FRANCE

Appel aux descendants des esclaves français et à leurs amis.


Par Claude RIBBE

L’heure est grave. Alors que M. Jacques Chirac, président de la République française, après avoir déclaré publiquement à Pointe-à-Pitre qu’ « Haïti n’a jamais été, à proprement parler une colonie française » avait signé un décret visant à mettre les cendres d’Alexandre Dumas au Panthéon, sans faire aucune mention des origines haïtiennes, donc africaines du père de l’écrivain, né esclave à Jérémie (République d’Haïti), M. Christian Poncelet, président du Sénat, en mémoire de son prédécesseur, le Guyanais Gaston Monnerville, descendant d’esclaves, m’avait donné, le 30 novembre 2002, l’opportunité de rappeler solennellement, au cours d’une allocution, les origines antillaises des Dumas et de raviver la mémoire bafouée de l’esclavage et de la traite négrière. À l’époque - où l’application de la loi Taubira était suspendue- les grands médias nationaux, et tout particulièrement France 2, avaient délibérément cherché à occulter cet aspect des cérémonies, préférant mettre l’accent sur l’intervention de M. Decaux, auteur d’un spectacle à la gloire de Napoléon qui ne mentionnait ni le rôle éminent du général Dumas dans l’histoire de France, ni le rétablissement de l’esclavage en 1802. C’était aussi le temps où France Télévisions glorifiait Napoléon à travers l’adaptation d’un livre de M. Max Gallo dans lequel les crimes du dictateur- notamment vis-à-vis des Antillais- étaient soigneusement effacés


Samedi 18 Juin 2005


Au moment où M. Chirac refusait, malgré mes demandes répétées, de décerner au général Dumas, nègre et sauveur de la République, la Légion d’Honneur à titre posthume qui lui était due plus qu’à quiconque, j’avais été particulièrement touché par le courage de M. Poncelet, qui avait su obtenir une modification de la cérémonie initialement prévue pour qu’à travers l’écrivain Dumas, on rendît aussi hommage à son père et à tous les descendants d’esclaves. De même Monsieur Philippe Seguin, aujourd’hui Premier président de la Cour des Comptes, s’était-il associé à la démarche de Monsieur Bertrand Delanoë, maire de Paris, pour faire remettre à sa place la statue du général Dumas, déboulonnée par les nazis en 1942, après la tristement célèbre visite à Paris d’Adolf Hitler, venu s’incliner aux Invalides devant le tombeau de son prédécesseur dans l’art du génocide, Napoléon Bonaparte, tortionnaire et assassin de Toussaint Louverture, de Louis Delgrès et de centaines de milliers de résistantes et de résistants antillais..

Ma surprise est donc immense, moins de trois ans après, d’apprendre que le Sénat décerne le prix du livre d’Histoire à un universitaire dont la seule gloire est de mener, aux frais de la République, des recherches révisionnistes.

Aujourd’hui, monsieur Pétré-Grenouilleau, grâce à la tribune permanente que lui offre France-Télévisions ainsi qu’une certaine presse écrite, peut à son aise insulter publiquement les descendants d’esclaves. Qu’aurait pensé Gaston Monnerville en apprenant que le Sénat récompenserait un jour un homme capable de déclarer dans Le Journal du Dimanche : « descendant d’esclaves est une expression à manier avec prudence » ?

Il me paraît, en conséquence, important que M. Christian Poncelet, président du Sénat et second personnage de l’État, fasse savoir clairement aux descendants d’esclaves s’il cautionne ou non les propos et les thèses de M. Pétré-Grenouilleau. S’il ne les cautionne pas, il lui suffit de revenir immédiatement sur l’attribution de ce prix qui, non seulement est insultante pour des millions de Français, mais qui entache aussi l’honneur d’une des plus hautes institutions de la République et porte atteinte à la mémoire de M. Gaston Monnerville. Au cas où l’attribution du prix à M. Pétré-Grenouilleau serait explicitement ou implicitement confirmée, il appartiendrait non seulement à tous les descendants d’esclaves, mais à tous ceux qui refusent le révisionnisme et demandent la reconnaissance de tous les génocides sans exception, d’en tirer les conséquences dans les plus brefs délais.

Par ailleurs, la loi du 10 mai 2001 s’attachant à protéger la mémoire des esclaves et l’honneur de leurs descendants, il importe que le ministre de l’Éducation nationale prenne immédiatement des dispositions visant à suspendre de leurs fonctions les enseignants révisionnistes au nombre desquels M. Pétré-Grenouilleau occupe une place de choix. Il est en effet inadmissible que des individus prônant de telles doctrines puissent continuer à enseigner dans l’Université française et à diriger des thèses. Au cas où le ministre de l’Éducation se refuserait à prendre les sanctions qui s’imposent, là encore, il appartiendrait à tous les descendants d’esclaves et à tous ceux qui s’insurgent contre la négation des génocides coloniaux et contre le révisionnisme d’en prendre acte.

Par ailleurs, la Justice doit immédiatement être saisie tant des propos révoltants tenus par M. Pétré-Grenouilleau dans le Journal du Dimanche que des thèses ignobles développées dans son ouvrage.

J’en appelle donc -au nom des millions d’hommes, de femmes et d’enfants originaires d’Afrique et déportés par la France dans ses colonies d’Amérique - à tous les descendants d’esclaves français des Antilles pour qu’ils demandent, tous unis dans l’honneur et la dignité : à M. Christian Poncelet, président du Sénat de la République Française, de rapporter immédiatement la décision d’octroyer le prix du livre d’Histoire du Sénat à l’ouvrage de M. Pétré-Grenouilleau, à M. Gilles de Robien, ministre de l’Éducation, de le suspendre immédiatement de ses fonctions universitaires et à la Justice française d’appliquer à l’encontre de ce révisionniste la loi républicaine dans toute sa sévérité.



(*) Écrivain et historien, descendant d’esclaves français de la Guadeloupe, ancien élève de l’École normale supérieure, agrégé de philosophie.

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Samedi 18 Juin 2005


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