Néolibéralisme et conséquences

Air Otages


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Lundi 21 Avril 2014 - 08:00 Dettes publiques, banques et haute finance



Panagiotis Grigoriou
Vendredi 2 Mars 2012

Air Otages
Alexis Tsipras, chef du parti de gauche SYRIZA selon une certaine presse en Allemagne
Depuis le Memorandum II, notre psychologie devient peu à peu celle des otages et comme dans pareils cas, les ravisseurs restent maîtres du destin, jusqu'à renverser le rapport des forces en présence. La toute récente rhétorique des médias va dans ce sens, « c'était inéluctable, il n'y a pas d'autre choix, attendons patiemment les mesures d'accompagnement, en Allemagne et à Bruxelles les investisseurs préparent leurs bagages » ; « les investisseurs », le terme finira par être banni du vocabulaire populaire, vraiment. Je me souviens d'une discussion que j'ai eu il y a presque deux ans, avec un couple travaillant à l'époque au sein de la compagnie aérienne Olympic Air.
Suite au démantèlement d'Olympic Airways, la nouvelle structure s'était dotée déjà d'un cadre plus « moderne », pour tout ce qui relève de l'organisation du travail au sein de l'entreprise. Ensuite, une certaine de fusion finalement de courte durée et précaire, a pu « aboutir » un moment, entre la nouvelle Olympic et l'autre grande compagnie aérienne du pays, Aegean Air.
 
Mais les plus précaires dans la nouvelle affaire furent les salaries, je me souviens ainsi du récit de ce jeune couple, Maria et Thanos, ils appartenaient alors au personnel de cabine. Le Memorandum I signé depuis quelques semaines déjà et dans l'entreprise, l'inquiétude régnait. Maria touchait à peine mille euros par mois en brut. Elle a finalement déménagé chez ses parents pour ne plus supporter les charges liées à son propre appartement. Thanos ne se sentait pas bien à l'aise chez les parents de Maria mais il accepta. Elle poursuivait en même temps une formation de type IUFM car étant déjà diplômée, elle espérait se faire une place plus sûre au sein de l'éducation nationale, le mauvais rêve en somme de toute une demi-génération de jeunes grecs ayant la trentaine pleine et les poches pratiquement vides, stratégie encore de l'avant la crise, désormais caduque.
« La patate pour tous » - Grèce 01/03/2012
Maria a finalement démissionné de son poste car le salaire diminuait et ainsi sa vie devenait difficile déjà à organiser, ses parents habitant en plus, à 140 kms de l'aéroport d'Athènes. Sa formation en pédagogie s'avérant inutile, elle cherchait à partir à l'étranger avec son compagnon, car comme ils disaient : « nous trouverons peut-être d'autres compagnies aériennes ailleurs en Europe, ou qui sait, en Australie, mais tout de même, je regretterai la maison de mes parents sur le golfe de Corinthe, puis, tous nos amis qui demeurent ici... nous ne savons plus... comment faire ».
 
Je n'ai plus de leurs nouvelles. Entre temps, le Memorandum II renforce ce vent mauvais de l'air du temps final. Et voilà que les « investisseurs » arrivent enfin en Grèce, et leurs avions... renifleurs avec, car il y a qu'à suivre l'odeur du profit et les couloirs aériens de l'Eurocontrol pour se poser chez nous, plein gaz. Ainsi, le scandale de la semaine, selon la presse grecque et française tombe alors du ciel : « En temps de crise, il n'y a pas de petites économies. Alors quand une compagnie aérienne a la possibilité de réduire fortement ses coûts, elle n'hésite pas. C'est ce qui est en train de se passer cher Air Méditerranée. Cette compagnie aérienne française remplace progressivement son personnel français par des professionnels grecs. Leurs salaires sont 30% moins chers et les charges sociales sont également inférieures. Désormais les équipages sont exclusivement grecs sur la moitié des vols d'Air Méditerranée. La filiale Hermès Airlines créée il y a un an en Grèce, assure depuis quelques semaines une bonne partie des liaisons au départ de la France. Pour Denis Roumier, délégué syndical à Air Méditerranée, "c'est une délocalisation pure et dure". "Ils prennent les avions de notre flotte, qu'ils réématriculent en Grèce pour correspondre à la réglementation et pouvoir faire voler des pilotes grecs. Les salaires sont payés en Grèce, les gens travaillent en France" explique-t-il au micro d'Europe 1 », (www.europe1.fr – 02/03/2012). Ah, Maria et Thanos doivent être au courant je pense des « opportunités », cet ailleurs dont ils rêvaient c'est déjà ici et finalement... nulle part.
Repas chauds à 2,5 euros l'unité - Athènes - février 2012
Simultanément, les jet-setters de la bancocratie se sont réunis jeudi matin tôt et secrètement. Plus précisément, « un groupe secret de représentants de 15 grandes banques, fonds d'investissements et fonds spéculatifs se réunit jeudi 1er mars pour décider si la restructuration de la dette de la Grèce doit déclencher des paiements pour les détenteurs de titres dérivés, écrit mercredi le Wall Street Journal. Ces paiements peuvent représenter plusieurs milliards de dollars, alors que la Grèce est proche d'un défaut de paiement. Le groupe doit se réunir jeudi matin pour décider si la restructuration de dette de la Grèce est à même de déclencher des paiements pour les détenteurs de titres de couverture de défaillance ou "credit default swap" (CDS), qui fonctionnent comme une assurance contre un événement (...) Aucune personne extérieure ne peut participer à la réunion qui est organisée par l'association des swaps et dérivés internationaux, et aucun compte rendu ne sera distribué. Quand une décision sera annoncée, avant lundi, le comité ne fournira pas d'explication. Il n'y aura pas de possibilité de faire appel pour les investisseurs. Si les sociétés qui participent au comité sont connues, comme Goldman Sachs Group, Deutsche Bank et Morgan Stanley, les noms de leurs représentants ne sont pas rendus publics, de même que l'exposition de chaque firme ou personne à la dette grecque», (lemonde.fr, 01/03/2012) mais nous n'y prêtons plus vraiment attention.
 
 
Nous en avons assez, puis, nous savons que les résultats de tout cela sont visiblement plus terre à terre ; chômage, survie et vie de labeur nous obligeant à inventer nos propres restructurations à la petite cuillère. Cette semaine donc en Grèce, les radios ont souvent ouvert leurs émissions de grande écoute matinale sous le tempo de « la patate pour tous ». Reportages et infos répétés à n'en plus finir, y compris sur internet, et qui glorifiaient... notre capacité à inventer l'auge populaire authentique. Dernière trouvaille en date, la vente directe par internet et sans intermédiaires, entre les producteurs et les citoyens ex-consommateurs assidus de la sphère marchande qui se dégonfle rapidement, au fil des mesures, dites encore par propagande, d'austérité. Des comités de bénévoles à travers les villes, les quartiers ou les institutions, assurent la logistique et le fonctionnement de ce nouveau commerce équitable quant au fardeau de la crise au moins, et ce n'est pas seulement la pomme de terre qui est ainsi à l'honneur de l'alter-marchandisation, mais également, les oignons et surtout depuis quelques jours, l'huile d'olive, notre dernière richesse si essentielle, à part le soleil et la mer. Et bientôt on va s'occuper du riz ou des pâtes, prédisent bien les journalistes. De leur part et en parallèle, certaines municipalités de l'agglomération athénienne mettent en place une nouvelle forme de restauration sociale, la vente d'un certain nombre de repas chauds par jour, à 2,5 euros l'unité, tout en maintenant ouvertes, les structures de distribution de nourriture gratuite, pour ceux qui ne peuvent même plus accéder aux repas payants.
Athènes - neige du 28 février 2012
Pour faire un peu dans le vocabulaire médical, notre crise serait ainsi en pleine métastase. Car après avoir détruit l'économie, le quotidien, le lien social et surtout l'imaginaire collectif, voilà qu'elle s'attaque directement au système politique. C'est tellement évident qu'on organise fébrilement quelque part entre Berlin et Bruxelles, la gouvernance sans la démocratie, et sans prétexte. On fait mijoter déjà les résultats des prochaines élections, alors toujours hypothétiques, pour ce qui est de leur date, car le camp du Mémorandum doit gouverner coûte que coûte. Le jeux est habile, à l'image de la propagande et des intimidations de toute sorte. Par exemple, les deux formations de la gauche qui se sont montrées hostiles à toute sorte de mémorandum dès le début de la Guerre de la dette, SYRIZA et le PC, font les frais d'une campagne de dénigrement de la part de certains médias, y compris en dehors du pays et ceci est un fait nouveau et ainsi significatif. Présenté par le journal Bild, comme étant quelqu'un « qui finance et aide des anarchistes violents » par exemple, Alexis Tsipras, le chef de SYRIZA est sur le point de déposer une plainte contre le quotidien allemand.
 
D'autres analystes ou « analystes » chez nous encore, prétendent que ces deux formations de gauche seraient finalement bien « systémiques », car inefficaces déjà, à trouver un terrain d'entente en vue de constituer un front anti-mémorandum plus large. Entre deux tonnes de pommes de terre et mille repas offerts aux nécessiteux sous l'état de choc, le troïkanisme métastasé se propage davantage. Y compris à gauche. Ainsi Fotis Kouvelis, chef de la formation « Gauche Démocratique » (DIMAR), est présenté par les perroquets du système médiatique et économique comme une solution déjà « sérieuse » à gauche, ainsi bien créditée du nécessaire, selon les sondages. On sait qu'il ne nie pas la réalité de la dette, ni les accords sur les prêts entre la Grèce et les banksters, seulement il regrette le volet antisocial du Memorandum et l'absence d'une vraie politique économique de... croissance. Il reste en outre, un fervent partisan du maintien du pays dans la zone euro et il va de soi, dans l'Union Européenne, laquelle finira par devenir plus démocratique un jour, « ce que nous souhaitons tous au plus profond de nous », selon les déclarations de Fotis Kouvelis depuis ces derniers mois.
Des établissements huppés d'Athènes perdent leurs clients - février 2012
Je le vois alors venir. La démocratisation de l'Union Européenne... plus l'électricité ! Et en Grèce, une coalition entre les rescapés du « socialisme » Pasokien (PASOK, le P.S. grec), la droite de la Nouvelle « Démocratie » de Samaras (N.D.), plus cet homme enfin « sérieux » à gauche. Ainsi, et pour devancer un peu la désinformation ici, et bientôt ailleurs, peut-être de la part des aimables correspondants de presse qui dresseront les portraits du personnel politique « nouveau » de notre Baronnie, je dirais au risque de déplaire, que Monsieur Fotis Kouvelis n'est ni sérieux, ni novateur en politique, ni de gauche si on veut, et surtout, il devient potentiellement plus dangereux que Papandréou pour nous dans un sens, et dans un délais assez prévisible. Quant aux autres formations à gauche, elles n'auront plus beaucoup de temps désormais pour rêvasser du Grand soir ou du printemps des Cariatides, car la métastase mémorandienne atteignant ses limites (et nos limites), elle sera alors terminale pour nous tous ici, camarades, petits bourgeois ou... (petits) cochons !
Policiers en train de manifester - Athènes 28/02/2012
« Notre phase terminale », devient désormais un topos commun à travers les représentations collectives, et ceci, indépendamment finalement des appartenances politiques ou même catégorielles. Des policiers, des pompiers et des garde-côtes, se sont rassemblés mardi dernier devant le bâtiment de l'ancienne Chambre des députés (1875-1932), pour se dire « prêts à ne plus participer à la répression du peuple par les occupants étrangers et grecs de notre pays sur le point d'être bradé ». Les passants s'arrêtèrent un instant regarder, sans pour autant se mêler aux manifestants comme souvent c'est le cas, lorsque d'autres catégories socioprofessionnelles occupent la rue, et pour cause, le peuple semble savoir se méfier aussi de « sa » police. Pas loin de là, un bâtiment universitaire a été symboliquement occupé un bref moment par une poignée de sympathisants P.C., dans indifférence presque. C'est bien connu maintenant, les citoyens se disent très présents lors des actions et manifestations ayant un caractère unitaire, et boudent de plus en plus, toute monoculture... révolutionnaire semble-t-il.
Sympathisants P.C. "occupant" des locaux - Athènes 28/02/2012
Au même moment, des établissements huppés de la capitale perdent leurs clients et certains ex-employés au chômage, au lieu de se suicider comme bien d'autres, osent prendre désormais leurs patrons en otage. Comme hier jeudi, au nord du pays. Un homme âgé de 52 ans, a tenu en otage deux personnes dans l'usine HELESI PLC, où il était encore salarié six mois auparavant. Il a blessé le PDG de l'entreprise ainsi qu'un autre employé, pénétrant dans les locaux et ouvrant le feu tous azimuts. Il a pris en otage deux autres employés, exigeant le versement immédiat de l'indemnité de licenciement que son ex-patron parait-il n'avait pas versé, 31.000 euros. Après toute une nuit de négociations, l'homme désespéré, sous traitement et affamé depuis quatre jours selon le reportage, s'est finalement rendu aux policiers.
Un homme âgé de 60 ans, a tenu en otage deux personnes dans une usine - Komotini 01/03/2012
Nous nous remettons enfin ce vendredi ensoleillé du drame des otages, ainsi que du mauvais temps des derniers jours car y compris sur Athènes, il avait neigé. Depuis les antipodes, nos amis officiers dans la marine marchande, nous envoient leurs photos et attendent de nous nos nouvelles du pays, « nos cœurs sont en Grèce, nous avons quitté Cuba et nous naviguons au grand large, le ciel est bleu, la mer calme, on marche à 12 ou 13 nœuds vers le Venezuela, le pays d'Hugo Chávez... courage à vous ».
 Cuba - janvier 2012
En route vers le Venezuela - février 2012
Que leur répondre au juste ? Que le pays devient alors le royaume de la pomme de terre ? Ce vendredi, les étudiants en agronomie à l'Université de Salonique distribuent 55 tonnes de patates, achetées par les habitants de la ville via internet directement aux producteurs associés au programme, le prix de vente étant de 0,25 centimes d'euro le kilo. Le prix reste disons compétitif, ainsi après avoir acheté nos patates, nous irons verser les impôts directs et indirects, inscrits au dernier budget 2012. Il prévoit que les salariés, retraités, chômeurs et petits commerçants, verseront 43 milliards d'euros et les très grandes entreprises verseront de leur côté, 2,2 milliards. Aux dernières nouvelles, les 160 agents du fisc allemand ne viendront pas « nous aider » ici, officiellement leurs syndicats ont évoqué la « nécessité à préserver la dignité des confrères grecs », officieusement Berlin se dit inquiet des actes anti-allemands en Grèce, se préoccupant ainsi de la sécurité de ses ressortissants. Prendre l'avenir des peuples en otage peut donc s'avérer dangereux pour tous, car finalement, certaines patates deviennent décidément très chaudes.
Œuvre de l'artiste-peintre Eva Divari - euran.com

http://greekcrisisnow.blogspot.com/


Vendredi 2 Mars 2012


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