MONDE

Analyse de l’ouvrage 'Qui sommes-nous ?' de Samuel Huntington.


Samuel Huntington développe une pensée empreinte de colonialisme et très nettement raciste : il décrit une société au bord de la guerre civile, prise en tenaille, menacée de l’extérieur et de l’intérieur par les mêmes hordes hispaniques, inassimilables par essence, provocantes...
Qui sommes-nous ? Identité nationale et choc des cultures, Samuel Huntington, Odile Jacob pour la traduction française, Paris, novembre 2004, 393 pages, 25 euros. (Who Are We ? The Challenges to America’s National Identity, Simon and Schuster, may 2004).


Jeudi 2 Juin 2005



Huntington et le thème du vivre ensemble
Samuel Huntington, auteur de Qui sommes-nous ? n’appelle pas les citoyens américains à vivre tous ensemble. Il exclut d’emblée les hispaniques ou latino ou Mexicains de la communauté nationale américaine, leur reprochant de refuser l’assimilation à laquelle des millions d’autres se sont pliés depuis le début du dix-septième siècle. Dans son dernier ouvrage, ce professeur de relations internationales à Harvard, auteur en 1996 du Choc des civilisations stigmatise les hispaniques qui vivent aux Etats-Unis et les accuse de rejeter le credo des pèlerins fondateurs de la nation américaine. A lire Huntington, si les attaques du 11 septembre ont provoqué un sursaut salutaire de la part de cette nation qui s’est soudainement retrouvée, selon l’auteur, unie derrière son drapeau et son héritage historique, il ne s’agit que d’un sursaut et l’avenir reste, à cause d’une présence latino massive, concentrée géographiquement, inassimilable par essence, obscurci. A terme, les Etats-Unis ne pourraient-ils connaître une deuxième guerre civile impliquant les millions d’hispaniques en situation de reconquête de territoires historiquement mexicains contre l’ensemble de la communauté américaine fidèle aux valeurs du credo, idéalisée ?

Qui est Samuel Huntington ?
Samuel Huntington est un contemporain de Henry Kissinger, ancien chef de la diplomatie américaine sous la présidence de Nixon, de 1973 à 1977 ; de Zbigniew Brzezinski, conseiller du président Carter sur les questions de sécurité de 1977 à 1981 ; de William Rehnquist, président de la Cour suprême, nommé juge dans cette Cour par Richard Nixon en 1972 puis chef de la Cour en 1986 par Ronald Reagan. Huntington a été conseiller à la Maison blanche durant le mandat de Jimmy Carter (1977-1981) et porte donc a priori l’étiquette démocrate.
Son premier ouvrage paraît en 1957. Il a pour titre The Soldier and the State. Il s’agit d’un essai à propos de l’armée dans la société américaine inspiré des relations tumultueuses entre le président Truman et le général MacArthur ; le second ayant été sanctionné pour insubordination par le premier en 1951. Le livre qui le rend célèbre paraît en 1996 aux Etats-Unis sous le titre The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order. Il est traduit en français en 2000 sous le titre Le choc des civilisations chez Odile Jacob. Dans cet ouvrage, Samuel Huntington développe une thèse qu’il exprime pour la première fois en 1993 dans la revue Foreign Affairs, thèse qui devient une référence obligée après les attaques du 11 septembre sur New York et Washington.
Dans Le choc des civilisations, Huntington prétend qu’avec la fin de la guerre froide, les conflits entre Etats comme les alliances que ces derniers nouent entre eux vont provenir des identités et non des idéologies ou de l’opposition Nord-Sud. C’est que le monde huntingtonien est divisé en « cultures » et en « peuples » distincts, blocs monolithiques, figés, imperméables. Ces « peuples » et ces « cultures » forment des civilisations qui structurent le monde contemporain. Pour Huntington, une civilisation est définie par des éléments tels la langue, l’histoire, la religion, les coutumes, les institutions et par des éléments plus subjectifs d’auto identification (le drapeau, un sentiment d’appartenance à une communauté d’idée et de pensée).
L’auteur nomme cinq civilisations : la chinoise, la japonaise, l’hindoue, la musulmane, l’occidentale. Il rattache le continent africain aux autres civilisations et, quant à l’Amérique latine, sa position est ambivalente. Tantôt l’Amérique latine fait partie d’une sous-civilisation rattachée à la civilisation occidentale ; tantôt il la présente comme une civilisation distincte et menaçante pour les Etats-Unis, l’une des deux puissances dominantes de l’Occident avec l’axe franco-allemand. Il prétend que la survie de l’Occident dépend de la volonté du peuple américain d’affirmer sans pudeur aucune son identité occidentale fondée sur l’héritage européen et forte de trois siècles d’une existence jamais remise en cause. Dans cette perspective, Qui sommes-nous ? se situe dans le droit fil de la pensée huntingtonienne. Ce dernier ouvrage complète une vision du monde, négative, xénophobe, extrémiste, angoissante.
Huntington fait partie du monde intellectuel et politique de la côte Est, de ce monde intellectuel et politique qui a théorisé et/ou mis en pratique le concept de guerre froide et qui depuis 1989-1991 élabore une nouvelle pensée de l’affrontement. De Boston à Washington, son réseau d’influence auprès des sphères de pouvoir a été et reste réelle. Harvard de ce point de vue constitue un poste avancé de pouvoir que Huntington à su utiliser pour asseoir et diffuser son influence. De ses trois contemporains cités au début de cet article, les trois sont diplômés de Harvard, à l’image de Huntington et deux d’entre eux, Kissinger et Brzezinski y ont enseigné, comme Huntington, à la différence près que ce dernier y a bâti sa carrière alors que pour les deux autres, Harvard a constitué un point de départ puis un abri avant qu’ils ne deviennent membres d’une administration présidentielle et après.
Le réseau d’influence de Huntington vient autant de sa connaissance du monde politique que de son rôle d’universitaire ; il a formé en effet des générations de diplomates et a eu par exemple pour élève Francis Fukuyama, chercheur au Département d’Etat puis professeur à l’université Johns Hopkins qui publie en 1992 un ouvrage intitulé La fin de l’histoire et qui lui vaut une renommée aussi subite qu’immense après la chute de l’URSS. Fukuyama et Brzezinski ont d’ailleurs –est-ce un hasard ?- encensé Qui sommes-nous ? alors que contrairement au Choc des civilisations, l’ouvrage a connu un accueil plutôt froid aux Etats-Unis puis en France lors de sa parution.
Au Mexique, Qui sommes-nous ? a été descendu par les médias et les intellectuels, à juste titre puisque c’est la communauté mexicano-américaine vivant au nord du Rio Grande qui est la cible principale de Huntington qui prétend que l’immigration mexicaine fait peser une menace intolérable sur l’identité nationale américaine, études sociologiques à l’appui. L’écrivain et diplomate Carlos Fuentes a répondu à ses attaques en l’accusant de pratiquer « la tactique de la peur de l’autre ». Dans un article publié le 24 septembre 2004, le correspondant du Boston Globe à Mexico rapportait qu’un chroniqueur politique a traité Huntington de « Stephen King de la science politique » en référence à sa thèse inutilement alarmiste et fantastique.
La presse américaine a pris ses distances avec les thèses du politologue de Harvard ainsi, la presse texane, plutôt conservatrice dans un Etat qui ne l’est pas moins mais qui possède environ 1 000 kilomètres d’une frontière poreuse avec le Mexique et dont une bonne partie de la population est mexicaine ou d’origine mexicaine. La presse de Miami où est concentrée une importante minorité cubaine partage les mêmes réticences si ce n’est une franche hostilité. Et même à Washington où la théorie du Choc des civilisations est largement passée au stade de l’application avec la guerre en Afghanistan puis en Irak mais cependant sans jamais être nommée, Who Are We ? n’a pas été spécialement apprécié.

Droite extrême libérale contre droite extrême nativiste
Le parti républicain est divisé depuis longtemps sur la question de l’immigration et du retour à une politique de quota par exemple, d’une part ; d’autre part, George Bush Jr., ancien gouverneur du Texas n’a jamais manifesté d’hostilité particulière à l’égard des Mexicains, communauté présente dans son entourage proche et dans son administration : Alberto Gonzales [1], ministre de la Justice dans sa deuxième administration est le fils d’un immigré mexicain pauvre. Le conservatisme de cette administration ne passe pas par une attitude xénophobe à l’égard de cette communauté dont la présence assure une bonne partie de la richesse des états du Sud-Ouest et notamment du Texas et de la Californie dont l’économie, agricole et de services, repose largement sur l’armada de bonnes, de jardiniers, de maçons et de personnel à tout faire, clandestins ou non qui travaillent à l’heure ou la journée pour des tarifs de misère et sans aucune protection sociale. (Le romancier T.C. Boyle a dressé un portrait de l’immigration clandestine dans son roman Tortilla Curtain).
La droite républicaine qui entoure George Bush est une droite dure, extrême sur un grand nombre de sujets de société (l’avortement, la peine de mort, le créationnisme) mais pas une droite nativiste attachée à la défense de la préférence nationale. Il s’agit d’une droite dure mais libérale dont Rudolph Giuliani, l’ancien maire de New York, est l’archétype. Ce courant développe l’idée que sans l’immigration il ne peut y avoir de prospérité et que le propre d’une ville telle New York est de vivre par et pour l’immigration.
La droite nativiste, pour sa part, est principalement représentée aujourd’hui par Pat Buchanan dont l’idéologie nativiste est cantonnée actuellement à une frange minoritaire du parti républicain et à des groupuscules d’extrême droite. Cette droite a eu le vent en poupe dans les années 90 avec le mouvement des milices dont les leaders ne reconnaissent que le comté comme échelon administratif et politique et dénie tout pouvoir aux autorités fédérales. L’attentat d’Oklahoma City en 1999 perpétré par Tim McWeigh, largement influencé par ces groupes a eu pour conséquence une surveillance accrue de leurs militants les plus acharnés et ce mouvement est actuellement en veilleuse.
Toutes les thèses de Huntington sont globalement partagées par Pat Buchanan, trois fois candidat à l’élection présidentielle aux Etats-Unis en 1992, 1996 et 2000. En 1992 et 1996, il n’a pas obtenu la nomination du parti républicain. En 2000, il a défendu les couleurs du parti de la réforme (Reform Party) fondé par Ross Perot. Buchanan a créé en 1993 The American Cause :

« Un organisme d’éducation dont la mission consiste à promouvoir les valeurs traditionnelles américaines qui sont enracinées dans les principes conservateurs de souveraineté nationale, de patriotisme économique, de gouvernement limité et de liberté individuelle. » (Source, page de présentation du site web American Cause).

Buchanan est jusqu’à présent le seul homme politique qui a répondu favorablement aux thèses de Huntington et engagé un débat avec lui à la sortie de Who Are We ? Pat Buchanan est l’auteur de The Death of The West, (en français, "La mort de l’Occident"), une charge contre « les invasions d’immigrés qui mettent en danger l’Amérique » selon sa quatrième de couverture.

Les thèses de l’auteur
Huntington fait bonne place aux idées nativistes dans son ouvrage. Il cite à plusieurs reprises ces « hommes blancs en colère » qui pensent être devenus une minorité sur le territoire américain, minorité qui ne bénéficie pas des programmes d’action affirmative et qui de ce fait se trouve dévalorisée. Il les cite et ne les condamne pas :

« […] en réaction aux diverses forces qui menacent le fonds culturel commun et le Credo américain, on pourrait voir apparaître un mouvement mené par les Américains blancs de souche, qui chercheraient à faire revivre une conception évincée et discréditée de l’identité américaine fondée sur la race et l’appartenance ethnique et à créer une Amérique de l’exclusion qui expulserait ou opprimerait les populations issues d’autres groupes raciaux, ethniques ou culturels. L’expérience historique et contemporaine suggère qu’il est fortement probable qu’un groupe autrefois dominant, se sentant menacé par la montée d’autres groupes, réagisse de cette manière. On pourrait alors voir surgir un pays intolérant sur le plan racial caractérisé par un fort taux de conflits interethniques et interraciaux. » p. 31

Il les cite pour mettre en garde et reprendre à son compte des propos ouvertement nativistes, concernant la ville de Miami :

« La domination cubaine et hispanique de Miami a réduit les Anglo-saxons, tout comme les Noirs, à l’état de minorités que l’on pouvait souvent se permettre d’ignorer. Ne pouvant pas communiquer avec les fonctionnaires des administrations gouvernementales et victimes de discriminations de la part des commerçants, les Anglo-saxons avaient trois options. Ils pouvaient accepter leur position d’ « outsiders ». Ils pouvaient essayer d’adopter les mœurs, les coutumes et la langue des Hispaniques et de s’intégrer à leur communauté, par le biais de ce que les chercheurs Alejandro Portes et Alex Stepick ont appelé une « acculturation renversée ». Où alors, troisième possibilité, ils pouvaient quitter Miami. C’est ce qu’on fait 140 000 d’entre eux entre 1983 et 1993, en raison du « caractère de plus en plus hispanique de la ville ». Témoignage de cet exode, un autocollant très répandu sur les voitures : « Que le dernier Américain à quitter les lieux ait la gentillesse de ranger le drapeau. « La cubanisation de Miami a coïncidé avec un fort taux de criminalité. […] « En 2000, pratiquement tous les leaders politiques majeurs de la communauté cubaine ont défié le gouvernement fédéral et refusé de coopérer avec lui dans l’affaire Elian Gonzalez. A ce stade, comme l’écrit David Rieff, Miami avait revêtu les caractéristiques d’une « république bananière échappant à tout contrôle ». […] Le sort de Miami est-il celui qui attend Los Angeles et le Sud-Ouest américain en général ? A long terme, les résultats pourraient être similaires. » […] p.246-247

L’idéologie nativiste n’est pas difficile à comprendre. Elle implique un rejet de l’autre parce qu’il est autre par son attitude, sa culture, sa langue. Cet autre pour Huntington est l’immigré latino américain et particulièrement le Mexicain américain accusé de mettre en danger les fondements de l’identité nationale américaine. Pour l’auteur, cette identité repose sur quelques valeurs essentielles qui ont résisté du 17ème siècle aux années 60 du 20ème siècle et ont contribué à façonner la culture WASP, white, Anglo Saxon, Protestant :
la religion chrétienne et les valeurs protestantes qui la composent : le moralisme et l’éthique du travail ;
le credo américain et ses principes de liberté, d’individualisme, d’égalité, de propriété privée ;
l’héritage anglo saxon en terme de conception de la justice, de langue, de littérature, de philosophie, de musique.
Dans son inventaire maintes fois décrit et répété, Huntington oublie systématiquement de citer les droits de l’homme, un héritage du droit britannique. Sur les 12 chapitres du livre, 11 sont consacrés au credo et un seul à l’immigration mexicaine, le chapitre 9 intitulé en français L’immigration mexicaine et l’hispanisation ; un chapitre central.

A. Le credo américain

Le credo dans la vision du monde huntingtonienne représente le fondement de la culture américaine, fondement créé par les pèlerins et assimilé par tous les immigrants ayant atteint le nouveau monde. Huntington reconnaît que l’assimilation par les différentes communautés qui ont composé et composent la nation américaine n’a pas toujours été sans problème. Cependant, si Huntington présente ce credo comme universel puisqu’il a permis a des millions d’immigrants de devenir Américains et de se battre pour sa défense, il lui attribue en fait aujourd’hui des caractéristiques particularistes dans la mesure où selon lui, des communautés, les hispaniques, refusent de s’y soumettre et préfèrent conserver leur(s) culture(s) d’origine, une double nationalité, deux langues c’est-à-dire, un double langage sans faire pour autant un jeu de mot. Cette attitude est renforcée selon l’auteur par la pensée multi culturaliste et ses thuriféraires, les cercles intellectuels et universitaires qui depuis les années soixante stigmatisent par leurs écrits et leurs enseignements la culture anglo protestante de base.

« Fondamentalement, le multiculturalisme est contre la civilisation européenne. […] il s’agit d’un mouvement qui s’oppose à l’hégémonie monoculturaux de l’eurocentrisme, qui a généralement provoqué la marginalisation de valeurs culturelles issues d’autres ethnies. Il s’oppose à une conception étroitement européenne de l’identité américaine et des principes démocratiques et culturels américains. Il s’agit d’une idéologie foncièrement anti occidentale. » p.172-173

En favorisant la montée de nouvelles identités fondées sur la race ou le genre, ces intellectuels qu’il qualifie de « déconstructionnistes » en référence à Jacques Derrida ont tracé la voie qui mène à la remise en cause du credo et des principes qui gouvernent la nation. Ils l’ont miné de l’intérieur. Les hispaniques, quant à eux, par leur nombre, leur concentration dans le Sud-Ouest et certaines grandes villes du pays, par leur présence même symbolisent ce nouveau danger et aujourd’hui, les Etats-Unis se situent au bord d’un gouffre vertigineux : soit ils retrouvent les principes créateurs de la nation américaine et à cet égard le 11 septembre a permis un sursaut salutaire mais il ne s’agit que d’un sursaut pour le moment que Huntington souhaite transformer en évènement refondateur ; soit ils persistent dans les idées multi culturalistes et le credo perdra son caractère universel pour ne plus être qu’un particularisme. Ce qui serait alors une complète anormalité.
Aux intellectuels multi culturalistes, Huntington ajoute les élites transnationales, économiques, culturelles et politiques, responsables elles aussi de la dilution du credo puisqu’elles se jouent des frontières et des cultures et participent à plusieurs en même temps.

« La mondialisation, le multiculturalisme, le cosmopolitisme, l’immigration, l’infra nationalisme et l’antinationalisme avaient mis la conscience américaine à rude épreuve. Les identités ethniques, raciales et sexuelles occupaient le devant de la scène. » p.16

Il critique le cosmopolitisme des élites ce qu’il nomme la « dénationalisation des élites » p.254 mais pas l’univers économique qui les porte. Il s’interdit une réflexion sur le libéralisme économique. L’inégalité du système économique global ne relevant pas de son sujet, il lui est donc facile après avoir fait l’économie d’une telle réflexion d’accuser les immigrés hispaniques qui traversent le Rio Grande de refuser l’assimilation au credo des pères fondateurs.
Une idée l’obsède, celle de la reconquête des Mexicains des territoires perdus au profit des Etats-Unis dans les années 1840. Leur reconquête territoriale passe par une reconquête linguistique et culturelle, politique. C’est pour cette raison qu’il invite les « vrais » citoyens américains à résister à ce mouvement de fond qui perdure depuis les années soixante et met en danger l’intégrité culturelle de la nation. Dans cette idée obsédante de la reconquête, la langue joue un rôle fondamental.

B. La langue

Elle est l’une des dimensions stratégiques de la culture dans la pensée huntingtonienne. Pour ce qui concerne l’espagnol, il s’agit désormais de la seconde langue du pays derrière l’anglais. Langue des échanges commerciaux, des échanges culturels, elle est aussi une langue médiatique avec le développement d’un réseau de radios et de chaînes de télévision en espagnol qui quadrille le territoire. Le Sud-Ouest des Etats-Unis est bilingue ; il s’agit d’une réalité sociologique indéniable et palpable. Les Etats-Unis deviennent une nation bilingue ce qui semble à Huntington parfaitement monstrueux et anormal.

« Un indicateur semble avoir une valeur prémonitoire : en 1998, « José » a supplanté « Michael » en tant que prénom le plus populaire pour les nouveaux-nés en Californie et au texas. » p.251

En choisissant le bilinguisme, les Mexicains opteraient délibérément pour la non intégration à la nation américaine et formeraient donc une cinquième colonne minant le credo et sa signification et de cette façon combattraient la puissance hégémonique de la culture occidentale. Huntington vient de trouver de nouveaux ennemis intérieurs à la nation américaine. Les Noirs qui ont longtemps joué ce rôle mais qui représentent aujourd’hui seulement 13% de la population globale des Etats-Unis ne sont pas perçus par lui comme mettant en danger la cohésion nationale car ils ont revendiqué leur appartenance à la nation avec le mouvement des droits civiques que Huntington n’ose pas attaquer de front mais qu’il réinterprète à sa façon. Attaquer King et le mouvement des droits civiques ne peut être fait frontalement aujourd’hui aux Etats-Unis car Martin Luther King est devenu une icône nationale, une figure de l’histoire contemporaine après avoir été, en son temps, l’homme politique le plus haï du pays [2].

Vers une deuxième guerre civile ?
Huntington décrit une société au bord de la guerre civile, prise en tenaille, menacée de l’extérieur et de l’intérieur par les mêmes hordes hispaniques, inassimilables par essence, provocantes. Sa vision de la société est angoissante car elle privilégie uniquement une vision du pire, apocalyptique fondée sur un enchaînement inéluctable de faits prédéterminés. Les êtres, les peuples, les cultures sont inamovibles, il n’y a pas d’interactions possibles entre eux et, entre des êtres, des peuples et des cultures issus de civilisations différentes.
Alors que le lecteur est noyé sous une avalanche d’études et de citations, Huntington précise à plusieurs reprises que ce qu’il écrit relève du sentiment. Le terme revient souvent. Huntington avoue donc nous livrer son intime conviction plutôt qu’une étude rationnelle et scientifique. En fait, il me semble que son interprétation angoissante du monde relève d’une pensée conspirationniste et devrait inspirer toute une littérature déjà abondante aux Etats-Unis à moins que ce ne soit cette littérature qui ait inspiré Huntington… .
Huntington ne parle pas de complot latino mais il est obsédé par la latinisation de la société étatsunienne et par l’idée qu’elle porte les germes d’une métamorphose des structures sociales et politiques du pays, germes qui ne peuvent qu’aboutir au conflit. Chez Huntington, dans Le choc des civilisations ou dans Qui sommes-nous ? c’est peuple contre peuple, culture contre culture, langue contre langue. Sa vision repose sur l’affrontement que l’Occident est selon lui en capacité de perdre face à des civilisations qu’il juge inférieures. En ce sens, il développe également une pensée empreinte de colonialisme et très nettement raciste ; si les musulmans sont les ennemis de la civilisation occidentale à l’échelle planétaire les latinos jouent le même rôle à l’échelle des Etats-Unis. A ce titre, l’utilisation répétitive des termes de conquête et de reconquête appliqués aux latinos révèle bien un état d’esprit colonial et se substitue au terme invasion qu’il laisse à Buchanan.
Enfin, en refermant le livre de Huntington et en suivant l’actualité politique française, on ne peut s’empêcher d’évoquer des concordances d’idées valant approbations. Elles me sont venues à l’esprit en lisant un rapport parlementaire dont voici un extrait :

« Entre 1 et 3 ans : « Seuls les parents, et en particulier la mère, ont un contact avec leurs enfants. Si ces derniers sont d’origine étrangère elles devront s’obliger à parler le Français dans leur foyer pour habituer les enfants à n’avoir que cette langue pour s’exprimer. […] « Si c’est dans l’intérêt de l’enfant, les mères joueront le jeu et s’y engageront. Mais si elles sentent dans certains cas des réticences de la part des pères, qui exigent souvent le parler patois du pays à la maison, elles seront dissuadées de le faire. […] « Entre 4 et 6 ans « Ces années se passent traditionnellement à la maternelle et c’est là que les premières difficultés peuvent apparaître. Difficultés dues à la langue, si la mère de famille n’a pas suivie les recommandations de la phase 1. L’enfant va alors, au fur et à mesure des mois, s’isoler dans sa classe et de moins en moins communiquer avec les autres. Cet obstacle de communication va s’accentuer et va marginaliser l’enfant non seulement au sein de la collectivité mais également à l’égard de ses camarades. […] « Entre 7 et 9 ans […] « Entre 10 et 12 ans […] « Entre 13 et 15 ans […] « Et phase 7 Au-delà de 16 ans des centres de délinquance adaptés au plus de 16 ans devront être mis en place avec des éducateurs professionnels. » […]
Source : Rapport préliminaire de la Commission prévention du groupe d’études parlementaire sur la sécurité intérieure, présidé par Jacques Alain Bénisti, député du Val-de-Marne, octobre 2004.

Marie Agnès Combesque, Ligue des droits de l’Homme, 29 avril 2005




[1] Théoricien du recours à la torture, Alberto Gonzales publie une définition tellement étroite de la torture qu’elle autorise les interrogatoires musclés et plus. Voir à ce sujet, L’Etat des droits de l’Homme 2005 publié par la LDH aux éditions La Découverte, et notamment l’article intitulé Antiterrorisme et droits de l’homme, une logique liberticide, Marie-Agnès Combesque, Jean-Pierre Dubois.

[2] Les années soixante constituent une cible privilégiée de la pensée néo conservatrice aux Etats-Unis. Il convient de les effacer car elles ont été la source de la remise en cause de la structure du pouvoir aux yeux des penseurs de ce courant et ce depuis la première présidence Reagan.


par Marie-Agnès Combesque


Mardi 7 Juin 2005


Commentaires

1.Posté par najib le 10/07/2013 17:44 | Alerter
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je suis un chercheur et j'aime se type d'analyseb[i[

2.Posté par ThinkDo le 17/10/2014 23:54 | Alerter
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Merci ,
C'est ce qu'on appelle , un travail à la perfection , vous m'avez donné un aperçu à perte de vue

bonne continuation

3.Posté par Claude Mbabazi Mugenyi le 10/10/2015 21:40 (depuis mobile) | Alerter
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Merci. Votre Publication m'a aidé à rediger un bon travail apprecié par mes ensegnents en étudiant les faits de mon milieu.

4.Posté par Idem le 11/10/2015 11:27 | Alerter
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Ce type est un malade qui s'ennuie, vous connaissez le proverbe (quand le ventre est bien plein alors la tete chante) .
C'est son cas

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