Politique Nationale/Internationale

AUX ETATS UNIS, ON NE VOTE PAS POUR UNE FEMME OU UN NOIR, ON VOTE POUR UNE CLASSE SOCIALE



Lundi 24 Mars 2008

Cette contribution de Sam Smith est à rapprocher du lynchage médiatique en cours dirigé contre Jeremiah Wright par les “biens pensants” aux Etats-unis. Ce qu’on reproche à Wright, ce n’est pas de dénoncer le racisme ethnique “noir contre blanc”, mais de dénoncer le “racisme social”, riche contre pauvre… Comme le dit Sam Smith, la question de la classe sociale est le fruit défendu du débat politique en Amérique.

[Sam Smith - Undernews - 29/01/2008 - Traduction : Grégoire Seither]

John Edwards a quitté la course présidentielle… et soudain la majorité des analystes et commentateurs “de gauche” se retrouvent orphelins : ils n’ont plus personne sur qui exercer leurs préjugés de classe inavoués qui ont remplacé la discrimination mysogine et raciale parmi l’inteligentsia de ce pays.

L’abandon d’Edwards va permettre aux biens-pensants de choisir leur candidat en toute sérénité : quel que soit le candidat Démocrate pour qui ils opteront, ce sera un choix politiquement correct - une femme ou un noir, l’une diplomée de la Harvard Law School, l’autre diplomé de son équivalent à Yale. En bref, on va pouvoir voter pour des gens issus de notre serail.

J’ai l’impression d’être revenu aux débuts de l’admnistration Clinton. Vous l’avez probablement oublié, mais le cabinet initial de Clinton était composé de 77% de millionaires, largement plus que chez Reagan ou Bush. A Washington, les choix de Clinton passèrent comme une lettre à la poste. Clinton avait fait campagne en promettant que son équipe “aurait le visage de l’Amérique”. Et en effet, vu depuis Washington c’était le cas :  son équipe ressemblait à l’Amérique telle qu’on la voit à  Washington.

Il n’était pas nécessaire de corrompre ou de faire pression sur la presse pour cacher ce fait, la presse ne s’en était même pas rendue compte, tellement c’était normal pour elle. Pourquoi s’offusquer que Clinton prenne dans son équipe des gens que l’on fréquente tous les jours ?

L’une des principales illusions de l’intelligentsia de gauche, c’est qu’elle croit être immunisée contre les discriminations et les préjugés. Oh, oui, il est indéniable que les noirs, les femmes et les gays sont nettement mieux acceptés et pris en compte que ce n’était le cas il y a encore 40 ans. Par contre, si vous êtes pauvre, sans éducation, avec un gros bide, que vous possédez un fusil, êtes originaire du Sud et que votre principale lecture est la bible… alors là, vous verrez que la discrimination est encore là, et qu’elle est impitoyable. Les classes sociales et la culture ont remplacé la race et le genre dans la liste des cibles acceptables. (la suite)

Moins d’un tiers de la population américaine a fait des études secondaire, mais c’est eux qui déterminent les valeurs, les politiques et les lois de ce pays, c’est eux qui décident ce qui est “cool” et ce qui “naze”… et bien sur, ce sont eux qui squattent les chemins qui mènent aux sommets, y compris celui de la Maison Blanche. Et quand vous faites parties des 70% restants, le prix à payer pour entretenir cette artistocratie est considérable. Ainsi, ces 8 dernières années, la situation s’est considérablement agravée dans les domaines suivants :

  • Stagnation, voire recul du salaire moyen;
  • Baisse des emplois disponibles dans l’industrie manufacturière et délocalisations d’usines;
  • Baisse du nombre d’emplois dans le secteur privé;
  • Baisse du nombre de salariés disposant d’une assurance médicale fournie par leur employeur;
  • Augmentation du nombre de familles vivant sous le seuil de pauvreté;
  • Augmentation du nombre de familles en situation de faillite;
  • Augmentation du nombre de ventes forcées de maisons pour incapacité à payer les traites;
  • Augmentation du prix du chauffage et du gaz de cuisine;
  • Augmentation du nombre de personnes sans aucune couverture maladie;
  • Stagnation et recul du salaire horaire;
  • Augmentation de l’écart entre les riches et les pauvres;
  • Baisse du pouvoir d’achat de plus de 40% de la population U.S.;
  • Augmentation du nombre de personnes agées sans retraite ou pension vieillesse;
  • Augmentation du nombre d’enfant présentant des signes de sous-nutrition;
  • Augmentation du nombre de “soupes populaires” à travers les Etats-unis;
  • Augmentation du nombre de personnes en faillite personnelle;
  • Augmentation disproportionnée du loyer moyen…

Mais quand John Edwards a tenté d’axer sa campagne électorale sur ces question, il s’est non seulement fait tirer dessus par l’establishment et les médias qui lui sont inféodés mais a également été ridiculisé par l’intelligentsia qui ne comprenait pas qu’on puisse se préoccuper de ce genre de choses… surtout quand on est un type riche comme Edwards.

Se préoccuper des problèmes des pue-la-sueur ? Quelle drôle d’idée… les gens qui font cela ne peuvent être que des “populistes”, “démagogues” de sucroit, puisque c’est bien connu que les problèmes du bas-peuple sont des problèmes structurels qui n’ont pas de solution. Si les pauvres veulent s’en sortir, ils n’ont qu’à devenir riches… c’est pas plus compliqué que cela.

Les médias, comme la majeure partie de l’élite au pouvoir aux Etats-unis, sont tenus par les enfants gâtés d’une génération qui a du se battre exactement le genre de choses adressées par Edwards dans sa campagne. La misère, les bas salaires, l’exploitation, les médicaments hors de prix, la peur de l’hospitalisation, la soupe populaire, les écoles inacessibles….

Aujourd’hui ces enfants gâtés ont oublié les combats de leurs parents et s’imaginent que ce genre de choses ne leur arrivera jamais,ils croient que leur éducation, leur statut social et leur rouerie les immunisent contre la misère et l’exploitation.

Les choses n’ont pas toujours été ainsi. Il m’arrive de tenter - sans grand succès - d’expliquer au gens que nous avons toujours eu des chrétiens fondamentalistes au sein du Parti Démocrate : simplement on les appelait “New Deal Democrats”. Et il fut un temps où ces artisans plombiers épais et ces ouvriers en batiment obtus, dont les caricaturistes du New Yorker aiment tellement se moquer, étaien solidement ancrés dans l’électorat Démocrate… avant qu’ils ne soit attirés par les sirènes de gens comme Ronald Reagan.

Ces 30 dernières années, alors que l’establishment Démocrate est progressivement devenu plus riche et intellectuel, la base électorale Démocrate traditionnelle, les “gens d’en bas” a été patiemment poussée de côté, considérée comme étant trop bête, trop primaire, trop pleine de préjugés, trop religieuse, trop obèse, trop mauvais goût… en bref, trop “peuple” pour mériter qu’on s’affiche à ses côtés. Ce n’est pas cette image que le Parti Démocrate voulait donner aux médias.

Bien sûr, cela ne veut pas dire que les leaders Démocrates pensaient que les sujets comme le droit l’avortement, la lutte pour les droits des homosexuels et l’éducation des enfants étaient des sujets qui primaient sur tous les autres. Mais quand vos soutiens financiers, les industriels qui financent votre campagne ne veulent pas que vous parliez de “sujets qui fâchent” comme les retraites, l’accès aux soins, les délocalisations ou les taux d’intérêts usuraires sur les crédits à la consommation ou immobiliers… alors il faut bien vous rabattre sur quelque chose de plus “moderne”. Cela laisse la porte grande ouverte aux hypocrites d’extrème droite.

Les questions de classe sociale ont toujours été le fruit défendu du débat politique américain. Un de mes amis, Julius Hobson, militant pour les droits civiques, l’a exprimé ainsi au moment des émeutes raciales des années 1970 :

“Notre combat ne tourne pas autour du fait de savoir si tu aimes les nègres, ou si les nègres aiment les faces de yaourt ou si les Blancs sont des porcs fascistes et tout ça…. Moi j’ai traîté des blancs de porcs fascistes, je leur ai dit qu’ils étaient des “sales blancs” et cela n’a jamais fait réagir le FBI. Je peux me draper dans un dashiki, mettre une perruque afro et aller parader dans la 14è rue en hurlant “Enculés de blancs, vous allez voir ce que je vais vous faire…” et le FBI me regardera passer en rigolant.

Mais la minute où je vais commencer à parler de la manière dont les biens et les services sont distribués dans ce pays, où je vais commencer à m’asseoir dans un coin avec des gens pour débattre calmement avec eux de la nature du système politique de notre pays, la minute où je vais tenter de démontrer que nos rapports sociaux se basent non pas sur la race mais sur les rapports économiques… alors soudain le FBI va débarquer pour me faire taire. “

Quand on regarde ce qu’est devenue la ville de Washington DC, on peut constater que Hobson avait raison : voici une ville dirigée par une classe de politiciens majoritairement noirs et qui est pourtant une des villes les plus ségrégées en Amérique d’un point de vue social… mais personne n’en parle.

Et voici donc qu’arrive John Edwards, un avocat riche du Sud, qui veut revenir aux valeurs traditionnelles du Parti Démocrate, reconquérir la base populaire du Parti en affrontant les problèmes sociaux quotidiens avec lesquels la majorité des Américains de classe moyenne et populaire se débat aujourd’hui. Et qu’est ce qui se passe ? L’establishment au pouvoir fait tout pour le pousser dans le fossé… tandis que les médias ne lui accordent qu’un minimum d’attention.

Mais bien plus intéressante a été la réaction de l’establishment “de gauche” - il faudrait plutôt dire la “post-gauche”. Il n’ont rien su faire d’autre que de se moquer de lui, voire d’exprimer leur dégoût vis à vis de sa personne et de ses convictions, associé à un mépris surprenant pour tous les thèmes abordés par Edwards. Cela en dit long sur l’état dans lequel se trouve le Parti Démocrate de nos jours.

Non seulement cette “elite” baillait d’ennui devant le programme d’Edwards, mais en plus elle ne trouvait, pour critiquer ce programme, que des arguments futiles, du genre “je n’aime pas sa façon de parler”, “il est ringard”, “c’est quoi ce riche qui veut s’occuper des pauvres”… au bout du compte, tout cela revient à dire une seule chose : Edwards ne fait pas partie de notre monde, ce n’est pas un des nôtres.

Ah oui, et bien sûr le commentaire le plus entendu a été le fait qu’il a payé 400 dollars pour une séance chez le coiffeur.

Personne n’a pris la peine de mentionner que Hillary Clinton, quand elle s’est présentée au Sénat, s’est fait refaire une beauté pour 1200 dollars. Mais ça ne compte pas. Hillary est une des nôtres.

Parmi les caractéristiques de notre époque, que j’appelerais la Deuxième Ere des Fermiers Généraux, il y a cette idée narcissique et maniaque qui veut que le marché justifie tout. Si vous êtes riche, inutile d’aller chercher plus loin. Vous ne devez rien à personne, mais les autres vous doivent beaucoup.

Mais dans ces millieux aisés, notamment chez ceux qui ont grimpé par la force de leur travail (plus que par un coup de poker boursier) on est surpris de trouver les restes d’un état d’esprit “biblique” . Comme le dit Luc : “Il sera beaucoup demandé à celui qui a beaucoup reçu”.

Edwards n’a jamais fait mystère qu’il a été élevé selon ce précepte. Et cette “charité biblique” fait grimacer de dégout l’intelligentsia de “gauche”, nourrie de préceptes sociologiques. Edwards a gagné beaucoup d’argent dans sa vie “j’ai envie de payer une sorte d’impôt ethique sur la fortune, de faire en sorte que d’autres gens puissent eux aussi sortir de la misère. Mon père travaillait à l’usine et bâti sa fortune sur son travail. Il a toujours été conscient du fait qu’il était un privilégié et m’a élevé dans l’idée que les richesses étaient quelque chose qu’il fallait partager et non pas accumuler”.

Quand les “gauchistes” se gaussent de cet “esprit charitable”, quand ils traitent Edwards d’hypocrite parce que lui, le riche, parle de partage de richesses, ils oublient qu’il n’y a pas de contradiction entre les deux. Après tout, Mitt Romney reverse 10% de sa fortune à l’église Mormon et personne ne se moque de lui ou trouve cela “hypocrite”.

Le vrai problème d’Edward est qu’il a mis mal à l’aise la petite clique de “libéraux” Américains qui trustent le leadership “progressiste”. Il leur a mis le nez dans leur echec, leur a montré les vrais problèmes dont ils devraient s’occuper et leur a suggéré des manières de lutter contre ces problèmes.

Mais quand on est un bobo urbain travaillant dans le marketing, les problèmes de crédit subprime, de délocalisation, d’accès aux soins médicaux ou de fins de mois difficiles sont abstraits, peu “sexy”. C’est beaucoup plus valorisant de faire la fête contre l’homophobie et pérorer sur la démocratie en Chine par dessus un cafe-latte chez Ferlinghetti’s.

Edwards nous fatigue. On préfère de loin se reposer dans notre bonne conscience libérale et choisir entre un Noir de Harvard et une femme de Yale. C’est des choix qui sont plus proches de “notre monde”.

Et ainsi, encore une fois, le Parti Démocrate s’éloigne un peu plus de ce qui fit sa fierté, jadis.

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Lundi 24 Mars 2008


Commentaires

1.Posté par Gilles Rosset le 24/03/2008 13:54 | Alerter
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et en france ? pour un people et bling.

2.Posté par Un type le 25/03/2008 00:42 | Alerter
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Le vrai problème, dans tous ces délires, c'est de croire que les américains élisent leur président, après pourtant les preuves du vol des élections par W. Bush.
Même eux le savent, leur président est "selected" par une élite financière, pas "elected" par le peuple.
Le vrai problèrme, c'est que Obama n'est pas Noir, mais Métis, ce qui fait ue tout analyste ou presque se sent poussé à dire... n'importe quoi.
Le vrai problème, comme l'avait souligné Malcolm X, c'est que personne n'est Noir, ce sont plutot des variations de brun. Personne n'est d'ailleurs Blanc non plus.
La vrai solution, c'est de savoir qu'Hillary Clinton fut récememnt l'invitée du groupe Bielderberg, pas Obama ni Mc Cain.
Le gros problème, c'est de faire vos devoirs, avant de vous lancer dans une transe inconsciente, idiote et vaine, qui sert en fait les intérêts de ceux qui vous manipulent, car un peuple d'aveugles excités à se battre sans raison pour des causes inexistantes est facilement manipulable, comme votre article le prouve abondament.

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