Philosophie politique

Anthropologie politique: Comprendre la société originelle pour mieux changer la nôtre (Pierre Clastres)



Dimanche 4 Janvier 2015

Anthropologie politique: Comprendre la société originelle pour mieux changer la nôtre (Pierre Clastres)
Retour des lumières
 
Pierre Clastres
 
Extraits de “Recherches d’anthropologie politique” (1980)
 
~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 de la version anglaise “Archeology of Violence” (2010) ~ Janvier 2015 ~
 
Note du traducteur: Dans cet écrit, Clastres critique l’approche sociologique de l’historien et sociologue Pierre Birnbaum quant à la société, l’origine de l’état et de la domination politique. C’est une réponse à la critique que Birnbaum avait énoncée dans son article: “Sur les origines de la domination politique. A propos d’Etienne de la Boétie et de Pierre Clastres”, dans la Revue française de science politique 27 (1977), no. 1, pp. 5-21.
 
[…] Ma présentation des faits ethnographiques concernant la chefferie indienne (des Amériques) n’est pas du tout nouvelle: Elle existe depuis un bon moment, au point de devenir ennuyeuse et est apparue dans des documents écrits d’inombrables voyageurs, chroniqueurs, missionnaires, ethnographes, qui se sont succédés sur les chemins du Nouveau Monde depuis le XVIème siècle. Ce n’est donc pas moi qui, de ce point de vue, ait découvert l’Amérique…
Comprise comme une structure ontologique de la société, comme l’état naturel de l’être social, la division entre maîtres et sujets a constamment été pensée comme l’essence de toutes sociétés réelles ou même possible. Il ne pourrait y avoir donc, dans cette vision sociale, une origine de la domination politique puisqu’elle est inséparable de la société humaine, puisqu’elle est une caractéristique immédiate de la société. Ce qui mena à la grande stupéfaction des premiers observateurs des sociétés “primitives”: des sociétés non divisées, où les chefs n’ont pas de pouvoir, le peuple pas de foi, pas de loi, pas de roi. De quelle façon les Européens pouvaient-ils alors décrire les sauvages ? Soit questionner leur propre conviction que la société ne pouvait pas être conçue sans la division et admettre que les peuples primitifs constituaient des sociétés au sens plein du terme ; ou alors décider qu’un groupement non-divisé politiquement, où les chefs ne commandent pas et où personne n’obéit, ne pouvait pas être une société: Les sauvages sont vraiment des sauvages et ils doivent en conséquence être civilisés, être “policés”, une voie théorique et pratique que les occidentaux du XVIème siècle empruntèrent de manière unanime. Ceci peut-être à l’exception de Montaigne et de La Boétie, le premier sans doute sous l’influence du second, qui seuls, pensèrent contre le courant de l’époque.
[…]
Quel est le but de Birnbaum (sinon son approche) ? Pour lui, c’est une matière d’établir que “la société contre l’état se présente… comme une société totalement restrictive.” En d’autres termes, si la société primitive n’a pas conscience de la division sociale, c’est au prix d’une aliénation bien plus terrifiante, une qui soumet la communauté à un système oppresseur de normes que personne ne peut changer. “Le contrôle social” est absolu: Ce n’est plus la société contre l’État, c’est la société contre l’individu. De manière ingénieuse, Birnbaum nous explique pourquoi il en connait autant sur les sociétés primitives: Il a lu Durkheim. Il est un lecteur tout en confiance, aucun doute n’entre dans son esprit: l’opinion de Durkheim au sujet des sociétés primitives est véritablement la vérité au sujet des sociétés primitives.
[…]
Birnbaum a loupé la chance ici d’un bon mot, d’une bonne accroche, je vais la lui suppléer. Il pense, mais sans le dire expressément, que le mythe est l’opium des sauvages. En tant qu’humaniste et progressiste, Birnbaum souhaite bien évidemment la libération des sauvages: nous devons les désintoxiquer (nous devons les civiliser). Tout ceci est plutôt bête. En fait, Birnbaum est totalement inconscient que son athéisme banlieusard, solidement enraciné dans un scientisme déjà démodé à la fin du XIXème siècle, rencontre de plein fouet, justifie l’entreprise du discours missionnaire le plus dense et la pratique coloniale la plus brutale. Il n’y a rien ici pour être fier.
Contemplant la relation entre la société et la chefferie, Birnbaum appelle à la rescousse un autre spécialiste éminent des sociétés primitives, J.W. Lapierre, dont il fait sienne l’opinion: “… Le chef […] a le monopole de l’utilisation du discours légitime et […] personne ne peut prendre la parole afin de s’opposer à celle du chef sans commettre un sacrilège condamné par une opinion publique unanime.” Ceci est au moins clair. Mais le professeur Lapierre est très certainement péremptoire. Comment en sait-il tant ? Quel livre a t’il donc lu ? Considère t’il le concept sociologique de légitimité ? Ainsi les chefs dont il parle possèdent seuls la légitimité de la parole ? Et que dit cette parole légitime ? Nous serions très curieux de le savoir. Ainsi, personne ne peut s’opposer à cette parole sans commettre un sacrilège ? Mais alors ceux-ci sont des monarques absolues, des Attila et des pharaons ! Nous perdons alors notre temps à réfléchir sur la légitimité de leur parole, car si ce sont les seuls qui parlent, alors ce sont eux qui commandent ; s’ils commandent, ce sont donc eux qui possèdent le pouvoir politique, s’ils possèdent le pouvoir politique, c’est que la société est divisée entre les maîtres et les sujets. Revenons au notre de sujet: Je suis intéressé aux sociétés primitives et non pas au despotisme archaïque. Lapierre/Birnbaum devraient choisir afin d’éviter une petite contradiction: ou la société primitive est soumise à la “restriction totale” de ses normes ou alors elle est dominée par la parole légitime du chef. Permettons au professeur d’en parler et de revenir à ses élèves qui auraient besoin de plus d’explications le plus brièvement possible.
Qu’est-ce que la société primitive ?
C’est une société homogène non-divisée, elle l’est de telle manière, que si elle est inconsciente de la différence entre le riche et le pauvre a fortiori, c’est parce que l’opposition entre les exploiteurs et les exploités est absente. Mais ceci n’est pas la matière essentielle. Ce qui est absent de manière tout à fait notoire, est la division politique en dominants et en dominés: les chefs ne sont pas là pour commander, personne n’est destiné à obéir, le pouvoir n’est pas séparé de la société qui, en tant que totalité singulière, est la détentrice exclusive du pouvoir. J’ai écrit un grand nombre de fois auparavant (et il semblerait que cela ne soit pas suffisant…), que le pouvoir n’existe que quand il est utilisé: un pouvoir qui n’est pas mis en pratique est de fait, rien. Que fait donc la société primitive du pouvoir qu’elle possède ? Elle l’exerce bien sûr et en première instance sur le chef, précisément pour prévenir qu’il ne satisfasse éventuellement un désir de pouvoir, pour l’empêcher d’agir comme un chef. De manière plus générale, la société exerce le pouvoir de manière à le conserver, de manière à prevenir la séparation, la division de son pouvoir, afin de tenir écartée l’irruption de la division dans le corps social, la division entre maîtres et sujets. En d’autres termes, l’utilisation du pouvoir par la société est faite pour assurer la conservation de son être indivisé, cela crée une relation entre l’être social et lui-même.
Quel troisième terme établit cette relation ? C’est précisément ce qui cause tant de souci à Birnbaum/Durkheim, c’est le monde du mythe et des rites, c’est la dimension religieuse. Birnbaum n’est-il pas au courant qu’il n’y a de société que sous le signe de la Loi ? C’est probable. La religion ainsi assure la relation de la société avec sa Loi, c’est à dire l’ensemble de normes qui organise les relations sociales. D’où cette loi provient-elle ? Où la loi comme fondation légitime de la société est-elle née ? A une époque antérieure à la société, dans les temps mythiques: son lieu de naisance est à la fois immédiat et très, très lointain, c’est l’espace des ancêtres, des héros culturels, des dieux. C’est là que la société s’institue en tant que corps indivisé ; ce sont ceux qui décrètent la loi comme un système de normes, cette loi que la religion a pour mission de transmettre et de s’assurer qu’elle soit éternellement respectée. Qu’est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire que la fondation de la société est extérieure à elle-même, la société ne s’est pas fondée elle-même: la fondation de la société primitive n’a pas pour origine la décision humaine, mais celle de l’action divine.
[…]
Birnbaum/Lapierre, un apôtre tardif de l’âge des Lumières, voit-il maintenant plus clairement ce qui est légitime dans le discours du chef sauvage ? J’en doute, je vais donc le clarifier pour lui. Le discours, la parole du chef est celui de la tradition (et en cette capacité, il n’en a bien sûr pas le monopole), celle qui dit de respecter les normes enseignées par les Ancêtres ! Ne changeons rien à la Loi ! C’est un discours qui établit la Loi comme le garant de la société en tant que corps indivisé, la Loi qui exorcise le spectre de la division ; la loi garantit la liberté des Hommes contre la domination. En tant que porte-parole de la loi ancestrale, le chef ne peut pas en dire plus, il ne peut pas sans prendre de grands risques pour lui-même, se positionner en législateur de sa propre société, substituer à la loi de la communauté la loi de son désir. Dans une société indivisée, où mèneraient le changement et l’inovation ? A rien d’autre que la division sociale, à la domination d’un petit nombre sur le reste de la société. Après cela, Birnbaum peut certainement disserter sur la nature oppressive de la société primitive ou même sur ma conception organiciste de la société. Se pourrait-il qu’il ne comprenne pas ce qu’il lit ? La métaphore de la ruche (métaphore et non pas modèle…) n’est pas de mon cru, mais de celui des Indiens Guayaki, ces irrationnalistes, lorsqu’ils célèbrent le festival du miel, se comparant eux-mêmes en fait, contre toute logique, à une ruche ! Ceci ne pourrait pas arriver à Birnbaum: il n’est pas un poète, mais un universitaire de froide Raison. Puisse t’il la garder.
En page 10 de son essai. Birnbaum déclare que je suis incapable de donner une explication sociologique de la naissance de l’État. Mais en page 19, il paraît que cette naissance “pourrait bien être maintenant expliquée par un rigoureux déterminisme démographique.” C’est, brièvement, le choix du lecteur. Quelques clarifications peuvent guider son choix.
Jusqu’à maintenant, je n’ai jamais rien dit au sujet de l’origine de l’État, à savoir, sur l’origine de la division sociale, l’origine de la domination. Pourquoi ? Parce que ceci est le sujet d’une question fondamentale de sociologie et non pas de théologie, de philosophie ou d’histoire. En d’autres termes, poser la question de l’origine dépend d’une analyse du social: sous quelles conditions la division sociale peut-elle survenir au sein d’une société indivisée ? Quelle est la nature des forces sociales qui mènerait les sauvages à accepter la division entre maîtres et sujets ? Sous quelles conditions la société primitive meurt-elle en tant que société indivisée ? Une généalogie de la malchance, une recherche du clinamen social, qui ne peut bien sûr être développé qu’en questionnant l’être social primitif: le problème de l’origine est strictement sociologique et ni Condorcet, ni Hegel, ni Comte, ni Engels, ni Durkheim, ni Birnbaum ne peuvent être de quelque aide que ce soit avec ceci. Afin de comprendre la division sociale, nous devons commencer avec la société qui a existé pour l’empêcher. Quant à savoir si je peux ou non articuler une réponse à la question de l’origine de l’État, je n’en sais toujours rien et Birnbaum le sait encore moins. Attendons, travaillons, il n’y a pas urgence.
[…]
Comme tout le monde, Birnbaum a endorsé passivement ce que l’ethnologie a enseigné: les sociétés primitives sont des sociétés sans État, sans un organe séparé du pouvoir. Très bien. Prendre les sociétés primitives sérieusement d’un côté et le discours ethnologique sur ces sociétés de l’autre, je me demande pourquoi elles sont sans État, pourquoi le pouvoir n’est pas séparé du corps social. Il m’apparait alors petit à petit que cette non-séparation du pouvoir, cette non-division de l’être social est dûe non pas à l’état fœtal ou embryonnaire des sociétés primitives, non pas à un fait d’inachèvement, mais est lié à un acte sociologique, à une institution du social en tant que refus de la division, comme refus de la domination: si les sociétés primitives sont sans État, c’est parce qu’elles sont contre l’État.
Birnbaum, d’un seul coup, tout comme bien d’autres avec lui, ne l’entend plus de cette oreille. Cela les perturbe. La notion de sans état ne les gêne pas, mais contre l’État, minute papillon ! Ceci est un scandale. Qu’en est-il de Marx alors ? Et de Durkheim ? et de nous ? Ne pouvons-nous plus raconter nos petites histoires ? Non, ce n’est pas possible ! Nous avons ici un cas très intéressant de ce que la psycho-analyse appelle résistance ; nous voyons ce à quoi tous ces docteurs resistent et la thérapie sera un soulagement.
[…]
N’approchons-nous pas de la vérité ? Il semblerait. L’analyseur ultime de tout ceci ne serait-il pas ce que nous appelons le marxisme ? Il est vrai que pour décrire l’anthropologie qui revendique une filiation avec le marxisme, j’ai utilisé l’expression (qui semble troubler Birnbaum) de “marécage marxiste”. Ce fut dans un moment de bienveillance excessive. L’étude et l’analyse de la pensée de Karl Marx est une chose, l’examen de tout ce qui s’affuble du vocable de “marxiste” en est une autre. En ce qui concerne le “marxisme” anthropologique ou l’anthropologie marxiste, une évidence commence à (doucement) émerger: cette “anthropologie” est faite d’un double mensonge. D’un côté, elle affirme de manière éhontée et mensongère sa relation avec la lettre et l’esprit de la pensée marxienne ; de l’autre côté, elle tente frauduleusement et fanatiquement d’exprimer l’être social de la société primitive scientifiquement. Les anthropologues marxistes n’ont que faire des sociétés primitives ! Elles n’existent même pas pour ces théologiens obscurantistes qui ne peuvent que parler et concevoir des sociétés pré-capitalistes. Rien d’autre que le dogme sacré ! La doctrine par dessous tout ! Spécifiquement au-dessus de la réalité de l’être social.
Les sciences sociales (et notablement l’ethnologie) sont, comme nous le savons, le théâtre d’une puissante tentative d’investissement idéologique. C’est la marxification ! hurle la droite, qui a perdu depuis longtemps toute faculté de compréhension. Mais Marx, à ce qu’il me semble, n’a pas grand chose à faire avec cette cuisine ; car il ne fut capable de voir qu’un peu plus loin que le nez d’Engels, il les a vu venir de loin, les marxistes en béton armé. Leur idéologie de combat sombre, élémentaire, dominatrix (domination… cela ne dit-il rien à Birnbaum ?), peut-être reconnue sous les masques interchangeables du léninisme, du stalinisme, du maoïsme: c’est cette idéologie de conquête du pouvoir total (le pouvoir ne dit-il rien à Birnbaum ?), c’est cette idéologie de granit, dur à détruire, que Claude Lefort a commencé à attaquer au burin.
[…]
Et il (Birnbaum) n’a pas peur après tout cela, de me parler de liberté, de pensée, de pensée de liberté. Il n’a aucune honte.
Quand à sa farce en regard de mon pessimisme, des textes comme le sien ne sont sûrement pas de ceux qui me rendent optimiste. Mais je peux assurer Birnbaum d’une chose: je ne suis pas un défaitiste.


Dimanche 4 Janvier 2015


Nouveau commentaire :

Economie et pouvoir financier | Histoire | Philosophie politique | Religions et croyances


Publicité

Brèves



Commentaires