Conflits et guerres actuelles

Afghanistan : une stratégie dont l’échec est déjà inscrit


« Ils tirent sur des Russes, » m’a dit le jeune parachutiste. Il faisait froid. Nous avions rencontré son unité, la 105e division aéroportée soviétique, près de Charikar, au nord de Kaboul, et il tendait une main bandée. *

Robert Fisk
The Independent


Robert Fisk
Lundi 7 Décembre 2009

Hélicoptère américain faisant la chasse à la résistance afghane - Photo : Reuters
Hélicoptère américain faisant la chasse à la résistance afghane - Photo : Reuters

Le sang s’égouttait, tachant la manche de son blouson. C’était à peine un adolescent, avec des cheveux blonds et les yeux bleus. Il y avait à côté de nous un camion de transport soviétique, sa partie arrière déchiquetée par une mine - oui, un « engin explosif improvisé », [IED - Improvised Explosive Device] bien que nous ne les appelions alors pas ainsi - renversé dans un fossé. Difficilement à cause de la douleur, le jeune homme leva la main vers le sommet des montagnes, où un hélicoptère soviétique tournait.

Aurais-je jamais pu imaginer que Messieurs Bush et Blair atterriraient près de trois décennies plus tard dans la même sépulture pour armées ? Ou qu’un jeune président noir Américain ferait exactement ce que les Russes ont fait toutes ces années auparavant ?

En quelques semaines, nous devions voir l’armée soviétique sécuriser Kaboul et les plus grandes villes de l’Afghanistan, abandonnant les vastes zones de montagne et de désert aux « terroristes », insistant sur le fait qu’ils seraient en mesure de soutenir un gouvernement laïque et non corrompu dans la capitale et d’assurer la sécurité aux gens. Au printemps de 1980, je contemplais le « déferlement » [surge] militaire soviétique. Cela sonne comme quelque chose de familier ? Les Russes annonçaient une nouvelle formation pour l’armée afghane. Encore un son familier ? A ce moment-là seulement 60 pour cent des forces [afghanes] suivaient les ordres. Oui, cela sonne vraiment comme quelque chose de familier.

Victor Sebestyen, qui a produit un travail de recherche sur la chute de l’empire soviétique, a beaucoup écrit sur ces jours de grand frois après que l’armée russe ait pris d’assaut l’Afghanistan juste après Noël 1979. Il cite le général Sergei Akhromeyev, commandant des forces armées soviétiques, s’adressant au Politburo soviétique en 1986. « Il n’y a pas de morceau de terre en Afghanistan qui n’ait pas été occupé par un de nos soldats à un moment ou un autre. Néanmoins, une grande partie du territoire reste entre les mains des terroristes. Nous contrôlons les centres provinciaux, mais nous ne pouvons pas maintenir un contrôle politique sur le territoire dont nous nous sommes emparés. »

Comme le souligne Sebestyen, le général Akhromeyev exigeait des troupes supplémentaires - ou alors la guerre en Afghanistan se poursuivra « pour très, très longtemps ». Et on pourrait croire une citation, disons, d’un commandant britannique ou américain dans le Helmand aujourd’hui ? « Nos soldats ne sont pas à blâmer. Ils ont combattu avec bravoure dans des conditions incroyablement difficiles. Mais occuper des villes et des villages temporairement a peu de valeur dans un si vaste pays où les insurgés peuvent tout simplement disparaître dans les collines. » Oui, bien sûr, c’était le général Akhromeyev en 1986.

J’ai regardé la tragédie se dérouler dans ces mois sombres du début de 1980. À Kandahar, perchés sur tous les toits, les gens criaient « Allahou Akbar », et sur les routes en dehors de la ville, j’ai rencontré les insurgés - les Taliban de cette époque - qui bombardaient les convois soviétiques.

Au nord de Jalalabad, ils ont même arrêté mon bus, des roses rouges dans les canons de leurs kalachnikovs, ordonnant aux étudiants communistes de sortit du véhicule. Je n’ai pas voulu m’appesantir sur leur sort. Peu différent, je suppose, de celui des étudiants pro-gouvernementaux afghan capturés aujourd’hui par les Talibans. En-dehors de la ville, on m’a dit que les « moudjahidins » - les combattants de la liberté » favoris du président Ronald Reagan - avaient détruit une école parce qu’elle éduquait des filles. C’était hélas trop vrai. Le proviseur et sa femme - après avoir été brûlés - ont été pendus à un arbre.

Des Afghans nous ont approché avec d’étranges histoires. Les prisonniers politiques étaient capturés dans le pays et torturés à l’intérieur de l’Union soviétique. Extorsions d’aveux... À Kandahar, un commerçant, un homme instruit et dans la cinquantaine qui portait à la fois un sweat occidental et un turban afghan, s’est approché de moi dans la rue. J’ai encore les notes de cette entrevue.

« Chaque jour, le gouvernement dit que les prix des produits alimentaires sont à la baisse », m’a-t-il dit. « Chaque jour on nous dit que les choses vont mieux grâce à la coopération de l’Union soviétique. Mais ce n’est pas vrai. Savez-vous que le gouvernement ne peut même pas à contrôler les routes ? Qu’ils aillent se faire f... [fuck them] Ils n’occupent que les villes ». Les « moudjahidins » infestaient la province de Helmand et il traversaient dans un sens et dans l’autre la frontière pakistanaise, tout comme ils le font aujourd’hui. Un chasseur bombardier soviétique Mig a même traversé la frontière au début de 1980 pour attaquer la guérilla. Le gouvernement pakistanais - et les Etats-Unis, bien sûr - ont condamné cela comme une violation flagrante de la souveraineté du Pakistan. Eh bien, dites cela aux jeunes Américains qui contrôlent les Predators sans pilote [drones] qui aujourd’hui franchissent si souvent la frontière dpour attaquer la guérilla.

A Moscou, près d’un quart de siècle plus tard, je suis allé rencontrer d’anciens occupants russes de l’Afghanistan. Certains sont maintenant dépendants de la drogue, d’autres ont souffert d’un désordre mental post-traumatique.

Et en ce jour historique - au moment où Barack Obama s’enfonce toujours plus profondément dans ce chaos - rappelons-nous le retrait des Britanniques de Kaboul en 1842 et leur destruction.












L’Afghanistan

Friedrich Engels - Août 1857

L’Afghanistan, un grand pays d’Asie au nord-ouest de l’Inde. Il s’étend entre le Pakistan et les Indes, et de l’autre côté entre l’Hindu Kush et l’Océan Indien. Le pays incluait jadis les provinces persanes du Khorassan et du Kohistan, ainsi que Herat, le Bélouchistan, le Cachemire, le Sind et une grande partie du Penjab. Dans ses frontières actuelles, il ne comporte sans doute pas plus de 4 000 000 habitants. La géographie de l’Afghanistan est très irrégulière : hauts plateaux, montagnes élevées, vallées profondes et ravins. Comme tous les pays tropicaux et montagneux, on y trouve tous les climats. Dans l’Hindu Kush, la neige recouvre toute l’année les sommets élevés, tandis que dans les vallées, le thermomètre peut atteindre 55 °C. Il fait plus chaud à l’est qu’à l’ouest, mais le climat est dans l’ensemble moins chaud qu’en Inde ; si les variations de température entre l’été et l’hiver, ou le jour et la nuit, sont très importantes, le pays est sain. Les fièvres, les catarrhes et les ophtalmies sont les principales maladies.

De temps en temps, la variole fait des ravages. Le sol est d’une fertilité exubérante. Les dattiers prospèrent dans les oasis des déserts de sable, la canne à sucre et le coton dans les vallées chaudes, les fruits et les légumes européens poussent en abondance sur les terrasses des collines jusqu’à 1 800 ou 2 100 mètres d’altitude. Les montagnes sont couvertes de forêts nobles, fréquentées par des ours, des loups et des renards ; on trouve le lion, le léopard et le tigre dans des régions convenant à leur mode de vie. Les animaux utiles à l’homme ne manquent pas. On trouve une belle race de moutons persans à grande queue.

Les chevaux sont des pur-sang de bonne taille. Le chameau et l’âne sont utilisés comme bêtes de somme et on trouve beaucoup de chèvres, de chiens et de chats. Outre l’Hindu Kush, qui est une continuation de l’Himalaya, il existe une chaîne montagneuse appelée Sulaiman ; au sud-ouest entre l’Afghanistan et Balkh, se trouve une chaîne, le Paropamisos, mais très peu d’informations la concernant sont parvenues jusqu’en Europe. Les rivières sont peu nombreuses l’Hilmand et la Kaboul sont les plus importantes. Elles prennent leur source dans l’Hindu Kush ; la Kaboul coule vers l’est et se jette dans l’Indus près d’Attock, l’Hilmand coule vers l’ouest, traverse la région du Seistan et se jette dans le lac de Zurrah.

L’Hilmand a la particularité d’inonder ses rives tous les ans, comme le Nil, fertilisant ainsi le sol qui, au-delà des limites de l’inondation, est un désert de sable. Les principales villes d’Afghanistan sont Kaboul, la capitale, Ghazni, Peshawar et Kandahar. Kaboul est une belle ville à 34° 10 de latitude nord et 60° 43 de longitude est, sur la rivière du même nom. Les bâtiments, construits en bois, sont propres et spacieux, et la ville, entourée de beaux jardins, est très plaisante. Environnée de villages, elle est située au milieu d’une grande plaine encerclée par des collines peu élevées. Le tombeau de l’empereur Babur en est le principal monument. Peshawar est une grande ville dont la population est estimée à 100 000 habitants.

Ghazni, ville autrefois renommée et ancienne capitale du grand sultan Mahmoud, a perdu son rang et est devenue une ville pauvre. Kandahar a été fondée en 1754, sur le site d’une ancienne cité. Elle a été la capitale durant quelques années, mais, en 1774, le siège du gouvernement a été déplacé à Kaboul. On pense qu’elle compte 100 000 habitants. Près de la ville se trouve le tombeau de Shah Ahmed, fondateur de la ville. C’est un asile sacré au point que même le roi ne peut en déloger un criminel qui a trouvé refuge dans ses murs.

La position géographique de l’Afghanistan et le caractère particulier de son peuple confèrent au pays une importance politique qu’il ne faut pas sous-estimer dans les affaires d’Asie centrale. C’est une monarchie, mais l’autorité du roi sur ses sujets fougueux et turbulents est personnelle et très incertaine. Le royaume est divisé en provinces chacune est dirigée par un représentant du souverain qui perçoit les revenus et les remet à la capitale. Les Afghans sont un peuple courageux, résistant et indépendant. Ils se consacrent essentiellement à l’élevage et à l’agriculture et évitent le commerce qu’ils abandonnent avec mépris aux Hindous et à d’autres habitants des villes. Pour eux, la guerre est exaltante et les soulage de leurs occupations monotones et industrieuses.

Les Afghans sont divisés en clans sur lesquels les chefs exercent une sorte de suprématie féodale. Leur haine indomptable des règles et leur amour de l’indépendance individuelle sont les seuls obstacles à ce que leur pays devienne une nation puissante. Néanmoins, cette absence de règles et ce caractère imprévisible en font des voisins dangereux ; ils risquent de se laisser porter par leurs sautes d’humeur ou d’être excités par des intrigants qui soulèvent astucieusement leurs passions. Les deux principales tribus, les Dooranees et les Ghilgies, se querellent sans cesse.

Le contingent militaire est principalement fourni par les Dooranees le reste de l’armée est recruté dans les autres clans ou parmi des aventuriers qui s’engagent dans l’espoir d’une paie ou d’un butin. Dans les villes, la justice est rendue par des cadis, mais les Afghans ont rarement recours à la loi. Leurs khans ont le droit de châtier ; ils ont même le droit de vie et de mort. La vengeance par le sang est un devoir familial ; néanmoins, en dehors de toute provocation, ils sont considérés comme un peuple libéral et généreux. Les devoirs de l’hospitalité sont sacrés au point qu’un ennemi mortel qui mange le pain et le sel, même s’il y parvient par un stratagème, est à l’abri de la vengeance et peut même réclamer la protection de son hôte contre tout autre danger. Ils sont de religion musulmane et appartiennent à la secte sunnite, mais ils ne sont pas sectaires et les alliances entre chiites et sunnites sont courantes.

L’Afghanistan a été successivement soumis à la domination mongole [2] et persane. Avant l’arrivée des Anglais sur les rivages de l’Inde, les invasions étrangères qui ont balayé les plaines de l’Hindoustan provenaient toujours d’Afghanistan. Le sultan Mahmoud le Grand, Gengis Khan, Tamerlan et Nadir Shah ont tous emprunté cette voie. En 1747, après la mort de Nadir, Shah Ahmed, qui avait appris l’art de la guerre sous les ordres de cet aventurier militaire, décida de se débarrasser du joug de la Perse. Sous son règne, l’Afghanistan parvint au sommet de sa grandeur et de sa prospérité pour l’époque moderne. Il appartenait à la famille des Suddosis et sa première décision fut de saisir le butin que son dernier chef avait accumulé en Inde. En 1748, il réussit à expulser le gouverneur mongol de Kaboul et Peshawar, et traversant l’Indus, il envahit vite le Penjab. Son royaume s’étendra de Khorassan à Delhi et il croisera même le fer avec les puissants Mahrattas [3]. Ces grandes entreprises, ne l’ont cependant pas empêché de cultiver certains des arts de paix et il sera reconnu comme poète et historien.

Il décéda en 1772 et laissa sa couronne à son fils Timour, qui, cependant, n’était pas à la hauteur pour supporter une aussi lourde charge. Il abandonna la ville de Kandahar, qui avait été fondée par son père et était devenue, en quelques années, une ville riche et très peuplée, et déplaça le siège du gouvernement à Kaboul. Pendant son règne les dissensions internes des tribus, réprimées d’une main ferme par Shah Ahmed, ont réapparues. En 1793 Timour décéda et Siman lui succéda. Ce prince conçut l’idée de consolider la puissance musulmane de l’Inde et ce plan, qui aurait pu sérieusement mettre en danger les conquêtes britanniques, fut jugé si important que Sir John Malcolm fut envoyé à la frontière pour contrôler les Afghans, en cas de mouvement de leur part, et en même temps des négociations furent ouvertes avec la Perse, grâce à l’aide de laquelle les Afghans pourraient être placés entre deux feux. Ces précautions étaient cependant, inutiles ; le Shah Siman était plus que suffisamment occupé par les conspirations et les troubles dans son pays, et ses grands projets furent écrasés dans l’œuf.

Le frère du roi, Mahmoud, se lança sur Herat avec le dessein d’ériger une principauté indépendante, mais échouant dans sa tentative, il s’enfuit en Perse. Le Shah Siman avait été aidé dans son accession au trône par la famille Bairukshee, à la tête de laquelle se trouvait le Khan Sheir Afras. La nomination par Siman d’un vizir impopulaire excita la haine de ses vieux partisans, qui organisèrent une conspiration qui fut découverte, et le Sheir Afras fut mis à mort. Mahmoud fut alors rappelé par les conspirateurs, Siman fut fait prisonnier et eut les yeux arrachés. En opposition à Mahmoud, qui était soutenu par les Dooranees, le Shah Soojah fut soutenu par les Ghilgies et conserva le trône pendant quelque temps ; mais il fut défait à la fin, principalement par la trahison de ses propres partisans et fut forcé de se réfugier chez les Sikhs [4].

En 1809, Napoléon envoya le général Gardane en Perse, dans l’espoir d’amener le Shah (Fath Ali) à envahir l’Inde et le gouvernement indien envoya un représentant (Mountstuart Elphinstone) à la cour de Shah Soojah pour constituer une opposition à la Perse. A cette époque, le pouvoir et la renommée de Ranjit Singh croissaient. Ce chef sikh, par son génie, réussit à rendre son pays indépendant des Afghans et fonda un royaume au Penjab il gagna le titre de maharajah (grand rajah) et le respect du gouvernement anglo-indien.

Mahmoud, l’usurpateur, ne devait toutefois pas profiter longtemps de son triomphe. Futteh Khan, son vizir, qui avait oscillé entre Mahmoud et Shah Soojah selon ce que lui dictaient son ambition et son intérêt passager, fut capturé par Kamran, le fils du roi ; on lui creva les yeux puis on l’exécuta cruellement.

La puissante famille du vizir assassiné jura de venger sa mort. On replaça la marionnette Shah Soojah sur le devant de la scène et on chassa Mahmoud. Shah Soojah ayant abusé de son pouvoir, il fut bientôt déposé et un autre frère fut couronné à sa place. Mahmoud s’enfuit à Herat, qu’il possédait toujours, et en 1829, à sa mort, son fils Kamran lui succéda au gouvernement de cette région. La famille Bairukshee, parvenue au pouvoir, se partagea le territoire, mais, selon l’usage du pays, elle se disputait sans cesse et ne retrouvait l’union qu’en présence d’un ennemi commun. L’un des frères, Mohamed Khan, tenait la ville de Peshawar pour laquelle il payait tribut à Ranjit Singh ; un autre tenait Ghazni, un troisième Kandahar, tandis que Dost Mohamed, le plus puissant de la famille, régnait sur Kaboul.

En 1835, le capitaine Alexander Burnes fut envoyé comme ambassadeur auprès de ce prince, alors que la Russie et l’Angleterre intriguaient l’une contre l’autre en Perse et en Asie centrale. Il proposa une alliance que le Dost ne fut que trop content d’accepter, mais le gouvernement anglo-indien exigeait tout de lui et n’offrait absolument rien en échange. Pendant ce temps, en 1838, les Persans, avec l’aide et les conseils de la Russie, assiégèrent Herat [5], clé de l’Afghanistan et de l’Inde un Persan et un agent russe arrivèrent à Kaboul et le Dost, par suite du refus continuel de tout véritable engagement de la part des Anglais, fut finalement contraint de recevoir les avances d’autres parties.

Burnes partit, et Lord Auckland, alors gouverneur général des Indes, influencé par son secrétaire W. McNagten, décida de punir Dost Mohamed pour ce qu’il l’avait lui-même obligé à faire. Il prit la résolution de le détrôner et d’installer à sa place Shah Soojah, devenu protégé du gouvernement indien. Un traité fut conclu avec Shah Soojah et avec les sikhs. Le Shah commença à rassembler une armée, payée et commandée par les Anglais ; une troupe anglo-indienne fut concentrée sur le Sutlej. McNaghten, secondé par Burnes, devait accompagner l’expédition en Afghanistan en qualité d’émissaire. Pendant ce temps, les Persans avaient levé le siège de Herat et la seule raison valable pour une intervention en Afghanistan avait disparu. Pourtant, en décembre 1838, l’armée marcha sur la province de Sind, contrainte à la soumission et au paiement d’une contribution au bénéfice des sikhs et de Shah Soojah [6].

Le 20 février 1839, l’armée britannique franchit l’Indus. Elle était constituée d’environ 12 000 hommes accompagnés de plus de 40 000 civils, sans compter les nouvelles troupes levées par le Shah. Le col de Bolan fut franchi en mars. Le manque de provisions et de fourrage commença à se faire sentir les chameaux tombaient par centaines et une grande partie des bagages fut perdue. Le 7 avril, l’armée arriva au col de Khojak, le franchit sans résistance et, le 25 avril, elle pénétra à Kandahar, que les princes afghans, frères de Dost Mohamed, avaient abandonnée. Après un repos de deux mois, Sir John Keane, le commandant, avança avec le principal corps d’armée vers le nord, laissant une brigade à Kandahar sous les ordres de Nott. Ghazni, la place forte imprenable d’Afghanistan, fut conquise le 22 juillet ; un déserteur avait informé l’armée que la porte de Kaboul était la seule à ne pas avoir été murée. Elle fut donc renversée et la place fut prise d’assaut. Après ce désastre, l’armée rassemblée par Dost Mohamed se dispersa immédiatement et Kaboul ouvrit aussi ses portes le 6 août. Shah Soojah fut installé sur le trône en bonne et due forme, mais la véritable direction du gouvernement resta aux mains de McNaghten, qui payait également toutes les dépenses de Shah Soojah sur le trésor indien.

La conquête de l’Afghanistan semblait accomplie et une part considérable des troupes fut renvoyée. Mais les Afghans n’étaient en rien satisfaits d’être gouvernés par les kafir feringhee (les infidèles européens) et tout au long des années 1840 et 1841, les insurrections se succédèrent dans toutes les régions du pays. Les troupes anglo-indiennes devaient sans arrêt intervenir. McNaghten déclara pourtant que c’était la situation normale de la société afghane et écrivit en Angleterre que tout se passait bien et que l’autorité de Shah Soojah prenait racine. Les avertissements des militaires et des autres agents britanniques restèrent sans effet. Dost Mohamed s’était rendu aux Anglais en octobre 1840 et avait été envoyé en Inde ; toutes les insurrections de l’été 1841 furent réprimées avec succès.

En octobre, McNaghten, nommé gouverneur de Bombay, avait l’intention de partir pour l’Inde avec une autre corps d’armée. Mais la tempête éclata. L’occupation de l’Afghanistan coûtait 1,25 million de livres par an au trésor indien : il fallait payer 16 000 soldats, les anglo-indiens et ceux de Shah Soojah, en Afghanistan 3 000 autres se trouvaient dans le Sind et le col de Bolan. Les fastes royaux de Shah Soojah, les salaires de ses fonctionnaires, et toutes les dépenses de sa cour et de son gouvernement étaient payés par le trésor indien. Enfin, les chefs afghans étaient subventionnés, ou plutôt soudoyés, par la même source, afin de les empêcher de nuire.

McNaghten fut informé de l’impossibilité de continuer à dépenser de l’argent à ce rythme. Il tenta de restreindre les dépenses, mais la seule façon d’y parvenir était de réduire les allocations des chefs. Le jour même où il tenta de le faire, les chefs fomentèrent une conspiration dans le but d’exterminer les Anglais. McNaghten en personne servit à provoquer l’unification des forces insurrectionnelles qui, jusqu’ici, avaient lutté séparément contre les envahisseurs, sans unité ni concertation. Il ne fait pas de doute non plus, que, à ce moment-là, la haine de la domination britannique sur les Afghans avait atteint son apogée.

A Kaboul, les Anglais étaient commandés par le général Elphinstone, un vieil homme goutteux, indécis et complètement désemparé, qui donnait sans arrêt des ordres contradictoires. Les troupes occupaient une sorte de camp fortifié, si étendu que la garnison suffisait à peine à garder les remparts, rendant impossible de détacher des hommes pour agir sur le terrain. Les fortifications étaient si imparfaites qu’on pouvait franchir à cheval le fossé et le parapet. Comme si cela ne suffisait pas, le camp était dominé, presque à portée de mousquet, par les hauteurs voisines ; pour couronner l’absurdité de ces aménagements, toutes les provisions et le matériel médical se trouvaient dans deux forts distincts à quelque distance du camp, dont ils étaient de plus séparés par des jardins entourés de murs et par un autre petit fort que les Anglais n’occupaient pas. La citadelle de Bala Hissar à Kaboul aurait offert des quartiers d’hiver solides et splendides à toute l’armée mais, pour faire plaisir à Shah Soojah, elle n’était pas occupée.

Le 2 novembre 1841, l’insurrection éclata. La maison d’Alexander Burnes, en ville, fut attaquée et il fut assassiné. Le général anglais ne fit rien et l’impunité renforça l’insurrection. Elphinstone, complètement désemparé, à la merci de toute sorte de conseils contradictoires, parvint très vite à la confusion que Napoléon a décrite en trois mots : ordre, contrordre, désordre. Le Bala Hissar n’était toujours pas occupé. Quelques compagnies furent envoyées contre les milliers d’insurgés et furent naturellement battues, ce qui enhardit plus encore les Afghans.

Le 3 novembre, les forts proches du camp furent occupés. Le 9, le fort de l’intendance (défendu par seulement 80 hommes) fut pris par les Afghans, et les Anglais n’eurent plus rien à manger. Le 5, Elphinstone parlait déjà d’acheter le droit de sortir du pays. En fait, au milieu du mois de novembre, son indécision et son incapacité avaient tellement démoralisé les troupes que ni les Européens ni les cipayes [7] n’étaient en état de rencontrer les Afghans sur le champ de bataille. Les négociations débutèrent. Durant celles-ci, McNaghten fut assassiné lors d’une conférence avec les chefs afghans. La neige commença à recouvrir le sol, les provisions se firent rares. Finalement, le 1° janvier, la capitulation fut conclue. Tout l’argent, 190 000 £, devait être remis aux Afghans et des effets signés pour 140 000 £ supplémentaires. Toute l’artillerie et les munitions, à l’exception de six canons de six et trois pièces d’artillerie mobiles, devaient rester sur place. Tout l’Afghanistan devait être évacué. En contrepartie, les chefs promettaient un sauf-conduit, des provisions et des bêtes de somme.

Le 5 janvier, les Anglais quittèrent le pays, 4 500 soldats et 12 000 civils. Une journée de marche suffit à dissiper les derniers vestiges d’ordre et à mélanger les soldats et les civils en une confusion épouvantable rendant toute résistance impossible. Le froid, la neige et le manque de nourriture eurent le même effet que lors de la retraite de Moscou de Napoléon en 1812. Mais à la place des Cosaques se tenant à une distance respectable, les tireurs d’élite afghans furieux, armés de mousquets à longue portée, occupaient toutes les hauteurs et harcelaient les Anglais. Les chefs qui avaient signé la capitulation ne pouvaient ni ne voulaient retenir les tribus des montagnes. Le col de Koord-Kaboul fut le tombeau de presque toute l’armée et les quelques survivants, moins de 200 Européens, tombèrent à l’entrée du col de Jugduluk. Un seul homme, le docteur Brydon, réussit à atteindre Jalalabad et raconta l’histoire. Beaucoup d’officiers avaient cependant été faits prisonniers par les Afghans. Jalalabad était tenue par la brigade de Sale. Sa capitulation fut réclamée, mais il refusa d’évacuer la ville, de même que Nott à Kandahar. Ghazni était tombée plus un seul homme dans la place ne savait se servir de l’artillerie et les cipayes avaient succombé au climat.

Pendant ce temps, près de la frontière, les autorités britanniques, dès qu’elles avaient appris le désastre de Kaboul, avaient concentré à Peshawar les troupes destinées à la relève des régiments d’Afghanistan. Mais les moyens de transport faisaient défaut et un grand nombre de cipayes tombaient malades. En février, le général Pollock prit le commandement et, à la fin de mars 1842, il reçut des renforts. Il força le col de Khyber et avança pour se porter au secours de Sale à Jalalabad. Quelques jours plus tôt, Sale avait complètement vaincu l’armée afghane qui le cernait. Lord Ellenborough, gouverneur général des Indes, ordonna aux troupes de se replier, mais Nott et Pollock trouvèrent une bonne excuse en prétextant le manque de moyens de transport. Finalement, début juillet, l’opinion publique en Inde contraignit Lord Ellenborough à faire quelque chose pour restaurer l’honneur de la nation et le prestige de l’armée britannique. En conséquence, il autorisa l’avance sur Kaboul à partir de Kandahar et de Jalalabad.

Mi-août, Pollock et Nott étaient parvenus à un accord concernant leurs mouvements et, le 20 août, Pollock fit route vers Kaboul, atteignit Gundamuck, battit une troupe afghane le 23, enleva le col de Jugduluk le 8 septembre, vainquit les forces rassemblées de l’ennemi le 13 à Tezeen et dressa le camp le 15 sous les murs de Kaboul. Pendant ce temps, Nott évacua Kandahar le 7 août et marcha avec toutes ses troupes vers Ghazni. Après quelques combats peu importants, il vainquit une grosse armée d’Afghans le 30 août, s’empara de Ghazni, abandonnée par l’ennemi le 6 septembre, détruisit les ouvrages et la ville, battit de nouveau les Afghans dans la place forte d’Alydan et, le 17 septembre, arriva près de Kaboul où Pollock entra immédiatement en communication avec lui. Shah Soojah avait été assassiné longtemps avant par certains chefs et, depuis lors, il n’y avait plus de gouvernement réel en Afghanistan. Futteh Jung, son fils, n’était roi que de nom. Pollock envoya un détachement de cavalerie après les prisonniers de Kaboul, mais ceux-ci avaient réussi à soudoyer leurs gardes et ils l’affrontèrent sur la route. En représailles, le bazar de Kaboul fut détruit et, à cette occasion, les soldats pillèrent une partie de la ville et massacrèrent un grand nombre d’habitants. Le 12 octobre, les Anglais quittèrent Kaboul et rentrèrent en Inde en passant par Jalalabad et Peshawar. Futteh Jung, désespérant de sa fonction, les suivit. Dost Mohamed, libéré de captivité, reprit son royaume. Ainsi s’acheva la tentative des Anglais pour installer un prince de leur fabrication en Afghanistan.

Notes

[1] Les mongols, peuplade d’origine turque arrivèrent d’Asie Centrale en Inde au début du XVI° siècle. En 1526, l’Empire du Grand Mongol fut fondé dans le nord de l’Inde. On les considérait alors comme les descendants de Genghis Khan - d’où leur nom. Plus tard, le déclin de l’Empire commença en raison des rébellions paysannes, des tendances séparatistes et de la résistance des indhous face à leurs conquérants musulmans. Il cesse virtuellement d’exister au début du XVIII° siècle.

[2] Mahrattas : ethnie du nord ouest du Deccan. Ils se révolteront contre la domination mongole au milieu du XVII° siècle, contribuant ainsi à son déclin. Ils formèrent durant cette guerre leur propre Etat, rapidement engagé dans des guerres de conquêtes. A la fin du XVII° siècle, cet Etat était affaibli par ses conflits internes, mais au début du XVIII° siècle, une puissante confédération Mahratta était formée sous la direction d’un gouverneur suprême, le Peshwa. En 1761, la confédération subira une cruelle défaite dans le conflit qui l’opposait aux afghans pour la domination de l’Inde. Elle entre alors en décadence et passe rapidement sous la férule anglaise, après le conflit de 1803-1805.

[3] Sikhs : secte religieuse qui apparaît au Penjab (Nord-Ouest de l’Inde) au XVI° siècle. Leur croyance en l’égalité devient l’idéologie des paysans et du petit peuple des villes dans leur lutte contre les afghans et le Grand Mongol à la fin du XVII° siècle. Ultérieurement apparaît une aristocratie Sikh qui prend vite la direction des principales principautés. Au début du XIX° siècle, ces principautés s’unissent dans un seul Etat incluant le Penjab et les régions alentour. Les anglais se soumettent les sikhs après le conflit de 1845. Une révolte aura lieu en 1848 mais sera contenue dès 1849.

[4] Le siège d’Herat a lieu de novembre 1837 à août 1838. L’Angleterre exigera la levée du siège et menacera la Perse de guerre si le shah n’obtempérait pas. Celui-ci se soumettra et sera obligé de signer un traité de commerce assurant la pénétration des marchandises britanniques en Perse. Voir l’article de Marx : “ La guerre contre la Perse ”.

[5] Durant la guerre anglo-afghanne, l’East India Company obligera les seigneurs de Sind (une partie de l’actuel Pakistan) à accepter le passage de troupes par cette région. Poussant l’avantage, les britanniques exigeront la soumissiont de ces féodaux en 1843. Enfin ils annexeront la région après la défaite des rebelles baluchi.

[6] Les cipayes étaient des mercenaires au service des britanniques recrutés parmi la population indienne. Mais ces troupes soutiendront les insurgés indiens contre les colons lors de l’insurrection de 1857-1859.
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 The Independent - Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.independent.co.uk/opinio...
Traduction de l’anglais : Nazem
http://www.info-palestine.net/


Lundi 7 Décembre 2009


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