Proche et Moyen-Orient

Au Sahel, beaucoup d’armées étrangères mais peu de solutions en vue


Quelque 1.500 militaires africains, américains et européens ont entamé mercredi 10 avril des manœuvres dans l’ouest et le nord du Niger, pour s’exercer face aux menaces terroristes qui planent sur ces régions. Trois régions nigériennes sont concernées par l’exercice Flintlock : Tillabéri et Tahoua (ouest), proches du Mali, et Agadez au nord, proche de la Libye, de l’Algérie et du Mali.


Walid Abdelbari
Mardi 17 Avril 2018

Quelques succès sporadiques

Cet exercice, appelé Flintlock, mené par le commandement américain pour l’Afrique (AFRICOM) avec la participation de militaires venus de 8 pays africains et 12 pays de l’Union européenne (UE), en est cette année à sa cinquième édition depuis 2013.

Alors que les drones de l’armée américaine sont installés au Niger depuis 2013, l’opération française Barkhane, déployée au Sahel depuis 2014 en est à sa quatrième année. Le bras armé du G5 Sahel, une coalition de 5 armées sahéliennes (Mauritanie, Mali, Niger, Tchad et Burkina Faso) soutenue par la France, a de son côté du mal à se mettre en mouvement faute de financements. Depuis la conférence des donateurs pour le G5 Sahel tenue le 23 février dernier à Bruxelles, seuls 50 millions d’euros promis par l’UE auraient été effectivement débloqués sur les 441 millions d’euros promis par les 30 pays participants.

Bien que ces initiatives enregistrent quelques succès sporadiques, comme l’élimination en 3 ans d’environ 450 terroristes par l’opération Barkhane selon les autorités françaises, ou celle plus récente de l’un des chefs d’Aqmi par des frappes américaines en Libye, il reste que la situation ne présente pas d’amélioration substantielle sur le terrain.

Les attaques terroristes de fin 2017 et celles de ce début d’année survenues successivement au Niger, au Mali et au Burkina Faso contre des cibles civiles et militaires, montrent bien que les armées des pays du Sahel et celles des puissances étrangères, ont du mal à faire face à l’insécurité dans la région et à contrôler le vaste espace sahélien. Pendant ce temps-là, la région est toujours en proie à un manque de développement qui ne cesse de s’aggraver. Alors, à quoi peut-on imputer ce semi-échec ?
Une stratégie sécuritaire peu cohérente

L’un des éléments de réponse réside certainement dans la multiplication des initiatives sécuritaires sans que leurs initiateurs ne réfléchissent ni à leur articulation entre elles ni à leur cohérence avec les efforts déjà entrepris dans ce domaine.

Dès 2009, les pays sahéliens, à savoir le Mali, la Mauritanie et le Niger, sous l’impulsion de l’Algérie, avaient mis en place un Comité d’état-major opérationnel conjoint (CEMOC), dont la mission est de coordonner la lutte antiterroriste au Sahel sur les plans opérationnels et du renseignement mais aussi d’assurer un suivi de la situation sécuritaire dans la région, y compris au Tchad et en Libye.

On se souvient de la déclaration à la presse du premier ministre, Ahmed Ouyahia, lors du sommet UA-UE à Abidjan en novembre 2017 dans laquelle il révélait que l’Algérie avait mobilisé sur « sept ou huit ans » près de 100 millions de dollars pour la formation d’une dizaine de compagnies de forces spéciales et la fourniture d’équipements militaires à des pays comme la Libye, le Tchad, le Mali, la Mauritanie et le Niger. Ces efforts initiaux des pays de la région n’ont pas suffi seuls à répondre à l’ampleur du défi du terrorisme au Sahel, mais ils ont au moins eu le mérite de poser un cadre d’action cohérent et en phase avec la réalité du terrain.

Les puissances étrangères, que des pays de la région accusent d’avoir exacerbé le terrorisme en raison de leur intervention en Libye, auraient dû soutenir, renforcer et aider à perfectionner ce cadre d’action tout en aidant à l’élargir progressivement à d’autres pays du Sahel. Les partenaires internationaux des pays du Sahel auraient pu – et dû – se limiter à apporter de la formation, du renseignement technique et des équipements supplémentaires aux dispositifs déjà existants.

Cela aurait permis d’avoir une véritable stratégie sécuritaire pour le Sahel qui soit à la fois globale, inclusive, cohérente et efficace. Depuis tout ce temps, il aurait certainement été possible d’avoir un plus grand contrôle sur la situation sécuritaire dans la région et de s’attaquer aux causes profondes de l’instabilité du Sahel : le développement.

Sur ce plan, l’Agence française de développement a annoncé, mercredi 11 avril, le lancement prochain d’un programme commun de développement avec son homologue saoudienne, pour un montant de 200 millions d’euros, destiné en priorité à l’Afrique et au Sahel en particulier. À la conférence des donateurs pour le G5 Sahel du 23 février 2018, près de 500 projets de développement ont été présentés, pour un montant total de 6 milliards d’euros sur la période 2018-2022.

Selon les données de la Commission européenne, les pays membres de l’Union européenne restent les premiers contributeurs à l’aide au développement pour le Sahel avec 8 milliards d’euros pour la période 2014-2020. Cependant, selon des études crédibles sur la question, cette aide est trop fragmentée entre les différents pays et organismes émetteurs tandis que ses objectifs sont parfois inadaptés aux réalités locales. De plus, les montants de l’aide initialement prévus peuvent fluctuer, souvent à la baisse, au gré des priorités communes fixées lors des négociations budgétaires de l’UE. Cette aide est en définitive peu efficace.
Le rôle du FMI

À cela s’ajoute le fait que les pays du Sahel se débattent dans le remboursement d’une dette extérieure héritée des plans d’ajustements structurels du Fonds monétaire international (FMI). Dans les années 1980 et 1990, les subventions aux exportations et les aides accordées aux producteurs de certains pays développés ont provoqué une baisse durable des cours mondiaux de beaucoup de produits agricoles conduisant à une réduction des recettes d’exportation des pays en développement exportateurs de produits de base tels que le coton, le sucre et le riz.

Les pays du Sahel, fortement dépendants de leurs exportations agricoles, se sont retrouvé, après des années de politiques de développement volontaristes, face à de sévères difficultés financières. Beaucoup d’entre eux ont fait appel au FMI pour contracter des prêts, en échange desquels ils ont été contraints de démanteler leurs systèmes de subventions, réduire leurs dépenses dans les services publics tels que la santé et l’éducation, privatiser leurs secteurs productifs nationaux et ouvrir totalement leurs marchés à la concurrence internationale.

Ces prêts, dont le but était de relancer l’appareil productif, ont pour la plupart échoué à atteindre cet objectif car inadaptés aux réalités économiques locales. Ces prêts ont en réalité bénéficié à des multinationales, souvent issues des pays prêteurs, qui se sont assuré des positions de monopoles dans des marchés africains totalement dérégulés, tout en rapatriant leurs profits sans les réinvestir dans les économies locales.

En plus de causer un manque à gagner énorme aux économies sahéliennes, cette situation a privé les États de la région d’importants revenus fiscaux tout en les obligeant à rembourser leurs prêts souvent assortis d’intérêts mais aussi de pénalités en cas de retard ou de défaut de paiement.

Jusqu’à aujourd’hui, la dette extérieure peut représenter près de 80% du PIB de pays sahéliens comme le Mali, le Burkina Faso ou encore le Niger, selon les données de la Banque mondiale. La dette prive ces pays de ressources précieuses pour le financement de leur développement national et les empêche tout simplement d’assurer une présence de l’État sur l’ensemble de leurs territoires.

Une des mesures de bonne volonté que pourraient prendre les partenaires internationaux, serait d’annuler, en partie ou en totalité, les dettes qu’ils détiennent auprès des pays du Sahel, ou tout du moins, de les convertir en investissement. Les financements qui seraient dégagés de telles opérations pourraient être alloués à des projets de développement de l’agriculture par exemple. Cela permettrait à ces pays étranglés par la dette de freiner le cycle infernal de la paupérisation de leurs classes paysannes, dont les jeunes en mal de débouchés, fournissent le gros des contingents des groupes terroristes et des bandes armées de la région.

L’Algérie avait pour sa part procédé dès 2013 à l’annulation de plus de 900 millions de dollars de dettes détenues sur 14 pays africains dont 4 pays sahéliens : le Burkina Faso, le Mali, la Mauritanie et le Niger. Pour un pays comme l’Algérie, cela représentait un effort financier considérable mais surtout un exemple à méditer sérieusement.



Mardi 17 Avril 2018


Commentaires

1.Posté par Bahia le 18/04/2018 19:52 | Alerter
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Le cercle vicieux instauré par les pays prêteurs, vus comme des bons samaritains venant au secours des pays en difficulté, va en s'éternisant. La France, qui a vu que l'Algérie a sacrifié un montant non considérable pour effacer la dette de ces pays, voudrait que l'Algérie vienne sacrifier ces enfants au Sahel.

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