Politique Nationale/Internationale

Arcelor-Severstal: le rideau tombé, des questions restent


L'arrière-goût laissé par la fusion avortée entre le sidérurgiste luxembourgeois Arcelor et le groupe métallurgique russe Severstal ne disparaîtra pas de sitôt. Si cette affaire avait abouti, cela aurait été le premier débouché d'une importante société russe sur le marché international de toute l'histoire de la libre entreprise en Russie. Pourtant, les postions de la métallurgie russe sont loin d'être faibles. Les exportations de métaux ferreux et non ferreux ne cessent d'augmenter et cette industrie bénéficie d'un soutien des autorités.


RIA Novosti
Vendredi 14 Juillet 2006

 Arcelor-Severstal: le rideau tombé, des questions restent



Par Vassili Zoubkov, RIA Novosti



L'accord résilié avec Arcelor a été un échec pour Alexeï Mordachov, propriétaire de Severstal, et un revers pour tous les milieux d'affaires russes, de l'avis général. Iouli Kvitsinski, ancien diplomate et actuel vice-président du comité des affaires internationales de la Douma, y voit un effet de la campagne antirusse déclenchée en Occident.

Pour un autre député, Viktor Pleskatchevski, président du comité de la Douma pour la propriété, le contrat passé entre Arcelor et Mittal Steel est une "décision absolument politique" et un "exemple de concurrence déloyale".

Rien à faire, la loi de la concurrence est dure mais juste, il n'y a pas là de quoi s'affliger. Alexeï Mordachov n'a pas assez d'argent et le magnat indien Lakshmi Mittal a finalement déboursé beaucoup plus. Mais tout n'est pas aussi simple dans notre monde. Même dans la jungle du big business où le gain prime sur le reste, il y a des normes de comportement éthiques.

S'il est vrai que l'affaire de fusion avec Severstal a été imaginée comme un moyen de relever la cote d'Arcelor en dressant deux concurrents l'un contre l'autre, le coup a fait mouche. En l'espace de cinq mois, le sidérurgiste européen a vu augmenter sa valeur de 12 milliards d'euros. A noter, d'autre part, qu'il n'a déboursé, d'abord pour "se défendre" face à Mittal, puis pour "fraterniser" avec lui, que 370 millions d'euros (avocats, conseils financiers, information, dédit à Mordachov, etc.).

Dans un premier temps, les dirigeants d'Arcelor ont critiqué l'Indien avec violence et à haute voix, dans la presse et sur la toile mondiale. L'offre de l'Asiatique a été qualifiée "d'absorption inamicale" et son argent de "monnaie de singe". La comparaison entre une eau de Cologne bon marché et un parfum exquis lancée par l'administration du groupe luxembourgeois a été largement diffusée par la presse... Le PDG Guy Dollet a qualifié les moyens du magnat indien de billets de Monopoly.

Etait-il possible de ne pas croire à cette rhétorique fougueuse et aux propos de M.Kinsch, président du conseil d'administration d'Arcelor, lorsqu'il a serré la main à l'homme d'affaires russe après avoir signé en mai l'accord de fusion des deux sociétés? Après la nouvelle proposition de Mittal, tous les propos vexants adressés à l'Indien ont disparu de la page web du sidérurgiste européen et ses actionnaires ont été invités à les oublier. L'auteur de ces lignes n'a entendu aucune excuse présentée à Mordachov qui, comme l'a avoué M.Kinsch, a joué le rôle de catalyseur.

Deuxième question: quelle a été l'influence de la russophobie sur le résultat définitif de l'accord? On a du mal à croire qu'elle ait été nulle. Une attitude négative stable envers la Russie qui s'efforce de voler de ses propres ailes prédomine toujours dans les médias occidentaux. Proclamés en parole, le "partenariat" et la "coopération" se ramènent en fait à ce qu'en Occident les Russes peuvent acheter librement des clubs de football et des châteaux, mais l'accès aux grandes entreprises européennes et américaines leur est bloqué par tous les moyens.

Et ce pour différentes raisons, parfois inventées mais toujours protectionnistes. Par exemple, les Américains prétextent les risques élevés des affaires avec les oligarques russes qui ont fait leur fortune en se livrant à des opérations douteuses. Dans le cas de Severstal, la banque américaine Goldman Sachs, conseillère de Lakshmi Mittal et proche de l'administration des Etats-Unis, a provoqué la résistance des actionnaires d'Arcelor à la fusion avec le groupe russe.

Eh bien, chacun voit ce qu'il veut voir. Dans l'affaire avec Lakshmi Mittal, les médias européens n'ont pas remarqué la position des travailleurs d'Arcelor qui soutenaient la fusion avec Severstal. Les ouvriers et ingénieurs étaient sûrement au courant qu'après l'achat d'ISG (International Steel Group) le magnat indien avait comprimé 45.000 emplois, soit un tiers du personnel de l'entreprise achetée. On a déjà établi par calcul qu'après le mariage avec Mittal, Arcelor devra supprimer 30.000 emplois. A ce jour, seuls les administrateurs du géant de l'acier sont assurés contre le licenciement.

Et la dernière question. Dans quelques jours les leaders du G8 se réuniront à Saint-Pétersbourg. A la veille du sommet, un large débat a été engagé sur le thème "Comment bâtir les relations avec la Russie?" Certains insistent sur l'ultimatum et la pression. D'autres inventent des méthodes d'influence plus douces. Ils proposent de nouer des contacts avec les milieux d'affaires, et une coopération scientifique et culturelle. A leur avis, il vaut mieux encourager l'introduction d'entreprises russes sur les bourses occidentales, la participation de sociétés occidentales dans leur capital social... La tentative de Severstal aurait pu être un exemple de réalisation de telles idées. Hélas, elle a tourné en contre-exemple.

Sur le plan tactique, Arcelor a peut-être gagné en s'alliant avec l'Indien, mais du point de vue stratégique, les projets communs avec Severstal dans le transport d'hydrocarbures et dans l'industrie automobile en pleine expansion en Russie sont devenus, pour lui, illusoires.

Le président Poutine a déclaré récemment que la Russie défendrait ses intérêts contre la concurrence déloyale. Le pays est prêt à affronter la concurrence sur le marché international, mais une concurrence honnête fondée sur l'unicité des règles, a-t-il indiqué. Le principe "Quod licet Jovi, non licet bovi" (Ce qui est permis à Jupiter n'est pas permis au boeuf) est absolument inadmissible pour la Russie d'aujourd'hui, a-t-il souligné. On peut en conclure que les dirigeants de la Russie ont l'intention de continuer à aider et à soutenir les milieux d'affaires russes.

Au début de cet article, j'ai déclaré qu'un terme avait été mis à cette affaire malencontreuse, bien que les désireux d'aider Mordachov soient devenus plus nombreux. Les hommes d'affaires russes le soutiennent. La Russie ne manque pas d'argent. Le soutien des autorités est également assuré. Peut-être est-il effectivement prématuré d'y mettre un point final?


Vendredi 14 Juillet 2006

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