Diplomatie et relation internationale

Analyse: L’impuissance de la Ligue Arabe


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Une des premières choses qui vient surement à l’esprit de tous lorsque l’on évoque la Ligue Arabe, c’est le mot « inefficacité ». En effet, depuis plusieurs années maintenant, cette organisation semble cumuler les échecs et n’arrive pas à prendre des décisions et positions représentant de manière homogène ses 22 pays membres. Alors qu’au même moment, l’Union Européenne, qui regroupe pourtant une multitude de peuples, de langues et de cultures différentes, parvient progressivement à renforcer son unité sur tous les domaines, la Ligue Arabe stagne et semble avoir complètement oublié un des principes fondamentaux établis lors de sa création en 1945 : celui de la marche vers l’union d’une Nation arabe libre et indépendante.


Mohamed G.
Lundi 28 Novembre 2016

UN PANARABISME THÉORIQUE SEULEMENT

Une des raisons à cet arrêt d’évolution que connait la Ligue Arabe depuis environ une trentaine d’années réside probablement dans le fait qu’il existe une profonde incohérence entre les idéaux prônés dans la charte votée en 1945 et l’application, finalement partielle, de ceux-ci. Ainsi, pour ce qui est du soutien à l’indépendance et du maintien de celle-ci pour chaque Etat arabe, cela a été fait de manière non négligeable jusqu’aux années 1970-1980, puis de manière un peu plus contestable sur des dossiers encore d’actualité comme celui de la Palestine, mais quoi qu’il en soit, cet aspect de la charte a plus ou moins été respecté. À l’inverse, pour ce qui est du renforcement des relations économiques, culturelles et politiques entre Etats-membres, il reste très absent dans la réalité empirique. Sur le plan économique, bien que des tentatives aient été effectuées avec un accord de coopération en 1964 par la Jordanie, la Syrie, l’Égypte et l’Irak (rejoints par la Libye en 1975) ou encore en 1981 avec la signature d’un traité pour la promotion du commerce intra-arabe, aucune intégration économique concrète n’a vu le jour pour le moment. Des taxes, droits de douanes et autres obstacles au rapprochement des marchés arabes existent toujours et freinent considérablement les économies arabes, avec des échanges commerciaux inter-arabes qui, par exemple, ne dépassent qu’avec beaucoup de mal les 10% alors qu’à titre indicatif, l’Union Européenne concentre à peu près 63% d’échanges exclusivement intra-européens. Pas étonnant lorsque l’on sait que la très attendue ZALE (Zone Arabe de Libre Echange) reste au stade embryonnaire depuis sa signature en 1997. Quant à l’union monétaire arabe allant de l’Atlantique au Golfe, il serait véritablement utopique d’en parler aujourd’hui sachant que même à des échelles plus locales, telle que celle du Conseil de Coopération du Golfe, une union de la sorte peine à voir le jour.

Mais ce qui est d’autant plus regrettable, c’est que cette incompétence en matière de rapprochement économique n’est pas l’unique aspect de divergence avec la « théorie » de la Ligue Arabe. Le même souci se fait voir sur un point plus culturel avec un manque réel d’initiatives prises par la Ligue, là où l’héritage culturel du peuple arabe devrait inspirer une créativité exemplaire à tous. Mis à part la fameuse « capitale arabe de la culture » désignée chaque année par l’ALESCO (Arab League Educational, Cultural and Scientific Organization, en lien étroit avec l’UNESCO), il est difficile de trouver de réels projets établis. Au niveau de l’éducation, de gros efforts devraient ainsi être faits pour, d’une part promouvoir et encourager de manière prononcée les échanges scolaires inter-états membres afin de renforcer les liens culturels et apaiser les tensions culturelles populaires qui n’ont en réalité pas lieu d’être et d’autre part pour revaloriser l’utilisation de la langue arabe dans le supérieur qui a tendance à être de plus en plus éclipsée au profit des langues étrangères. Inciter, à l’aide de subventions notamment, à la multiplication de chaînes satellitaires dites « panarabes » telles qu’Al-Jazeera ou encore Al-Mayadeen pour favoriser le rapprochement des peuples arabes serait également une grande avancée pour les états arabes, car seul l’aspect culturel d’une union peut solidifier de manière significative ses partenariats économiques et politiques sur le long terme. Malheureusement, cela reste peu réalisable dans la mesure où une grande rivalité entre états arabes persiste et envenime le développement de partenariats stratégiques qui leurs seraient pourtant grandement favorables.
DES CONFLITS D’INTERETS PROFONDS

L’inconscient collectif arabe est incontestablement marqué par la nécessité d’un centre politique puissant. De ce fait, les états arabes paraissent en constante « guerre » pour la très convoitée place de leader. Dans les années 1950/1960, l’égyptien Gamal Abdel Nasser, de par sa volonté de soulever les masses arabes et de faire face à l’impérialisme occidental, est souvent vu comme l’idéal du chef charismatique de la région. L’Egypte jouait donc un rôle central dans la sphère politique moyen-orientale, et plus largement arabe, sous son pouvoir. Mais à la mort du Raïs en 1970, son successeur, Anouar El Sadate, n’a pas su être à la hauteur des incontournables impératifs pour faire face à la crise politique et économique que le grand Nasser avait laissée à son pays. C’est pourquoi, à cette période, l’Egypte perd sa place centrale sur l’échiquier arabe, faisant apparaître une nouvelle génération de dirigeants, et le monde arabe des années 1970 se met à tourner autour de la rivalité fraternelle entre la Syrie et l’Irak, toutes deux gouvernées par le même parti nationaliste arabe, le Baas. L’antagonisme entre Damas et Bagdad, deux capitales historiques du monde arabe, rappelle grossièrement l’opposition entre les califats Ommeyades et Abbassides. Au début des années 1980, la donne change, Hafez El Assad joue un rôle actif, et finit par s’envenimer, dans le conflit libanais, puisque le Liban est un territoire faisant historiquement parti de la Grande Syrie, « Bilad el-Cham ». Parallèlement, on assiste à une montée en puissance de deux nouveaux acteurs : l’Arabie Saoudite tente de faire face à son ennemi idéologique non arabe, l’Iran, à l’époque sous le pouvoir de l’Ayatollah Khomeini depuis sa révolution islamique en 1979. Au même moment l’Irak finit par entrer dans un cercle infernal de l’autodestruction avec une guerre, infructueuse, de huit ans contre le nouvel ennemi iranien, puis avec la tentative échouée de relever économiquement le pays en annexant le Koweit en 1990, ce qui a amené à l’embargo général de l’ONU et enfin à l’intervention américaine de 2003 marquant la chute de Saddam Hussein.

Pendant ce temps, en pleines années 1990, l’Arabie Saoudite consolide son influence notamment à travers sa doctrine wahhabite et l’émergence de mouvements islamistes souvent financés par le roi. L’Egypte se relève petit à petit de sa longue période de crise par le biais de politiques pro-américaines (telles que l’engagement dans la guerre du Golfe) impliquant un soutien économique occidental et un effacement partiel des dettes civiles et militaires dues aux États-Unis. Et enfin, de nouveaux acteurs font leur arrivée sur la scène arabe : les pétro-monarchies du Golfe. C’est par exemple dans cette période des années 1990, que le Qatar va devenir l’un des pays les « plus riches » en matière de PIB par habitant avec la découverte du North Field, plus grand champ gazier offshore au monde. Ainsi, aujourd’hui, bien que les révolutions arabes aient considérablement changé les rapports de force, il existe toujours des luttes informelles entre régimes arabes, telles que le combat idéologique entre la Syrie alaouite et laïque de Bachar Al-Assad et les monarchies du golfe qui contribuent activement à sa chute depuis le début de la guerre civile syrienne en 2011, ou encore la « guerre-froide » qataro-saoudienne. Le monde arabe a donc toujours été marqué par une lutte d’influence interne à la région, chaque Etat cherche entre autre à devenir l’unique « leader », ce qui complique la question de la mise en place d’une Ligue Arabe « puissante » dans la mesure où les principaux acteurs de ces conflits pourraient percevoir celle-ci comme une manière pour leur rivaux de gagner en influence ou d’appliquer leur vision de l’avenir. Alors, à défaut de trouver une politique commune, les états arabes préfèrent l’isolement et le « laisser-faire », cela impliquant une Ligue Arabe fantoche.
UN IMMOBILISME INDIVIDUALISTE ?

Tout le monde s’accorde sur le fait que le défaut majeur de l’organisation se situe à son fondement même et dans les rôles de celle-ci: la Ligue Arabe ne dispose d’aucun pouvoir supra-étatique. Ainsi, lorsqu’une décision est votée, celle-ci n’est appliquée que par les membres y ayant souscrit, ce qui rend vite l’organisation quelque peu accessoire en termes de prise de décisions politiques. Autrement dit, nombre de régimes arabes refusent de céder, ne serait-ce qu’une partie infime, de leur souveraineté. D’abord dans leurs propres pays, puis à échelle régionale, le proverbe arabe selon lequel « une petite maison en ruine vaut mieux qu’un palais en commun. » semble être appliqué, à tort, de manière parfaite. Alors on privilégie l’immobilisme, la non-action en matière de développement de la Ligue, sans parvenir à consentir qu’il s’agit là d’un manque de stratégie flagrant. Cette non-action peut, d’une part, s’expliquer par une logique de certains états rentiers qui se résoudraient à utiliser les profits générés par les secteurs d’hydrocarbures dans un but uniquement local et donc de ne pas lancer de projets dans les états voisins rivaux, et à une idée selon laquelle l’arrivée massive d’immigrés de pays arabe « moins aisés », dans le cas d’une ouverture totale des frontières, serait à redouter.

D’autre part, ce choix peut constituer un moyen de rester dans les bonnes faveurs des puissances occidentales, qui restent, quoi qu’on en dise, maîtres de cour de la région MENA. En effet, des membres de la Ligue Arabe qui se rapprocheraient de manière plus significative (économiquement et politiquement) et se décidaient enfin à enterrer leurs haches de guerre ne pourrait que déplaire à ces puissances étrangères, dans la mesure où cela constituerait un rival potentiel de plus. Ainsi, on aurait l’apparition d’une multitude d’échanges inter-arabes au détriment des échanges avec l’Union Européenne ou les Etats-Unis, et le monde arabe pourrait rapidement devenir un pôle mondialement compétitif. C’est donc probablement dans une volonté de conserver une « bonne place » auprès de l’Occident que certains états préfèrent prendre des partenaires de premier plan étrangers, là où ils devraient être arabes si on s’en tient à la géographie et l’histoire culturelle des pays.

Mais la principale raison à ce refus d’avancer vers une Ligue Arabe supranationale, ou du moins à une avancée très lente, reste la crainte pour les régimes en place d’être confrontés à une organisation qui prendrait « trop » d’ampleur, au point d’intervenir directement dans les affaires locales de chaque pays. En effet, la tradition arabe d’interventionnisme des pouvoirs centraux peut pousser à imaginer une institution qui, en plus de donner une ligne à suivre, obligerait les états à suivre cette ligne (et donc les sanctionnerait si ce n’est pas le cas), ce qui laisse les Etats actuels perplexes. De ce fait, si la Ligue Arabe stagne, au point de devenir inutile, c’est parce que chaque état arabe émet un jugement faussé en pensant qu’il a plus de profit à tirer de cette situation gelée plutôt qu’en accordant plus de pouvoir à la Ligue qui pourrait œuvrer efficacement et librement pour une meilleure intégration régionale.

La paralysie de la Ligue Arabe est donc fortement liée aux divergences entre ses membres ainsi qu’à un manque de pouvoir qui remonte à sa création. La refonte totale de celle-ci pour en faire une véritable institution utile au bon développement du monde arabe semble être la seule solution pour éviter de la voir sombrer dans l’agonie et parvenir à entrer dans une période de paix durable tant attendue des peuples arabes.

http://sowtalarab.com/analyse-limpuissance-de-la-ligue-arabe-2/ http://sowtalarab.com/analyse-limpuissance-de-la-ligue-arabe-2/



Lundi 28 Novembre 2016


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