Politique Nationale/Internationale

Accuser l’Iran de « génocide » avant de l’atomiser


Le mois dernier, dans une analyse très intéressante, l’ancien chef d’état-major de l’Armée Russe, le Général Léonid Ivashov, a prédit une attaque nucléaire des Etats-Unis contre l’Iran d’ici avril prochain. "Dans quelques semaines", a-t-il écrit, "nous allons voir une machine de guerre informationnelle se mettre en marche. L’opinion publique est déjà sous pression. Il y aura une hystérie militariste anti-iranienne croissante, des nouvelles fuites d’information, de désinformation, etc." J’ai bien peur que cela sonne juste.

Ensuite, il y a le Général Oded Tira, l’artilleur en chef des Forces de Défense d’Israël qui a déclaré le mois dernier qu’une "frappe américaine sur l’Iran est essentielle" pour l’existence même de l’Etat juif. Suggérant que "le Président Bush n’a pas assez de pouvoir politique pour attaquer l’Iran", il a lancé un appel urgent au Parti Démocrate renaissant de travailler en direction de cet objectif israélien. "Etant donné qu’une frappe américaine sur l’Iran est essentielle pour notre existence", a-t-il déclaré, "nous devons l’aider à paver le chemin en faisant du lobbying auprès du Parti Démocrate (qui se conduit de façon stupide) et des rédacteurs en chef des journaux américains. Nous devons faire cela afin de transformer la question iranienne en sujet bipartisan et sans la relier à l’échec en Irak".



Gary Leupp - Counterpunch


Gary Leupp
Dimanche 11 Février 2007

Accuser l’Iran de « génocide » avant de l’atomiser
Tira a exhorté de façon explicite le lobby d’Israël aux Etats-Unis à "se tourner vers Hillary Clinton et les autres candidats démocrates potentiels à l’élection présidentielle américaine, afin qu’ils soutiennent une action immédiate de Bush contre l’Iran". Le lobby semble faire un très bon travail en la matière, en dépit des critiques de Tira sur la stupidité des Démocrates. Tous les favoris démocrates à la présidentielle ont assuré à l’AIPAC ou aux auditoires israéliens qu’il sont au moins aussi bellicistes vis-à-vis de l’Iran que l’impopulaire Bush. En attendant, l’accusation israélienne, selon laquelle l’Iran lui pose une menace "existentielle", portée l’année dernière par Ehoud Olmert devant le Congrès américain, s’est insinué dans le discours américain officiel.

Se référant d’une manière générale à la "guerre contre la terreur", définie de façon vague, Cheney a récemment déclaré à Fox News : "C’est un conflit existentiel. C’est la sorte de conflit qui va conduire notre politique pour les 20, 30 ou 40 prochaines années". Sa fille Elisabeth (Secrétaire d’Etat adjointe en charge des Affaires au Proche-Orient et liaison du vice-président avec le nouveau et sinistre "Bureau des Affaires Iraniennes"), a écrit dans un édito du Washington Post, le mois dernier, "L’Amérique est confrontée à une menace existentielle. A un moment, quelque part, nous devrons combattre ces terroristes jusqu’à la mort. Nous ne pouvons pas négocier avec eux ou ’résoudre’ leur Djihad". L’administration, toujours dirigée par les néocons rassemblés autour de Cheney, a embrassé la rhétorique israélienne consistant à faire des prophéties paranoïaques. Ils ont décidé d’attaquer la République islamique, pour mettre fin à son existence, pour l’autodéfense d’Israël et de l’Amérique. Pour obtenir le soutien, ils doivent semer la peur et diaboliser l’Iran, en faisant monter la rhétorique semaine après semaine.

La "machine de guerre informationnelle" à laquelle Ivashov fait allusion a déversé la désinformation plus vite que ne peut le digérer le public. Il n’y a aucun doute que les rumeurs, même lorsqu’elles sont plus tard réfutées, peuvent utilement nuire aux réputations et préparer des cibles pour des attaques. Les néoconservateurs straussiens, qui ont fait campagne sans relâche pour imposer leurs Nobles Mensonges au peuple américain sur l’Irak jusqu’à l’attaque de ce pays en mars 2003, se fichent probablement pas mal si les mensonges qu’ils racontent aujourd’hui sur l’Iran sont exposés ci-dessous. Ce qu’ils veulent est un changement de régime, bientôt, et, par conséquent, un casus belli convaincant - ou deux.

Pendant la montée en guerre contre l’Irak, l’accusation principale contre Bagdad (reçue avec scepticisme aux Nations-Unies) était que ce pays possédait des armes de destruction massive menaçant le monde entier, y compris New York City. Le Président Bush, Condoleeza Rice et d’autres responsables de l’administration ont mis en garde que ces ADM pourraient résulter en un nuage atomique au-dessus de New York. Bush et Cheney ont fait savoir à certaines audiences que l’Irak posait une menace particulière à Israël, mais, en général, cette question a été minimisée, probablement parce que l’administration voulait éviter d’être accusée de partir en guerre "pour Israël" par opposition à l’Amérique ou à la "communauté internationale" mythique mais impressionnante.

Cette fois-ci, c’est différent. Bien qu’Israël ait attaqué et détruit en 1981 le réacteur nucléaire irakien construit par les Français, Osirak, (dans une action illégale, puis condamnée par l’administration Reagan et apparemment par tous les gouvernements, mais dans laquelle Cheney et ses néocons y trouvent aujourd’hui une inspiration), et bien que le gouvernement israélien ait accueilli avec enthousiasme l’invasion de l’Irak, il n’a pas fait ouvertement campagne pour la guerre. Mais à présent, il bat fiévreusement tambour pour une guerre américaine contre l’Iran. Et comme Cheney l’a fait ostensiblement remarquer, si les Etats-Unis n’attaquent pas l’Iran, "Israël pourrait le faire sans qu’on lui demande". Il est plus que probable, si cela se produit, que ce sera une collaboration.


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Mahmoud Ahmadinejad

Remarquez comment l’accusation contre l’Iran, articulée en Israël, forme le plus gros du dossier de l’administration Bush. Ça se présente à peu près ainsi : L’Iran est un état théocratique islamiste radical qui soutient les terroristes, y compris le Hezbollah chiite libanais (qui suit les enseignements de l’ayatollah Khomeyni) et diverses organisations palestiniennes ; ce pays est vaste, puissant et hostile à Israël, la seule démocratie au Proche-Orient ; Le régime iranien est antisémite : le Président Ahmadinejad nie l’Holocauste et appelle à ce qu’Israël soit "rayé de la carte" ; l’Iran cache l’existence d’un programme illégal d’armes nucléaires, un programme qui menace l’existence de l’Etat Hébreu ; par conséquent, il est coupable de "planifier de commettre un génocide" - exactement comme cette incarnation du mal reconnue universellement, l’Allemagne nazie.

A cette accusation alarmiste, l’usine étasunienne à propagande ajoute des accusations selon lesquelles l’Iran abrite des membres d’al-Qaïda, fournit des composants pour dispositifs explosifs improvisés (DEI) aux "insurgés" en Irak, qui les utilisent pour tuer des Américains, et "se mêle" en général des affaires de l’Irak. (On devrait se demander comment ceux qui occupent un pays, contre la volonté de son peuple, à 10.000 km des côtes américaines, peuvent parler d’un pays voisin qui partage 1.000 km de frontières avec l’Irak, qui partage la même foi religieuse chiite et a connu 3.000 ans d’interaction incessante, peuvent sérieusement se plaindre d’une ingérence iranienne. En particulier lorsqu’ils chérissent leur propre droit d’ingérence dans les affaires de l’Amérique Latine, chaque fois que ça leur plaît). Mais ces accusations futiles ne sont pas en tête de liste. La question principale, comme dans l’affaire irakienne, est celle des ADM et, en particulier, la perspective prochaine d’une attaque nucléaire iranienne sur Israël produisant un second Holocauste.

Du point de vue des néocons (qui ont souvent la double nationalité israélo-américaine), que peut-on faire pour terroriser à nouveau les Américains, comme avec la vision d’un nuage atomique au-dessus de New York ? Quelle image possède la même puissance terrifiante que cette dernière ? Mais, le génocide, bien sûr ! L’extermination consciente et diabolique de tout un peuple - dans ce cas, un peuple considéré par de nombreux chrétiens évangéliques américains comme étant le Peuple Elu de Dieu, dont la restauration d’un Etat au 20ème siècle augure vraiment la deuxième venue du Christ tant désirée. Ce problème de génocide ressemble au problème idéal pour embarquer les Américains dans une attaque massive, probablement nucléaire, contre l’Iran.


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George Bush et Dick Cheney

En décembre, à la suite de quantités de discussions en Israël sur cette question, l’Ambassadeur sortant des Etats-Unis auprès de l’ONU, John Bolton, a appelé la Cour Pénale Internationale de l’ONU à inculper Ahmadinejad pour "incitation au génocide". "Il est temps d’agir", a déclaré Bolton lors d’un symposium de la Conférence des Présidents des Organisations Juives Américaines Majeures. "Nous avons reçu des signes avant-coureurs, sans ambiguïté, sur ce que sont ses intentions". Il n’y avait apparemment aucun doute dans l’esprit de Bolton que l’Iran veut tuer tous les Israéliens. (Pour la petite histoire, Bolton a affirmé avec assurance, dans le passé, que les programmes de recherche pharmaceutiques largement admirés par Cuba sont en fait le paravent d’un développement d’armes biologiques. Le Département d’Etat lui-même, embarrassé et reconnaissant qu’il n’y avait aucune preuve de cette accusation, a dû le faire taire.)

En décembre dernier aussi, l’ancien Premier ministre israélien et dirigeant du Likoud, Benjamin Netanyahou, a convoqué sept diplomates étrangers en Israël à un meeting afin de les presser de se joindre à Israël dans des efforts pour mettre fin au programme nucléaire de l’Iran. Selon un reportage paru dans le quotidien israélien Ha’aretz, cette rencontre était "le premier événement dans une campagne internationale de relations publiques. Elle comprendra une proposition pour porter plainte contre le Président iranien Mahmoud Ahmadinejad, devant la Cour Pénale Internationale, pour crimes de guerre. Et ses plans pour commettre un génocide y seront présentés".


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Benjamin Netanyahou

"Nous devons crier Gevalt, a déclaré Netanyahou. (Gevalt : un mot Yiddish pour exprimer le choc et la consternation.) "En 1938, Hitler n’a pas dit qu’il voulait détruire [les Juifs] ; Ahmadinejad dit clairement que c’est son intention et nous n’élevons même pas la voix. Appelez cela au moins un crime contre l’humanité ! Nous devons faire en sorte que le monde voit que la question ici est un programme pour un génocide".

Mais Netanyahou (à l’instar du Général Tira) est probablement plus concerné par l’opinion publique américaine que par celle du "monde". Il sait que l’Américain moyen qui entend l’accusation officielle israélienne, mal équipé pour mettre en doute ses affirmations diffamatoires, pourrait être vraiment enclin à l’épouser. L’ignorance et la peur sont ici d’excellents alliés et devraient être contrées par quelque présentation rationnelle de faits historiques, le grand ennemi des propagandistes néocons.

La plupart des Américains ne soupçonnent pas, par exemple, que le Hezbollah (qu’Israël a essayé en vain de détruire l’été dernier) est un parti politique populaire au Liban, où il représente la population chiite, et qui est respecté pour les services sociaux efficaces qu’il fournit. Il a émergé comme un mouvement de résistance parmi les Chiites du sud, après l’invasion israélienne de 1982. (Initialement, de nombreux Chiites avaient vraiment accueilli favorablement les Israéliens, puisqu’ils visaient l’OLP à un moment de conflit considérable entre les réfugiés palestiniens et les Libanais. Mais les troupes d’occupation étaient profondément haïes et la résistance s’est organisée.)

La plupart des Américains ne savent pas que lors des dernières élections législatives le Hezbollah et ses alliés ont remporté 27% des sièges totaux. Il avait des ministres au gouvernement libanais avant de les retirer récemment en protestation à la politique du Premier ministre soutenue par les Etats-Unis. Il possède des stations de radio et de télévision. Le Hezbollah est largement crédité d’avoir obligé les Israéliens à se retirer du Liban en 2000 et peut attirer des centaines de milliers, voire un million de manifestants dans un pays qui compte 3,8 millions d’habitants. Il a élaboré une alliance avec le Général Michel Aoun, un chef militaire chrétien qui a combattu à une époque contre les forces syriennes et qui dirige désormais un parti politique majoritairement chrétien. Netanyahou sait que peu d’Américains pensent à ces choses lorsqu’ils l’entendent décrire le Hezbollah comme étant une "organisation terroriste".

La plupart des Américains ne savent pas grand chose au sujet des organisations palestiniennes que l’Iran soutient en leur fournissant des bureaux, de l’argent ou des armes. Ils ont probablement entendu parler du Hamas, mais ils ne savent pas du tout s’il est basé sur le Chiisme (et ainsi, lié religieusement à l’Iran) ou sur le Sunnisme et moins influencé idéologiquement par l’Iran. (Le Hamas est sunnite). Ils ne réalisent peut-être pas que le Hamas a grandi en opposition à l’OLP [l’Organisation de Libération de la Palestine] (auparavant cataloguée comme une organisation "terroriste" par les Etats-Unis, mais reconnue plus tard par Israël - et financée par les Etats-Unis et d’autres pays - sous la forme de "l’Autorité Palestinienne") et qu’il est largement considéré comme étant plus honnête, plus capable et plus pieux que les politiciens de l’OLP, souvent associés à la corruption, à l’inefficacité et à la laïcité. Il est possible qu’ils ne réalisent pas que le Hamas a gagné haut la main les dernières élections palestiniennes, qui ont été honnêtes et ont plutôt bien reflété les sentiments du peuple palestinien. Ils ne sentent peut-être pas la contradiction entre le discours du Président Bush à propos de la "démocratie au Moyen-Orient" et le refus de son gouvernement d’accepter un gouvernement démocratiquement élu en Palestine. Ils ne savent peut-être pas que le Hamas a appelé à un cessez-le-feu avec Israël et l’a maintenu pendant 16 mois jusqu’en juin 2006 (lorsque les obus de l’artillerie israélienne tuèrent sept Palestiniens, dont trois enfants, qui pique-niquaient en famille sur une plage bondée de Gaza). Et ils ne savent assurément pas grand chose sur les histoires des autres organisations palestiniennes soutenues par l’Iran. Cela fait d’eux, en général, des cibles faciles pour les campagnes de désinformation anti-musulmane.

La plupart des Américains s’abritent derrière les reportages d’information sur la vie palestinienne sous l’occupation israélienne ou dans le vaste camp de prisonnier qu’est Gaza. Ils sont conditionnés à percevoir l’hostilité arabe et musulmane vis-à-vis d’Israël comme étant le reflet de l’antisémitisme et de l’animosité et de l’intolérance religieuses, plutôt que comme une réaction compréhensible à l’expérience historique de déplacement des populations palestiniennes et des abus qu’elles ont subi, aux attaques répétées contre le Liban, à la construction continuelle de colonies juives en Cisjordanie occupée, à l’annexion du Plateau du Golan, etc. Ils sont enclins à croire qu’Israël, en tant que "démocratie", est l’allié naturel de l’Amérique au Moyen-Orient, tandis que beaucoup de chrétiens américains sont convaincus que son existence même est en accomplissement de la prophétie biblique. Netanyahou comprend tout cela, se délectant de l’adulation évangélique en s’étonnant peut-être de leur crédulité.

Les médias américains ont repris jusqu’à plus soif le reportage selon lequel Ahmadinejad a appelé à ce qu’Israël soit rayé de la carte. Cette acceptation terre à terre de la validité de cette citation a été une aide précieuse colossale pour les bellicistes diffamatoires. La déclaration en persan, qui a désormais été analysée et traduite par plusieurs experts occidentaux, ne fait en réalité aucunement référence à une quelconque carte. Ce qu’a dit Ahmadinejad, citant l’ayatollah Khomeyni (qui est mort en 1989) était que "l’occupation de Jérusalem" sera "effacée de la page de l’histoire". Cette déclaration un peu vague a été faite en langage poétique mais ne se réfère à aucune carte, sans parler d’un génocide. Pourtant Bolton et Netanyahou veulent que nous [les Américains] la lisions comme une intention claire d’Ahmadinejad voulant détruire tous les Juifs ! Ahmadinejad a utilisé cette citation dans un discours qui faisait remarquer que l’invasion soviétique de l’Afghanistan, l’Union Soviétique elle-même, et le régime de Saddam Hussein se sont terminés dans le temps, tandis qu’il maintenait que l’occupation israélienne de l’un des lieux les plus sacrés de l’Islam se terminerait aussi.

Il est vrai que le président iranien a fait des déclarations provocantes mettant en cause la réalité de l’Holocauste. Mais ses pouvoirs politiques sont limités, il ne contrôle pas la politique étrangère et il est confronté à une critique substantielle de la part des autres membres de l’élite iranienne au pouvoir. Mohammed Khatami, le prédécesseur d’Ahmadinejad à la présidence de 1997 à 2005, et qui est toujours un acteur d’influence dans la structure du pouvoir en Iran, a pris ostensiblement ses distances des commentaires d’Ahmadinejad, déclarant à un auditoire arabe que l’Holocauste était "un fait historique". Mais il est aussi un partisan respecté du "dialogue entre les civilisations" qui, lorsqu’il était au pouvoir, cherchait à entretenir de meilleures relations avec les Etats-Unis, seulement pour se faire rembarrer. De toute façon, les Américains n’entendent pas beaucoup de différence entre les dirigeants iraniens : nous sommes encouragés à les voir tous comme menaçants et vils. En février 2003, lorsque l’assistant de Colin Powell, Richard Armitage, a dit de façon très détachée que l’Iran était une "démocratie", les néocons de Cheney lui sont tombés dessus.

Les Américains ne sont pas supposés savoir que l’Iran connaît des élections âprement disputées, même si tous les candidats à la présidence doivent être approuvés par le Conseil des Gardiens, composé de six juristes élus par le Majlis (le Parlement) et six ecclésiastiques choisis par le Dirigeant Suprême, qui est lui-même élu par un corps parlementaire de 86 personnes. (Fondamentalement, le processus démocratique est entravé par une surveillance religieuse répressive. Mais cela se produit aussi ailleurs. Remarquez que la "démocratie" israélienne est fondée sur l’idée que tout Juif, arrivant de n’importe où en Israël, obtient la citoyenneté [israélienne] et le droit de vote. Les Arabes israéliens ont aussi le droit de vote, mais ils n’existent pas dans la communauté palestinienne exilée, forte de quatre millions de personnes, à laquelle le droit au retour est refusé).

Mais, retournons à la grande question : le programme putatif d’armes nucléaires qui pourrait un jour détruire Israël ! La presse étasunienne se réfère systématiquement au "programme d’armes nucléaires iranien" comme s’il était évident que l’Iran en avait un. Pendant ce temps, la plupart des Américains ne sait pas que le dirigeant suprême iranien, l’Ayatollah Khamenei, a vraiment émis une fatwa en 2005 contre la production, le stockage ou l’utilisation des armes nucléaires. Si beaucoup savent que l’Iran enrichit l’uranium, ils ne savent probablement pas que tous les pays ont le droit d’enrichir l’uranium et que les pays dépourvus d’un programme nucléaire (à l’instar du Japon, de l’Allemagne, des Pays-Bas et du Brésil) l’ont enrichi sans que les Etats-Unis ne protestent.


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Ali Larijani, chef des négociateurs iraniens pour le dossier nucléaire.

En fait, les signataires du Traité de non-prolifération ont la garantie de pouvoir enrichir de l’uranium, à partir du moment où ils renoncent au développement d’armes nucléaires et qu’ils se soumettent aux inspections de l’AIEA - comme l’Iran l’a fait. (C’est vrai, l’Iran s’est plié à des inspections onusiennes intrusives sans précédent). En attendant, des pays qui n’ont pas signé le traité (comme l’Inde, le Pakistan et Israël, non-signataires et qui possèdent des armes nucléaires) ne sont pas liés du tout à ses conditions ! Les Américains pourraient demander : pourquoi ces pays bénéficient-ils de relations aussi étroites avec les Etats-Unis en dépit de leur mépris pour le régime de la non-prolifération que les Etats-Unis exigent que l’Iran respecte ? (La Corée du Nord était signataire mais s’est retirée du Traité en 2003 devant l’hostilité incessante des Etats-Unis et ont testé une arme nucléaire en 2006).


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Mohamed El-Baradei, chef de l’AIEA

La plupart des Américains ne savent probablement pas que Mohamed El-Baradei, Prix Nobel de la Paix et chef de l’Agence Internationale à l’Energie Atomique - un homme qui comprend la science - ne cesse de dire qu’il n’y a aucune preuve que le programme d’enrichissement de l’Iran soit lié à un programme militaire. C’est vrai qu’après une rencontre avec Condoleeza Rice en mars 2006 (dans laquelle elle a accepté de lever les efforts étasuniens de le renvoyer de la tête de l’AIEA), il a déclaré que l’AIEA "n’était pas à ce stade en position de conclure qu’il n’y a aucuns matériaux ou activités nucléaires non-déclarés en Iran". L’administration Bush a utilisé cette déclaration alambiquée à la double négation, ainsi que la déclaration de septembre 2005 de l’AIEA sur l’Iran, pour justifier ses préparatifs de guerre.

Selon leur déclaration, "les nombreuses violations" de l’Iran et "ses nombreux manquements à se conformer au Protocole Additionnel du TNP [volontairement signé par l’Iran en 2003] constitue une non conformité" avec le Traité de non-prolifération, tandis que "le passé de dissimulation des activités nucléaires de l’Iran" et "l’absence de confiance qui en résulte, que le programme nucléaire de l’Iran est exclusivement destiné à des objectifs pacifiques, ont soulevé des questions qui relèvent de la compétence du Conseil de Sécurité". La plupart des Américains ne réalisent pas que cette déclaration a été rejetée par 13 des 35 pays habilités à se prononcer (dont la Russie, la Chine, le Pakistan, le Brésil, le Mexique, le Nigeria, le Venezuela et l’Afrique du Sud) mais soutenue par les représentants des pays de l’OTAN, qui ont voté en bloc. (Ceci a été utilisé pour produire la Résolution 1737 du CSONU qui, ayant affirmé le droit des signataires du TNP "de développer la recherche, la production et l’utilisation de l’énergie nucléaire pour des objectifs pacifiques sans discrimination", a "décidé" de façon contradictoire que "l’Iran doit suspendre sans plus attendre toutes ses activités liées à l’enrichissement [d’uranium] et au retraitement").

Trompés par des politiciens (dont Hillary Clinton, l’héroïne de l’AIPAC) et mal servis par les grands médias d’information, de nombreux Américains pourraient simplement avaler l’accusation selon laquelle l’Iran est en train de planifier un génocide, en alliance avec le Hezbollah et le Hamas. Certains pourraient croire qu’un Iran nucléaire menacerait d’une manière ou d’une autre la patrie [américaine], peut-être en partageant les armes nucléaires avec des groupes terroristes. Plus nombreux sont ceux qui pourraient croire que l’Iran développe au minimum des armes nucléaires, suivant le raisonnement de Dick Cheney selon lequel l’Iran, avec tout son pétrole, ne peut que poursuivre un programme nucléaire avec des armes en tête. (Il se pourrait qu’ils ne sachent pas que dans les années 70, les administrations et les grandes entreprises américaines, comme General Electric, encourageaient l’Iran à développer un programme nucléaire pacifique ! Mais c’est lorsque l’Iran était dirigé par le Shah, un client des Etats-Unis, renversé en 1979 dans le soulèvement véritablement révolutionnaire qui s’est le plus basé sur les masses, dans l’histoire moderne des pays islamiques).

Mais il n’y a, en fait, aucune raison de supposer que l’Iran prévoie d’attaquer quelque pays que ce soit. Pour la petite histoire, il ne l’a pas fait à l’époque moderne, bien qu’il ait été lui-même attaqué, de 1980 à 1988, par l’Irak (soutenu par les Etats-Unis). La fois où l’Iran a été le plus proche d’envahir un pays voisin s’est produit en 1998, lorsque à la suite de la tuerie de sept diplomates iraniens en Afghanistan, Téhéran a mobilisé contre le régime Taliban. (En 2001 il a coopéré avec Washington pour renverser ce régime et pour le remplacer par un pouvoir enraciné dans les forces de l’Alliance du Nord).

En août 2006, Ahmadinejad a déclaré que l’Iran n’était une menace pour aucun pays, "pas même pour le régime sioniste". Récemment, le Président français Jacques Chirac a reconnu, dans un moment d’inattention honnête, que même si l’Iran possédait quelques armes nucléaires il ne serait toujours "pas bien dangereux". Il est ridicule de décrire le régime iranien comme une menace aux Etats-Unis, qui a la moitié du budget militaire total de la planète, des troupes basées dans 120 pays et des bases en Afghanistan et en Irak qui entourent (et menacent) l’Iran. En tant qu’ancien chef d’état-major du Secrétaire d’Etat Colin Powell, Lawrence Wilkerson a révélé que le Département d’Etat a reçu une proposition iranienne, mi-2003, de mettre fin à leur soutien aux groupes militants palestiniens, de coopérer avec les Etats-Unis pour stabiliser l’Irak et régler la dispute israélo-arabe et de rendre son programme nucléaire plus transparent. En échange, l’Iran a demandé que les Etats-Unis cessent de soutenir le groupe iranien Moudjahidin Kalk, basé en Irak, la suppression des sanctions économiques et la fin des hostilités américaines. Favorablement accueillie par Powell, cette ouverture a été rejetée de façon méprisante par le bureau de Cheney - un grand nombre d’ouvertures de la part de l’Irak et de la Syrie ont été auparavant sommairement rejetées par officiels qui déclaraient : "Nous ne négocions pas avec le Mal, nous le vainquons".

N’est-il pas évident qu’une attaque de l’Iran, quelle qu’elle soit, contre Israël ou les Etats-Unis résulterait en des conséquences inacceptables pour la République Islamique ? N’est-il pas évident que l’accusation de génocide portée par Netanyahou, qui aime dramatiser, fait partie d’une campagne générale de propagande dont l’intention est de paver la route à une attaque non provoquée contre une nation souveraine ? En Israël même, censé être marqué par l’anéantissement, la menace putative iranienne est amplifiée par certains, minimisée par d’autres. Ephraïm Halevy, l’ancien chef du Mossad, la redoutable agence d’espionnage, a récemment réfuté la notion selon laquelle l’Iran pose "une menace existentielle à Israël".

"Aujourd’hui, Israël est indestructible", a-t-il déclaré. "Il n’est pas si simple de penser que vous avez un dispositif entre les mains et que vous pourrez le lancer sur un site particulier et rayer une nation de la carte. Israël a eu connaissance de cette menace [de la part de l’Iran] pendant plus de 15 ans et a observé cette menace grandir. Vous devez supposer qu’Israël n’est pas resté sans rien faire... ou [à attendre] que quelqu’un d’autre fasse le boulot". L’Iran peut-il détruire Israël ? "Je ne pense pas que cela soit faisable en des conditions purement opérationnelles".

Alors, appréciez ce que Haaretz a appelé la "campagne internationale de relations publiques", la "machine de guerre informationnelle" qui commence à chauffer. Attendez-vous à ce que l’on vous dise de plus en plus dans les semaines à venir que l’Iran n’est pas seulement en train de tuer des soldats américains en Irak, mais qu’il menace notreexistence même. Imaginez les "Nobles Mensonges" les plus énormes hurlant sur vos écrans de télé pendant des semaines. Les dirigeants fanatiques de l’Iran, nous dira-t-on, veulent un califat s’étendant de l’Espagne à l’Indonésie. Ils veulent voir des champignons atomiques au-dessus de New York. Ils veulent un génocide - c’est la vérité, ils sont déjà en train de planifier le génocide. Et ainsi (comme Bush et Hillary le déclarent tous deux) "rien n’est écarté" lorsqu’il s’agit de "s’occuper" de la République Islamique. Gevalt ! s’écrie Netanyahou. "Gevalt !" devrait-on répondre aux va-t-en guerre et demander : Comment ces artistes éhontés de la désinformation ont-ils pu tromper autant de gens avec cette "menace" iranienne ?

Comment une administration discréditée nous a-t-elle amené si près d’un autre crime contre la paix, tel que défini par les Principes de Nuremberg et la Charte des Nations-Unies ? Comment le lobby pour attaquer l’Iran a-t-il acquis un tel poids politique dans ce pays ?

Comment des manipulateurs politiques astucieux ont-ils même été capables, dans un forum respectable, de lié l’opposition au massacre d’Iraniens à l’antisémitisme ? Comment les attaques du 11/9 de triste mémoire ont-elles propulsé ce pays dans une telle ère de folie ?

Comment les Démocrates, qui ont remporté une victoire écrasante dans une vague de révulsion anti-guerre, peuvent-ils ne pas prendre position ou assister activement les plans de l’administration d’utiliser ses propres armes nucléaires (bien réelles) contre l’Iran ?

Gevalt, vraiment !

Ivashov doute que "les protestations du monde puissent stopper les Etats-Unis" et suggère que "les revenus du complexe militaro-industriel [des Etats-Unis] est ce qui "importe aux Américains". Je ne peux qu’espérer que l’on prouvera qu’il a tort, en nous mobilisant pour mettre fin à la guerre en Irak, pour faire partir les criminels de guerre qui sont au pouvoir et pour stopper les attaques contre l’Iran et la Syrie avant qu’elles ne commencent.


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Gary Leupp enseigne l’histoire et les religions comparées à la Tufts University (Massachusetts). Il est l’auteur de Servants, Shophands and Laborers in the Cities of Tokugawa Japan (Serviteurs, employés de boutiques et ouvriers dans les villes du le Japon des Tokugawa ) ; Male Colors : The Construction of Homosexuality in Tokugawa Japan (Les couleurs masculines : construction de l’homosexualité dans le Japon des Tokugawa) et Interracial Intimacy in Japan : Western Men and Japanese Women, 1543-1900 (L’intimité inter-raciale au Japon : Occidentaux et Japonaises 1543-1900)




Lundi 12 Février 2007

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