un «renforcement de nos intérêts donnant ainsi à l’Allemagne plus de poids en Europe et dans le monde». C’est pourquoi il faut aussi «surmonter les blocages existant entre l’Union européenne et l’OTAN.» Car «dans la mondialisation d’aujourd’hui, l’Occident doit être plus solidaire afin d’imposer ses intérêts et de sauvegarder les valeurs communes.» [C’est nous qui soulignons]. Pourquoi donc et contre qui?
Gabor Steingart est convaincu que Merkel a redonné espoir à l’Amérique, «l’espoir que le bien finira par être victorieux.»
Combien de ces «victoires» le monde peut-il encore se permettre? Ne vaudrait-il pas mieux, ne serait-il pas plus raisonnable, plus digne, plus humain, de concentrer toutes nos forces pour rendre la vie plus supportable, plus pacifique et plus juste à tous les habitants de cette planète?
Angela Merkel invoque des «valeurs fondamentales», «une vision commune de l’homme et de sa dignité inaliénable», «une conception commune de la liberté et de la responsabilité». Prenons-la au mot et exigeons qu’elle tienne parole. Alors la politique allemande pourrait être différente et contribuer véritablement à rendre le monde meilleur.

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Vendredi 20 Novembre 2009


Commentaires

1.Posté par obliga le 20/11/2009 14:45 | Alerter
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