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Assassinat de Gébrane Tuéni (12 décembre 2005) : Le journal «An-Nahar» une «roue dentée» de la diplomatie américaine dans le monde arabe ?


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Pérenniser les poncifs serait faire insulte à la dizaine de dirigeants de la presse libanaise tués lors des divers conflits libanais.
De Nassib Metni ( Télégraphe-1958) à Gebrane Tuéni (2005), en passant par Kamel Mroueh (Al-Hayat 1966), Edouard Saab (L'Orient-le Jour-1975), Riad Taha (Al-Kifah-1979), Salim Laouzi (Al-Hawadess-1980), Samir Kassir (An-Nahar 2005), la presse libanaise a payé un lourd tribut à la liberté de la presse. Face à un tel bilan le devoir de clarté relève d'une obligation morale et la mise en perspective du double assassinat des journalistes-vedettes du quotidien libanais , Gébrane Tuéni et Samir Kassir, répond à cette préoccupation.




René Naba
Proposé par l'auteur



René Naba
Jeudi 14 Décembre 2006

La photo de Gébrane Tuéni sur l’immeuble d’An Nahar à Beyrouth
La photo de Gébrane Tuéni sur l’immeuble d’An Nahar à Beyrouth
L’essor d’«An-Nahar» date d’ailleurs véritablement de l’assassinat de Kamel Mroueh, fondateur d’Al-Hayat », en 1966, dont l’élimination a dégagé en quelque sorte la voie à son compère beyrouthin. Plus qu’une rivalité, ces deux journaux présentaient des relations de complémentarité, les deux facettes d’une même politique, avec une nuance de taille toutefois. Au choc frontal d’«Al-Hayat» et aux imprécations au premier degré du pétro-monarchique commandité, «An-Nahar», formation universitaire oblige, pratiquait l’esquive et l’allusive, le deuxième degré en somme. Mais si « Al-Hayat » (La vie), a érigé en art une pratique assez répandue dans le monde arabe, le «journalisme sponsorisé » dont il constitue une parfaite illustration, «An-Nahar» s’est épargné les dérives les plus criantes de son confrère pétromonarchique de par la structuration de son capital, pratiquant le «dérapage controlé» sous la vigilance d’un actionnaire stable détenant le tiers des actions, l’Église grecque-orthodoxe, réputée pour son patriotisme. Alors que la presse nationalisée des pays arabes sombrait dans le conformisme bureaucratique d’une couverture de l’actualité institutionnelle d’autant plus contraignante que le monde arabe vivait le traumatisme de la défaite de juin 1967, «An-Nahar» assumera la relève, chevauchant la vague moderniste à la faveur du cosmopolitisme ambiant de Beyrouth, se présentant comme une singularité dans l’horizon de la presse arabe. Doté d’un des premiers réseaux de correspondants dans les diverses capitales arabes y compris les principautés pétrolières du Golfe encore sous mandat britannique, exprimant dans un style accessible à l’opinion occidentale les raisons du refus arabe de la politique pro-israélienne des pays occidentaux, «An-Nahar» contribuera à donner une impulsion éditoriale à l’ensemble de la zone, compensant par une fonction tribunicienne assumée au niveau de l’opinion internationale, la défaite historique du nationalisme arabe. C’est dans «Al-Nahar» que seront publiés les premiers communiqués de la guérilla palestinienne, notamment du Fatah, le mouvement de Yasser Arafat. C’est dans ce quotidien-là que seront consignés les comptes-rendus les plus minutieux des divers mouvements contestataires naissants. C’est dans ce journal-là enfin que seront publiées les analyses les plus pertinentes de la vie politique trans-arabe. Une citation dans «An-Nahar» valait consécration. Lecture obligée de l’ensemble de la classe politique, des cercles diplomatiques et de toute une génération d’universitaires, «An-Nahar» a pu caresser l’ambition d’égaler en prestige le grand quotidien égyptien «Al-Ahram» plus précisément son influent commentateur Mohammad Hassanein Heykal, le conseiller du président égyptien Gamal Abdel Nasser, le point fixe de Ghassane Tuéni, l’objet de son ambition secrète, l’explication cachée sans doute de son engagement politique en tant que conseiller diplomatique du président libanais Amine Gemayel. Sous la contrainte des lois du marché, l’exiguïté du marché libanais et la recherche permanente de débouchés ainsi que les engagements politiques successifs de la famille Tuéni, Ghassane et son fils Gébrane, «An-Nahar» tendra à se couler dans le moule d’un conformisme sinon valorisant du moins rémunérateur, conséquence d’une rétention mentale induite par les grands parrains économiques de la presse et les pétromonarchies du Golfe. Le journal qui animait une critique omnidirectionnelle a été subitement comme malencontreusement atteint d’une forme d’hémiplégie intellectuelle, apparaissant à tort ou à raison comme une «roue dentée» de la diplomatie américaine dans la zone, réservant ces derniers temps ses flèches acérées quasi-exclusivement à la Syrie, la puissance occupante du Liban, passant sous silence la corruption généralisée des dirigeants arabes, leur impéritie, l’assignation à résidence forcée de Yasser Arafat, le Président démocratiquement élu de la Palestine, les bombardements américains sans discernement contre les populations civiles de Falloujah et Nadjaf en Irak, la féroce répression israélienne de Jenine (Cisjordanie) et de Gaza, ainsi que le clanisme féodal du Liban, le déficit abyssal de son budget, la gabegie de son administration sclérosée ainsi que l’instrumentalisation du martyrologue libanais en tant que tremplin politique des anciens chefs de guerre opportunément reconvertis dans la défense de la Démocratie qu’ils ont constamment piétinée et des Droits de l’homme qu’ils n’ont jamais cessé de bafouer. À lui seul le parcours de Gébrane Tuéni constitue un cas d’école des alliances politiques rotatives du Liban de l’après-guerre civile, avec une prédilection particulière toutefois pour la fréquentation du grand capital et les hommes de pouvoir au faite de leur autorité, notamment Michel-El-Murr, Michel Aoun ou Rafic Hariri. Parrain financier des milices chrétiennes libanaises, partenaire en affaires du milliardaire libano-saoudien Hariri et inamovible ministre de l’Intérieur du premier mandat du président Emile Lahoud (1998-2004), de cet homme-là, Michel El-Murr que le journal «An-Nahar» stigmatise désormais du qualificatif de «prosyrien», dans un vocable dépréciatif aux yeux des Libanais et de leurs alliés occidentaux, «Gaby» en sera le gendre, épousant sa fille et qui dotera par des subventions régulières l’édition internationale du Nahar «An-Nahar al-Arabi wa Douwali» du temps de son exil parisien dans les années 1980. Après un bref intermède avec le président éphémère du Liban Bachir Gémayel, Gébrane Tuéni fera ensuite cause commune avec Michel Aoun du temps où le Général exerçait le pouvoir à la tête du gouvernement transitoire libanais à la fin du mandat d’Amine Gemayel, qu’il délaissera, dans son exil, contre toute attente, pour Rafic Hariri, l’ancien Premier ministre libanais assassiné en févier 2005, un de ses plus récents bailleurs de fonds avec le Prince saoudien Walid Ben Talal. Suprême avanie: l’homme qui épousera en seconde noce une riche héritière de sa communauté orthodoxe, qui a bâti sa réputation comme le chantre d’un libanisme intégral pur et dur, d’une spécificité chrétienne libanaise, devra son élection au siège de député de Beyrouth lors de la première consultation électorale libanaise suivant le retrait syrien, en juin 2005, à l’important apport de voix musulmanes exigé de ses électeurs par son chef de liste Saad Hariri pour sauver de la déconvenue son nouvel allié richement doté mais mal-aimé. Fils aîné de Ghassane Tuéni, Gébrane, héritier par défaut, a été propulsé à la direction d’«An-Nahar» par suite du décès accidentel à Paris en 1987 de son frère cadet Makram, brillant diplômé des universités américaines. Depuis décembre 2004, date de sa prise effective de fonction, il n’a eu de cesse d’élargir le cercle de ses ambitions au gré des rebondissements de ses alliances déconcertantes, éliminant dans des conditions de brutalité inouïe le légendaire rédacteur en chef du journal, Ounsi al-Hajj, l’homme qui avait grandement contribué à la légende du Nahar. «Al-Hayat», le journal du combat de l’axe saoudo-américain de la première époque, a fait l’objet d’une déstabilisation à mi-parcours en 1966 par l’assassinat de son directeur Kamel Mroueh à une période de forte tension politique régionale marquée par le détournement par Israël des eaux du Jourdain et les menées hostiles de l’Arabie saoudite contre la jeune équipe baasiste syrienne. Quarante après, «An-Nahar», le journal de la deuxième génération, fait l’objet d’une identique tentative de neutralisation par une série d’attentats contre l’entourage immédiat de la publication résolument anti-syrienne. Alors que les Chiites prenaient le pouvoir en Irak dans la foulée de l’invasion américaine et qu’un dirigeant kurde, Jalal Talabani présidait aux destinées de l’ancien empire abbasside, que des pressions franco-américaines contraignaient la Syrie à une retraite sans gloire du Liban, la garde rapprochée d’«Al-Nahar» était la cible d’attentats qui élimineront de la scène politique Rafic Hariri, ancien Premier ministre libanais, un des principaux bailleurs de fonds du quotidien et nouveau chef de file des anti-syriens du Liban, ainsi que Samir Kassir, son éditorialiste vedette, tous deux tués dans des attentats à quatre mois d’intervalle (Hariri le 14 février et Kassir le 2 juin 2005), alors que Marwane Hamadé, député druze du Chouf et oncle maternel de Gébrane Tuéni, le directeur du journal, était auparavant sérieusement atteint par un attentat en octobre 2004 à Beyrouth. Le fringant directeur du journal «An-Nahar», coqueluche de la jeunesse libanaise, qui jouera un rôle de pointe dans le soulèvement populaire ayant conduit au retrait militaire syrien du Liban, au printemps 2005, sera, lui, pulvérisé dans un attentat à la voiture piégée, à son retour au Liban au terme de près de trois mois d’exil parisien, au lendemain d’un éditorial particulièrement virulent contre la Syrie qu’il accusait de s’être livrée à des crimes contre l’humanité au Liban. Coïncidence fortuite? Cet attentat est intervenu, curieusement, le 12 décembre 2005, trois mois jour pour jour après le «suicide» du ministre syrien de l’intérieur, le général Ghazi Kanaane, ancien pro-consul syrien au Liban et gardien secret des transactions politico-commerciales syro-libanaises sous l’ère Hariri, le jour même de la présentation au Conseil de Sécurité de l’Onu du rapport du procureur Detlev Mehlis sur l’assassinat de Rafic Hariri. Au vu des ses deux tentatives de déstabilisation, il est à croire que dans les périodes de bouleversement géostratégique, il est des dépassements de seuil qui ne sauraient se franchir dans le monde arabe sans déclencher des répliques punitives. De la dynastie hachémite qui en a payé un lourd tribut avec deux rois assassinés (Abdallah 1er de Jordanie (1948) et Faysal II d’Irak (195) et deux Premiers ministres assassinés, l’Irakien Noury Saïd (1958) et le Jordanien Wasfi Tall (1971), au président égyptien Anouar el-Sadate (1981), au président éphémère du Liban Bachir Gemayel (1982) et à l’ancien premier ministre libanais Rafic Hariri (2005), l’histoire arabe abonde de ses fusibles magnifiés dans la mort en tant que victimes expiratoires d’une politique de force occidentale, dont ils auront été, les partenaires jamais, les exécutants fidèles toujours. Tant Rafic Hariri que Gébrane Tuéni, que Samir Kassir, comme auparavant Bachir Gémayel constituent à cet égard des témoins posthumes de cette règle non écrite de la polémologie si particulière du Moyen-Orient, de même que la dizaine de dirigeants de la presse libanaise précités tués dans l’exercice de leur fonction, sans qu’il ait été établi avec certitude s’ils étaient tombés sur le champ d’honneur de la liberté de la presse ou sur le terrain du mercenariat professionnel. Patriarche comblé d’honneur et de reconnaissance professionnelle mais inconsolable à la perte de ses deux enfants dans la pleine force de l’âge, dûment averti dans sa chair, au crépuscule de sa vie, des déconvenues d’un trop long compagnonnage du journalisme avec le pouvoir, Ghassane Tuéni souscrira aisément à ce constat empirique tiré de sa propre expérience: à savoir que le journaliste du futur se doit de se vivre comme un observateur majeur de la vie politique, non comme un partenaire mineur du gouvernement, tant il est vrai, qu’une proximité avec les puissances d’argent altère irrémédiablement sa fonction critique. De référence, le journalisme libanais dans ses pratiques dévoyées est devenu progressivement synonyme d’une parfaite illustration du scribe thuriféraire. A défaut d’un sursaut éditorial qui introduirait une dissonance dans le concert unanimiste gouvernemental proaméricain à l’effet de faire contrepoint aux vecteurs transnationaux, la presse libanaise risque une relégation dans un domaine qui a longtemps constitué son champ d’action privilégié et les médias libanais au XXIème siècle représenteront pour la grande presse arabe ce que l’homéopathie constitue pour la pharmacologie, une dose infinitésimale. Désormais sérieusement talonné par son nouveau rival beyrouthin «Al-Akhbar », constitué de certains de ses prestigieux transfuges et qui fait vente égale avec lui quatre mois après son lancement, ainsi que par «As-Safir» à la tonalité davantage nationaliste, «An-Nahar» s’apparente, par moments, par ses tendances irrédentistes et ses préoccupations libano-centristes à un bulletin paroissial de grand format face à la grande configuration journalistique du Moyen-Orient. A n’y prendre garde, son étoile, longtemps brillante au firmament de la constellation de la presse arabe, pourrait ne devenir qu’un simple phénomène d’hystérisis: une étoile, brillante certes mais éteinte...brillante uniquement dans l’imaginaire de ses anciens lecteurs, au titre du fantasme. René Naba : dernier ouvrage paru « aux origines de la tragédie arabe »- Editions Bachari 2006. Auteur notamment de : -«Du bougnoule au sauvageon, voyage dans l’imaginaire français», L' Harmattan 2002 -«Rafic Hariri, un homme d’affaires, Premier ministre», L' Harmattan 1998 URL de cet article : http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=1737&lg=fr


Vendredi 15 Décembre 2006

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