Politique Nationale/Internationale

Affaire Lougovoï: toutes les hypothèses sont permises


Passons en revue toutes les éventualités logiques. Les trois premiers scénarios supposent que les autorités russes refusent d'extrader Andreï Lougovoï et qu'il reste en Russie. En effet, Moscou campe fermement sur ses positions pour l'instant, et on ne saurait prendre au sérieux les initiatives proposant d'échanger cet homme d'affaires, que le parquet britannique accuse d'avoir empoisonné à Londres l'ex-agent des services secrets russes Alexandre Litvinenko, contre Boris Berezovski, oligarque russe en exil auquel la Royaume-Uni a accordé le statut de réfugié politique. Il est clair que les Britanniques rejetteront cette idée qui n'est rien d'autre qu'une tentative d'envoyer la balle dans le camp adverse. Enfin, c'est à Londres que la Russie a besoin de Boris Berezovski. Ce dernier s'est déjà suffisamment ridiculisé en Occident, et sa "collaboration" avec l'Autre Russie détruit moralement ce mouvement d'opposition hétéroclite même aux yeux de ses rares sympathisants. Boris Berezovski, figure incontournable de l'opposition, travaille bon gré mal gré pour le Kremlin. Pourquoi donc le faire venir de Londres?


Leonid Radzikhovski
Jeudi 31 Mai 2007

Affaire Lougovoï: toutes les hypothèses sont permises
Par Leonid Radzikhovski, en exclusivité pour RIA Novosti



Trois hypothèses se présentent dans le cas où Andreï Lougovoï resterait à Moscou.

Scénario 1. Le parquet russe vérifie la version britannique, interroge Andreï Lougovoï et rejette les accusations. Le débat est clos.

Scénario 2. Après avoir étudié la version britannique, le parquet finit par inculper Andreï Lougovoï pour homicide volontaire. Ce dernier est traduit en justice, le procès s'éternise, mais les jurés finissent par l'acquitter pour "absence de corps de délit" en jugeant insuffisantes les pièces à conviction russes et britanniques.

Scénario 3. Andreï Lougovoï est jugé en Russie. Il rejette catégoriquement les accusations. Mais les jurés concluent à sa culpabilité, et il reçoit une peine minimale, sort de prison dans un ou deux ans et, la conscience tranquille, se consacre à l'écriture de ses mémoires.

Ou, éventuellement, il n'en sort jamais. Après tout, il y en a qui finissent leurs jours en prison...

Ces trois scénarios "russes" ont ceci de commun que l'Occident sera fermement convaincu que les autorités russes ont placé Andreï Lougovoï sous leur protection, parce que c'est lui qui a tué Alexandre Litvinenko sur leur ordre.

Les réflexions selon lesquelles la Constitution interdit l'extradition ne peuvent convaincre que des juristes. L'affaire Litvinenko est au centre d'une campagne médiatique massive où les arguments juridiques n'intéressent pas beaucoup de monde. Pour l'opinion publique, tout est simple: si on ne l'extrade pas, c'est pour le soustraire à la justice. Pourquoi? Question inutile...

Qu'est-ce que la Russie perd, à part sa réputation?

Elle ne perdra rien ou presque.

La Russie ne sera exclue d'aucune organisation internationale. Elle pourra développer, comme par le passé, ses échanges commerciaux. Ses frontières ne seront pas fermées. Qu'en est-il du reste? Rien...

Sur le plan purement pragmatique, la Russie et les Russes ne perdent rien du tout.

D'autre part, la réputation est précieuse en tant que telle. L'élite russe qui veut être traitée d'égal à égal en Occident se voit très contrariée par cette vision négative de la Russie...

Et les intérêts de l'élite ne peuvent pas être ignorés par l'administration russe.

Cela veut-il dire que Lougovoï finira par être extradé vers la Grande-Bretagne?

Non, bien sûr. Personne ne violera la Constitution.

Mais si Andreï Lougovoï décide d'aller librement en Grande-Bretagne, sans aucune contrainte bien entendu, pour clamer son innocence, pourquoi s'opposer à cette noble cause?

Là se présentent trois scénarios "britanniques".

Scénario 4. Andreï Lougovoï se livre à la justice britannique. Le procès confirme les conclusions du parquet, et les jurés le condamnent à la peine maximale, tandis qu'il continue de nier catégoriquement sa culpabilité, raison pour laquelle il était d'ailleurs venu en Grande-Bretagne.

Scénario 5 (purement théorique). Andreï Lougovoï parvient à rejeter toutes les accusations: soit l'affaire est bouclée avant le procès, soit les jurés concluent à son innocence.

Scénario 6 (encore plus théorique). L'homme d'affaires russe commence à "chanter" et dénonce ses commanditaires liés d'une manière ou d'une autre au Service fédéral de sécurité (FSB).

Autant de scénarios imaginables.

A en juger par la réaction des politologues proches du Kremlin, tel Gleb Pavlovski, Andreï Lougovoï suscite beaucoup d'irritation au Kremlin où personne ne dit rien de bon de lui.

Cette irritation pourrait s'expliquer par plusieurs raisons.

D'abord, il est en effet impossible de l'extrader.

Et il ne s'agit pas de la Constitution, c'est bien clair. Il faut surtout éviter de faire montre de faiblesse et de plier face aux étrangers. D'autant plus qu'Andreï Lougovoï est un ancien (?) officier du FSB. Extrader, c'est porter atteinte aux services secrets. Les autorités veulent l'éviter pour des raisons que l'on comprend.

Mais les autorités ne veulent pas non plus protéger Andreï Lougovoï, autrement dit sacrifier sa réputation pour celle, certes précieuse, de ce dernier.

C'est ce difficile dilemme qui expliquerait l'irritation évidente du Kremlin face à Andreï Lougovoï.

Or, c'est cette réaction des autorités russes qui fournit une preuve indirecte du fait qu'elles n'ont pas donné à Andreï Lougovoï d'ordre insensé.

Bien sûr, si les pièces à conviction présentées par Scotland Yard sont suffisamment convaincantes (d'ailleurs, pourquoi n'évoque-t-on plus son associé Dmitri Kovtoun?) et si Lougovoï s'avère le vrai meurtrier, il faut bien imaginer que ce n'est pas pour une expérimentation chimique qu'il a empoisonné Alexandre Litvinenko. Il est clair qu'il a reçu un ordre et que cet ordre n'émanait pas de Boris Berezovski...

Mais est-ce que cet ordre émanait des autorités russes (quelle que soit l'interprétation du terme, il est clair que c'est une allusion au pouvoir suprême, même s'il est tout aussi clair que l'homme d'affaires n'a jamais été convoqué au Kremlin)?

Alexandre Litvinenko n'était pas un terroriste (contrairement, par exemple, au chef terroriste Zelimkhan Iandarbiev). Il n'est même pas un traître, car il n'a pas dénoncé le réseau d'espionnage russe en Grande-Bretagne pour la bonne et simple raison qu'il ne le connaissait pas.

L'ex-agent russe critiquait ou dénigrait les autorités de Moscou. Quoi qu'il en soit, dans un pays civilisé, on ne tue pas les gens pour cela: on les accuse de calomnie, et on les convoque au tribunal, ou bien on les ignore pour éviter de se faire des soucis.

Après tout, les autorités russes ne sont pas si folles pour commettre un meurtre qui ne leur apporte que des ennuis.

C'est aussi bizarre que d'imaginer un ministre des Affaires étrangères voler des cuillères d'argent lors d'une réception officielle, car le rapport résultat/prix est à peu près le même.

Il n'en est pas moins vrai, cependant, que l'affaire est allée trop loin. Personne au monde ne croira plus aux arguments logiques ni aux déclarations d'Andreï Lougovoï si ce dernier décide de rejeter la responsabilité sur Boris Berezovski.

Si la Russie veut assainir son image de marque, Andreï Lougovoï devrait aller délibérément à Londres, ce qui est pratiquement impossible. Ou, du moins, l'enquête moscovite devrait être menée de façon à ce que les Britanniques n'aient rien à nous reprocher, ce qui est tout aussi impossible.

Une situation, somme toute, extrêmement délicate pour les autorités russes...

Les opinions exprimées dans cet article sont laissées à la stricte responsabilité de l'auteur.


Jeudi 31 Mai 2007

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