Histoire et repères

A propos du livre de Mohammed Harbi et Gilbert Meynier


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" LE FLN, DOCUMENTS ET HISTOIRE, 1954 – 1962 "
Une approche archivistique
Par Abdelkrim Badjadja *


Abdelkrim Badjadja
Dimanche 5 Mai 2013

A propos du livre de Mohammed Harbi et Gilbert Meynier
Introduction - Quel redoutable privilège que d'avoir à commenter, voire à critiquer, le travail de ses maîtres: Mohammed Harbi, militant puis historien de la Révolution Algérienne, et Gilbert Meynier, redoutable historien de l'Algérie contemporaine !
J'avais fait la connaissance, assez tardivement, de Mohammed Harbi en janvier 2000, à sa demande du reste, invitation véhiculée par notre ami commun, l'infatigable Daho Djerbal. Le but de la rencontre, qui a eu lieu à Paris, était le souhait exprimé par Harbi de remettre aux Archives Nationales d'Algérie un lot d'archives inédites de la Fédération de France du FLN. Archives "brûlantes" s'il en fut, et qu'il avait refusé volontairement d'exploiter dans ses recherches, si bien qu'elles ne figurent pas dans le livre que nous allons étudier. Déjà, j'avais été impressionné autant par son honnêteté intellectuelle, son esprit critique, sa rigueur méthodique, que par sa simplicité, et surtout son détachement vis-à-vis des évènements de la Révolution qu'il avait vécus, ce qui confère toute crédibilité à ses travaux. Quant à Gilbert Meynier, j'avais fait sa connaissance sur les bancs de la jeune Université de Constantine, où il enseignait l'Histoire contemporaine en 1969-1970. Plus tard, j'avais bien engagé une thèse sous sa direction, jamais achevée pour contraintes professionnelles. Je lui dois tout de même le goût de la recherche méthodique, la critique objective des textes, et surtout une grande passion pour l'Histoire contemporaine de l'Algérie. Toute ma carrière en sera imprégnée. Si, dans cette introduction, je fais l'éloge de ces deux éminents chercheurs, ce n'est nullement pour verser dans le panégyrisme, bien au contraire, c'est plutôt pour m'en libérer, en puisant dans leurs qualités de chercheurs rigoureux, les outils qui vont me permettre de procéder à une présentation critique de leur colossale collection d'archives et documents: "LE FLN, DOCUMENTS ET HISTOIRE, 1954–1962". Après tout, des maîtres ne sauraient s'offusquer de voir leurs disciples s'inspirer et user de leurs propres méthodes. D'autant moins que je me place d'emblée dans une approche archivistique de la critique du texte.

1 - De la publication des archives inédites – En principe, la publication des "Archives inédites" est l'une des principales tâches des archivistes. Mais, de même qu'il arrive parfois que l'archiviste fasse incursion dans l'écriture de l'Histoire, il n'est pas rare de voir des historiens se lancer dans la publication des documents, inédits ou non, en tant que matériaux mis à la disposition de leurs pairs, surtout s'ils constatent avec quelque inquiétude qu'il existe un vide en la matière. Si l'archiviste s'interdit de porter une quelconque appréciation sur les archives qu'il publie, lorsqu'il publie, se contentant de garantir l'authenticité des documents dont il conserve les originaux, l'historien de par sa nature apporte parfois, pas toujours il est vrai, une touche subjective aux matériaux qu'il aura rassemblés avec peine.
En tant qu'archiviste, j'avais déjà engagé une série de publications aux Archives de la Wilaya de Constantine, dès les années 1970, afin de mettre à la disposition des chercheurs les instruments de recherches, et aussi des archives inédites nécessaires à leurs travaux.
Il en a été ainsi pour les archives de "l'Association des Oulémas Musulmans Algériens de 1931 à 1944", celles des "Amis du Manifeste et de la Liberté, Textes fondamentaux, Archives de la Section AML de Guelma, de 1943 à 1945"; de même nous avions publié "l'Organisation du Mouvement National en 1952", rapport puisé dans les archives de police. Nous nous étions contentés d'une brève présentation des documents, laissant le soin au chercheur d'en extirper tout ce qui pouvait servir à sa démonstration (1).
Durant la même période, avait paru un livre de (feu) Claude Collot et Jean-Robert Henry, où les auteurs avaient rassemblé, sous le titre "Le Mouvement National Algérien, Textes 1912-1954", cent neuf documents nationalistes, puisés le plus souvent dans la presse du mouvement national toutes tendance confondues. Ces documents avaient été présentés selon un ordre chronologique, avec de brèves introductions historiques au niveau de chaque chapitre pour situer les documents dans leur contexte historique, sans autre commentaire (2).
Jusque-là, les archives publiées ne concernaient que la période antérieure à la Révolution algérienne. Et voilà qu'en 1981, cassant tous les tabous, sort avec fracas le livre de Mohammed Harbi "Les Archives de la Révolution algérienne", offrant d'un coup aux chercheurs et à l'opinion publique, un lot de cent quinze pièces d'archives inédites, dont 112 couvrant la période 1954-1963. Ce fut une aubaine inespérée pour les chercheurs, et les archivistes algériens n'avaient aucune raison de se plaindre, sevrés de ce type de documents. Harbi avait préféré quant à lui une présentation thématique de ces archives, les ventilant en neuf parties, chacune précédée d'une introduction historique.
Enfin, l'avènement du multipartisme a encouragé la production d'une profusion de témoignages d'acteurs majeurs de la Révolution, et je fus surpris d'y découvrir en annexes des archives inédites conservées par les auteurs (3):
- Mabrouk Belhocine, sort de la clandestinité en mars 2000 "Le courrier Alger – Le Caire, 1954-1956..." (et non 1954-1962 comme indiqué en bibliographie du livre de Harbi et Meynier), rendant publiques cinquante-trois pièces d'archives FLN qu'il avait conservées par devers lui du temps où il était responsable au GPRA au Caire. Dès la sortie de son livre, Maître Belhocine avait tenu à me remettre en mains propres les originaux des archives publiées, "pour que ces documents réintègrent leur véritable place, les Archives Nationales d'Algérie", dixit l'auteur.
- Benyoucef Ben Khedda, dans "L"Algérie à l'indépendance, La crise de 1962", avait consacré la moitié de son livre à la publication d'archives inédites, soit 34 pièces d'archives, auxquels s'ajoutent une dizaine de documents annexés à son ouvrage dédié à la mémoire de "Abbane- Ben M'hidi: leur apport à la Révolution algérienne".
- Mohammed Harbi, ne ratant aucune occasion pour livrer ses archives, avait annexé sept pièces d'archives à ses mémoires: "Une vie debout...1945-1962".
- Ali Haroun de son coté, s'était contenté de nous gratifier de huit documents en annexe à son livre sur "L'Eté de la discorde, Algérie 1962", avant d'offrir par la suite aux Archives Nationales d'Algérie un impressionnant don de 300 kilos d'archives de la Fédération de France du FLN (que j'avais ramenés en excédent de bagages sur le vol Paris-Alger!).
- Redha Malek, redoutable négociateur à Evian, a légué à la postérité l'essentiel de ses mémoires dans son ouvrage "L'Algérie à Evian, Histoire des négociations secrètes", mais avec peu d'archives inédites, sept pièces seulement.
Mais, la palme dans cet effort de mise à disposition d'archives dans la publication des mémoires, revient incontestablement à Ali Kafi qui, suivant l'exemple donné par son neveu Mohammed Harbi, avait illustré son livre en arabe "Mémoires du président Ali Kafi, du militant nationaliste au dirigeant militaire", par un impressionnant lot d'archives: 66 documents et 32 photos. J'avais réalisé moi- même la reproduction des archives destinées à l'imprimeur, tout en mettant à la disposition de l'auteur les photocopies du numéro spécial de Paris Match consacré au soulèvement du 20 août 1955; en échange, le président Ali Kafi avait promis de déposer aux Archives Nationales d'Algérie au moins les photocopies dans un premier temps...
Nul doute que d'autres auteurs ont publié des archives en leur possession, ce qui me laisse à penser que les archives de la Révolution algérienne sont, pour l'essentiel, conservées hors des Archives Nationales d'Algérie !
Aussi, le livre de Mohammed Harbi et Gilbert Meynier s'inscrit-il dans cette lignée, comblant par là un vide laissé (involontairement, faut-il le souligner ?) par les archivistes.

2 - A l'origine du livre... L'œuvre monumentale de Gilbert Meynier; "Histoire intérieure du FLN 1954-1962", ainsi que la continuation logique du travail mémorable de Mohammed Harbi sur "Les Archives de la Révolution algérienne".
Pour les besoins de son livre, Gilbert Meynier avait bénéficié d'une brève ouverture des archives du SHAT (4), et avait pu accéder ainsi, par dérogations, à plusieurs centaines de cartons (400 selon ce qu'il m'avait dit à l'époque), contenant des archives FLN/ALN saisies, la majorité non inventoriée, classée simplement sous l'appellation "Documents récupérés". Il faut bien préciser que si, dans un accrochage, une unité de l'armée française perdait la bataille, elle perdait par voie de conséquence des hommes et du matériel. A l'inverse, si une unité de l'ALN était battue, elle perdait non seulement des hommes et du matériel, mais aussi ses archives, ne disposant pas, peu s'en faut, de casernes et d'administration où les conserver en toute sécurité. Ce qui explique le volume important des archives saisies, "plus que vous n'en conservez à Alger", dixit Meynier.
Afin de profiter de cette manne providentielle, et de récupérer sous une forme ou une autre des archives qui en principe ne devraient souffrir d'aucun contentieux archivistique, parce que produites non par l'armée française, mais bien par les organes de la Révolution algérienne (FLN, ALN, CCE, CNRA, GPRA...), j'avais tenté, au début de l'année 2000, de mettre en place un accord de coopération avec le SHAT. Il s'agissait d'inventorier, puis de microfilmer ou photocopier, les archives des organes de la Révolution algérienne uniquement (en excluant les documents propres à l'armée française), parce que ce type de documents ne pouvait être logiquement soumis aux délais de communication fixés par la législation française pour l'accès à certaines archives produites par les organes de l'administration française. Avec l'accord préalable de la tutelle des Archives Nationales d'Algérie (c.a.d. la Présidence de la République), j'avais même proposé à Mohammed Harbi de superviser le travail de sélection et d'inventaire, mais il avait refusé pour des raisons personnelles très compréhensibles. Et de toutes façons, les changements survenus à la tête du SHAT m'avaient obligé à reprendre à zéro les négociations, interrompues définitivement avec mon propre départ le 10 mars 2001.
Depuis la parution de son premier livre sur les archives de la Révolution, Mohammed Harbi quant à lui, avait accumulé plusieurs centaines de documents, dont une partie sous forme de photocopies confiées par d'anciens militants qui avaient tenu à conserver et les originaux et l'anonymat.
Et c'est ainsi que la fusion des deux séries d'archives, celle du SHAT relevée par Meynier, et celle de la Révolution conservée par Harbi, aboutit à la production de ce livre, dont je suis quelque peu jaloux en tant qu'archiviste, je dois l'avouer. Mais si les archivistes ne disposent pas de la liberté d'action, ni des moyens pour faire convenablement leur travail, tant mieux si les historiens prennent la relève. Il faut bien admettre que d'aucuns se méfient de ce que les archives (et les archivistes) peuvent exhumer... (5)
Je vais m'efforcer donc de présenter ce livre du point de vue de l'archiviste, plus soucieux de la publication d'archives authentiques, c'est son job, que de l'écriture de l'Histoire, c'est le job de l'historien.

3 - Répartition par origine des archives et des documents publiés – A l'énoncé de ce titre, le lecteur peut se poser la question de savoir quelle différence peut exister entre le terme "archives", et celui de "documents". N'est-ce pas la même chose? Et bien non, les deux termes n'ont pas la même signification pour les archivistes:
- Archives = Disons tout simplement, sans reproduire la définition universellement admise par les archivistes, qu'il s'agit essentiellement des archives produites par des institutions et des personnes à raison de leurs fonctions, dans l'accomplissement de leur taches quotidiennes. Ainsi, les rapports, déclarations, lettres, tracts, publications, etc..., produits par les organes de la Révolution, pendant la guerre 1954-1962, entrent dans cette catégorie. Ainsi d'ailleurs que les archives produites durant le même période par l'armée française. Ce sont les nécessités quotidiennes de la guerre et de la politique, qui sont à l'origine de ces archives des deux cotés, étant entendu que cette production ne visait nullement la publication destinée à enrichir le débat historique.

- Documents = Il s'agit, dans le contexte de notre étude, des documents non organiques, produits après la guerre, la finalité de cette production étant la publication pour les besoins de la démonstration, de la compréhension, de la justification, bref de la contribution au débat historique. Je vise ici les témoignages publiés après la guerre, ainsi que les articles et extraits de livres. On peut contester la crédibilité d'un témoignage "fignolé" après les évènements qu'il prétend rapporter, comme il est possible de rejeter une version de l'Histoire arrangée selon les méthodes et préférences des uns et des autres. On ne peut agir de la sorte lorsqu'il s'agit d'archives authentiques, produites dans le feu de l'action.
Ce préalable souligné, j'en viens à l'analyse des archives et documents accumulés par Harbi et Meynier, et classés selon un ordre méthodique pour les besoins quand même de leur propre démonstration. J'ai recensé un total de 710 textes, archives et documents ensemble, exposés en dix chapitres, et ventilés en 81 rubriques, le tout ordonné selon leur propre classification. Afin de mieux cerner l'origine et la nature des archives et documents mis à notre disposition, et surtout de faire une distinction entre "sources de première main" et références secondaires, j'ai inventorié le tout selon ma propre logique d'archiviste. Après avoir recensé les textes publiés, au nombre de 710 donc, j'ai estimé nécessaire de procéder à leur répartition par origine, afin d'en apprécier l'apport du point de vue de l'archiviste.
Et c'est ainsi que j'ai été amené à distinguer trois catégories d'archives: les archives conservées au SHAT, les archives inédites détenues par Harbi, et celles qui avaient déjà été publiées dans des livres comme indiqué ci-dessus au point 1.
Au niveau des archives du SHAT, il va de soi qu'il faut compter séparément les rapports produits par l'armée française, et les archives FLN/ALN saisies. De même que pour Harbi, il y a lieu d'isoler les archives déjà publiées dans "Les Archives de la Révolution algérienne", des archives inédites. Et même à ce dernier niveau, une nuance est à faire entre "archives Harbi non publiées", et "archives privées" conservées par des militants qui ont préféré garder l'anonymat, et dont Harbi ne détient que les photocopies (précision obtenue par téléphone auprès de l'intéressé).
Pour ce qui est des publications, j'ai retenu comme date charnière 1962, avant et après l'indépendance, en apportant aussi des nuances importantes pour l'archiviste que je suis. Ainsi pour la période de la guerre, je distingue entre les publications clandestines du FLN/ALN diffusées sous le manteau, à assimiler plutôt aux archives, et les extraits de la presse vendue publiquement en Algérie, en France ou dans les pays arabes:
- Publications clandestines = "Le Patriote" (organe du CRUA avant novembre 1954), "Le Patriote" (Bulletin de la Wilaya 1, 1955), "Renaissance Algérienne" (Wilaya 3), "Révolution" (Wilaya 4), "L'Avenir" (Wilaya 5), "El Moudjahid" (organe officiel du FLN), "Résistance Algérienne" (Bulletin du FLN, Editions A – B - C)...
- Publications en vente libre, sauf censure = "El Baçair" (organe des Oulama), "Liberté" (organe du parti communiste algérien), "Consciences Maghrébines" (Revue), journaux arabes tels "Afrique-Action" (Tunisie), "El Gumhouriya" (Egypte), et "Al Zamman" (Libye), journaux d'Algérie et de France comme "Journal d'Alger", "Le Monde", "L'Humanité", "Le Figaro", "Combat"...
Quant à la littérature produite après l'indépendance, elle se répartit en témoignages relatant la guerre "à tête reposée", avec toutefois des archives inédites publiées en annexes, et des passages de livres, surtout ceux de Harbi et Meynier.
Au total, voilà ce que donne cette répartition selon les critères de l'archiviste:
Archives conservées au SHAT: Total = 260 pièces, dont
a- archives armée française = 93 pièces
b- archives FLN/ALN =156 pièces (dont 24 traductions)
c- autres archives (Bellounis, PCA...) = 11
Archives conservées par Harbi : Total = 232 pièces, dont
a- archives de le Révolution algérienne (déjà publiées en 1981) = 19 pièces
b- archives Harbi non publiées = 98 pièces
c- archives privées (photocopies) = 115 pièces
Extraits publications et brochures FLN/ALN antérieures à 1962 = 36 extraits
Autres publications avant 1962 = 23 extraits
Extraits de livres et documents publiés après 1962 = 159 extraits, dont
a- archives FLN/ALN = 34 pièces
b- témoignages = 96
c- interviews = 4
d- passages de livres = 25
Total général = 710 pièces d'archives et documents

4 – Quels apports nouveaux à la recherche? – Assurément, cette compilation savante d'archives et de documents offre aux chercheurs un outil de travail qui les dispense de bien de déplacements et de lectures...mais c'est peut-être là que se situe le problème de mon point de vue, en tant qu'archiviste s'entend. La documentation a été formidablement répartie et agencée en chapitres et rubriques; des extraits de publications (les témoignages), compensant le manque d'archives, ont été insérées. Les auteurs ont même poussé la sollicitude jusqu'à insérer de larges extraits de leurs propres livres indiquant par là la direction à suivre...et cela en fait trop. Le travail a été mâché en somme, et il reste peu de place à l'initiative du chercheur. Certes, le livre a pour titre "Le FLN, Documents et Histoire, 1954-1962", ce qui implique que le lecteur devait s'attendre à y trouver aussi bien des archives inédites ou non, qu'une approche historique propre aux auteurs. Cependant, il me semble que l'on ne peut placer sur le même plan des archives inédites, conservées au niveau d'une institution (le SHAT), ou au niveau des particuliers (Harbi et militants anonymes), d'autres archives déjà publiées par des particuliers (anciens dirigeants de la Révolution) et conservées uniquement à leur niveau, des témoignages "à tête reposée", des extraits de livres, et même de manuels scolaires (avec les observations personnelles de nos amis Harbi et Meynier, du genre vrai-faux !).
Avant de poursuivre plus avant cette analyse (à ne pas prendre pour une diatribe quand même), je me dois de souligner que je fais totalement confiance à mes maîtres, Harbi et Meynier, en ce qui concerne les archives et documents publiés, même si je ne partage pas toujours leur approche historique. Mais la science archivistique ne prend pas en compte, dans ses paramètres, la question de la confiance entre individus. Aussi, je vais prendre mon "scalpel" d'archiviste pour tailler dans ce livre les parties inopportunes pour diverses raisons, et qui s'accommodent mal avec la mise à disposition d'archives inédites.
D'emblée, j'écarterais toutes les publications postérieures à l'indépendance, au nombre de 159, pour la raison très simple qu'elles se situent en dehors des évènements, et qu'elles n'ont pas valeur d'archives authentiques concernant les faits "à chaud". Exit donc les extraits des livres de Harbi, Meynier, Benkhedda, Kafi, Malek, Haroun, Lebjaoui, et tous les autres auteurs, même s'il s'agit de témoignages (au nombre de 96, que je ne remets pas en cause entendons-nous bien). Un archiviste ne publie comme tels que les témoignages recueillis par son institution, cela fait aussi partie de son travail, et à condition qu'ils n'aient pas déjà été édités. Et de toutes façons, les témoignages (généralement subjectifs) ne peuvent être assimilés à des archives, mais à prendre comme matériau à recouper avec des archives et d'autres... témoignages. Cette façon d'opérer aurait entraîné la disparition des rubriques du livre qui ne s'appuient que sur des passages d'autres publications, sans aucune pièce d'archives à exhiber, inédites ou non. Quelques exemples:
- 38, Le "système Boussouf": vers une Tcheka algérienne;
- 85, Les SMA;
- 86, Vers l'union des femmes?
- 87, Les finances du FLN;
- 91, Le FLN en Europe;
- 96, Le FLN en Amérique Latine;
- 104, Le FLN, le Plan de Constantine, et les questions pétrolières...
D'autres rubriques auraient été sérieusement amputées de leur contenu, telle celle qui relate l'ignoble assassinat de Abbane Ramdane (rubrique 34); sur les 21 pages réservées au sujet, 19 se composent de témoignages et de points de vue formulées et publiées après l'indépendance.
En ce qui concerne les 34 pièces d'archives annexées à ces mêmes livres, je ne les aurais pas retenues non plus parce que déjà publiées; idem pour les 19 documents d'archives de la Révolution algérienne édités par Harbi en 1981, et même les 23 extraits de la presse en vente libre avant 1962 que nous avions énuméré plus haut au point 3.
Au total, le respect des règles du métier d'archiviste aurait entraîné l'élimination de 201 documents: 19 pièces d'archives éditées par Harbi en 1981 + 23 extraits publications avant 1962 + 159 extraits des livres postérieurs à l'indépendance, soit 28% des textes publiés, et non du contenu du livre exprimé en pages, ce qui aurait été plus lourd. Et le reste est à venir...

5 – Que reste-t-il après ces éliminations? – Exclusivement des archives inédites: celles du SHAT (260 pièces), les archives Harbi non publiées (213 pièces), bulletins et brochures FLN/ALN (36 extraits), soit 509 documents (72% de l'ensemble des textes).
Une première remarque s'impose: dans ce lot, ne figure que peu d'archives relatives au début de la Révolution algérienne. En effet, pour la période allant du premier novembre 1954 au 31 décembre 1955, soit 14 mois de la Révolution, le chercheur devra se contenter de la "Proclamation du 1er novembre 1954", du bulletin "Le Patriote" de la wilaya 1, et une lettre publiée par Belhocine. Ajoutons à ces documents d'origine algérienne, cinq extraits de documents de l'administration coloniale peu significatifs. Je n'ose croire qu'il ne subsiste de cette période que ces quelques documents, même s'il ne fait aucun doute que Harbi et Meynier, conscients de cette lacune, avaient du déployer beaucoup d'efforts pour y remédier. En l'absence d'archives inédites, les deux auteurs avaient comblé ce vide par des documents déjà publiés, les témoignages de Ali Zamoum pour le 1er novembre 1954, et de Ali Kafi pour le 20 août 1955, ainsi que trois extraits de manuels scolaires algériens.
L'authenticité de toutes les archives publiées dépend du lieu de leur conservation, de leur forme (originaux ou photocopies), et de leur accessibilité. Quant à leur fiabilité, la véracité du contenu par rapport aux évènements, c'est un autre problème qui interpelle plutôt l'historien que l'archiviste. On a caché la vérité à toutes les époques, et on continue de le faire aujourd'hui: crainte de déplaire à la hiérarchie ou désir de la satisfaire, langue de bois, camouflage de faits abominables (6), mille et une raisons peuvent affaiblir la fiabilité des archives, et c'est à l'historien qu'incombe la tache de rechercher la vérité, l'archiviste ayant déjà fort à faire pour collecter les archives, et s'assurer de leur authenticité...à chacun son métier !
Ainsi, ce livre nous offre 260 pièces d'archives puisées (en principe par Meynier) dans les fonds du SHAT. C'est beaucoup en soi, mais peu au regard des 4744 cartons composant la sous-série 1H Algérie (7). Les 156 pièces d'archives FLN/ALN saisies ont été tirées de 71 cartons seulement:
- 117 pièces extraites de 49 cartons compris entre les numéros 1093 à 1944, soit les 189 premières pages de l'inventaire de la sous-série 1H, qui en compte 629;
- et 39 pièces tirées de 22 cartons numérotés entre 2409 à 4021.
Les cartons intitulés "documents récupérés sur les rebelles" dans les corps d'armée d'Alger, Oran et Constantine, ainsi qu'au Sahara, en France et en Tunisie, c'est-à-dire contenant exclusivement des archives FLN/ALN saisies, sont inclus dans la première tranche et sont numérotés de 1H-1609 à 1H1650, soit 42 cartons. Or, le livre de Harbi et Meynier n'affiche que 36 documents extraits de 15 cartons seulement, sur les 42 supposés contenir essentiellement les archives saisies. Meynier avait-il rencontré des difficultés pour obtenir les dérogations nécessaires à la consultation de tous ces cartons frappés d'une étoile (communication sur dérogation), ou bien avait-il procédé à une sévère sélection? Par ailleurs, on pourrait être quelque peu étonné de relever que le carton qui a fourni le plus d'archives FLN/ALN n'appartient pas à la série "documents récupérés...": il s'agit du numéro 1458 avec 25 pièces d'archives publiées. En fait, il arrive souvent que l'on retrouve des archives saisies annexées aux rapports et comptes-rendus des autorités militaires. Cela vaut également pour les rapports de police conservés à Aix, ce qui m'avait permis de retrouver en janvier 2000 les trois premiers numéros du bulletin du CRUA "Le Patriote", et un lot appréciable d'archives du PPA/MTLD, mais sans pour autant consulter les rapports de police les concernant, cela avec l'aimable coopération et compréhension de mes collègues du Centre des Archives d'Outre Mer. La question des archives saisies durant toute la période coloniale avait été soulevée lors des discussions algéro-françaises sur le contentieux archivistique en 1980-1981. De notre point de vue, ces archives auraient du être restituées sans préalable, au même titre que les archives ottomanes, s'agissant d'archives produites par des algériens en guerre. En attendant que ce problème soit réglé, pourquoi frapper d'interdiction à la communication des archives saisies sous prétexte qu'elles sont annexées à des rapports des autorités coloniales, civiles ou militaires, lesquels rapports sont soumis à des délais de communication ? A mon avis, les restrictions en matière de communication des archives de l'administration française ne devraient pas toucher les documents produits par les algériens en lutte contre le colonialisme. Il n'est pas demandé aux autorités françaises de dévoiler leurs propres secrets, mais de permettre au moins la consultation des archives saisies entre 1830 et 1962, en attendant leur restitution. Et si les deux catégories d'archives sont conservées dans une même boite, à savoir rapports de l'administration coloniale et archives nationalistes, supprimer l'étoile de l'interdiction à Vincennes en ce qui concerne les archives FLN/ALN, et autoriser à Aix la communication par dossier plutôt que par boite.
6 – De l'authenticité des archives – Commençons par les archives du SHAT, pour aborder les questions relatives à l'authenticité des documents. Première question: les archives FLN/ALN sélectionnées par nos amis pour les besoins de leur livre, sont-elles originales, ou bien s'agit-il de reproductions dactylographiées ? En effet, j'avais souvent constaté que les rapports des autorités coloniales, civiles et militaires, concernant les archives saisies, ne comportait en annexes que des copies dactylographiées, sans que l'on sache où se trouvent les originaux pour vérifier la conformité des textes. Que l'on me permette d'être plutôt sceptique quant à leur utilisation.
Deuxième question, relative cette fois-ci aux traductions. J'ai noté que 24 pièces d'archives, faisant partie du lot de documents FLN/ALN saisis, n'étaient en fait que des traductions en langue française, les originaux ayant été rédigés en arabe. Si je fais confiance à mes collègues de Vincennes quant à l'authenticité de ces traductions, faites durant la guerre, je me fie moins à la compétence des traducteurs de l'époque. Si les originaux sont annexés aux traductions, cela ne pose aucun problème pour le chercheur, qui ne prendra en compte que les archives originales en arabe. Mais si l'on ne dispose que des traductions, même d'époque, on peut légitimement hésiter avant de les utiliser, et à mon avis on ne devrait pas les exploiter du tout si l'on ne dispose pas d'une autre source originale, voire un témoignage, pour en corroborer le contenu. Et encore moins les publier, au risque de leur attribuer une authenticité à posteriori !

Problème d'authenticité aussi pour les archives Harbi, que ce soit celles qui lui appartiennent, et qui n'avaient pas fait encore l'objet de publication (au nombre de 98), ou celles dont il ne détient que les photocopies (115), les originaux étant conservés par leurs propriétaires, lesquels ont préféré garder l'anonymat. En ce qui me concerne, je fais entièrement confiance à Harbi, supposant qu'il a du certainement s'entourer de toutes les garanties nécessaires pour vérifier l'authenticité des documents avant publication. Mais, au risque de me répéter, la science archivistique ne prend pas en compte les rapports entre personnes pour attester de l'authenticité des documents, surtout lorsqu'il s'agit de reproductions sans possibilité d'accès aux originaux. Face à la masse d'archives publiées, le chercheur devra comprendre qu'il ne pourra pas entrer en contact avec les donateurs anonymes en ce qui concerne les photocopies de Harbi, et qu'il n'est pas évident qu'il puisse obtenir les même dérogations que celles dont avait bénéficiées Gibert Meynier durant la période de grâce ayant favorisé l'ouverture des archives de Vincennes.

Cette question de l'authenticité des documents se pose donc aussi bien pour les archives du SHAT, que pour celles de Harbi. Sans possibilité d'accès aux originaux pour d'éventuelles vérifications, il est difficile pour un chercheur d'argumenter ces travaux uniquement sur la foi des photocopies, encore moins lorsqu'il s'agit de reproductions dactylographiées, même d'époque. Relevons en passant que tous les documents contenus dans le livre de Harbi et Meynier ont été saisis pour les besoins de l'édition, et parfois on s'est contenté d'un extrait seulement; aucun original n'a été publié, contrairement à certains livres dont ils avaient prélevé des textes, exemple des mémoires du président Ali Kafi. Or, la règle incontournable en matière de publication de "Documents inédits", c'est d'imprimer les archives inédites telles qu'elles sont conservées chez les détenteurs, dans leur intégralité sous forme de fac-similés, en les faisant suivre le cas échéant des copies saisies pour en faciliter la lecture.

Le pire est à venir avec les archives électroniques... A la question de l'authenticité des documents, viendront s'adjoindre d'autres exigences archivistiques: l'intégrité, l'exploitabilité et ...la fiabilité encore, mais comprise cette fois-ci dans le contexte électronique (8).

7 - Quelles conclusions ?
Arrivé à la fin de cette présentation quelque peu critique, le chercheur pourrait être amené à émettre la réflexion suivante: "Heureusement que Harbi et Menier ne sont pas archivistes !". Et quelque part, je lui donne raison, sevré déjà d'archives, je ne pourrais le dissuader de profiter à plein de cette excellente somme d'archives et de documents, et tant pis pour l'authenticité et autres prétentions archivistiques...

Au risque d'afficher une certaine contradiction, je vais même plus loin que le souhait du chercheur: je propose que nos deux éminents professeurs, l'un étant algérien et l'autre français, soient chargés officiellement par les Archives Nationales d'Algérie et de France de poursuivre le travail entamé en rassemblant toutes les archives FLN/ALN, nonobstant leur lieu de conservation, en Algérie, en France, ou en d'autres pays, et quelque soit le statut des détenteurs, institutions publiques ou privées, particuliers. Mais je précise bien qu'il s'agira d'archives uniquement, avec une présentation sommaire certes, mais sans autre commentaire. Présentation qui devra allier entre les besoins de la recherche historique, et les exigences archivistiques. A nos deux amis, en retraite active, pourraient se joindre des archivistes algériens chevronnés (je cite en particulier Omar Hachi, Fouad Soufi, Omar Mimouni...), et des archivistes français qui se sont passionnés pour les traces des relations tumultueuses (c'est un euphémisme) entre l'Algérie et la France, à l'instar de Jean François Maurel, Françoise Durant-Evrard, Agnès Goudail...
Enfin, je ne saurais clore cette étude, sans lancer de nouveau un appel à tous les anciens dirigeants de la Révolution algérienne, pour déposer aux Archives Nationales d'Algérie les archives originales en leur possession. Ils avaient bien répondu "présents" à l'appel du premier novembre 1954, ils ne peuvent rester "absents" dans cet effort de reconstitution du patrimoine historique.
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* Ancien Directeur Général des Archives Nationales d'Algérie, octobre 1992- mars 2001, Technical Advisor au Center for Documentation & Research, Abu Dhabi, United Arab Emirates, depuis août 2002.



Références bibliographiques

1- Série des Publications des archives de la wilaya de Constantine:
- Numéros 7-8-9, Abdelkrim Badjadja, Mohamed Larbi Ben Si Ali, "L'Association des Ouléma Musulmans Algériens: Textes fondamentaux et Archives de 1931 à 1944", 1982, 34 p.
- Numéro 10, Abdelkrim BADJADJA, "L'organisation du Mouvement National Algérien au 31 janvier 1952, d'après les archives de la police des renseignements généraux de Constantine", 1982, 90 p.
- Numéro 11, Abdelkrim BADJADJA, "Les Amis du Manifeste et de la Liberté, Section de Guelma, Mai 1945", 1983, 120 p.
- Numéro 12, Abdelkrim BADJADJA, "Les Amis du Manifeste et de la Liberté, Textes fondamentaux, 1943-1945", 1983, 94p.

2- Claude Collot, Jean-Robert Henry, "Le Mouvement National Algérien, Textes 1912-1954", Alger, OPU, 2ème édition, 1981, 343 p.

3- Mohammed Harbi et Gilbert Meynier donnent la liste complète de ces ouvrages en bibliographie.

4- SHAT, abréviation pour le "Service Historique de l'Armée de Terre" devenu, après fusion avec les services similaires de la Marine, de l'Armée de l'Air, et de la Gendarmerie, le "Service Historique de la Défense", décret 2005-36 du 17 janvier 2005. Le livre de Harbi et Meynier ne comportant que les archives de l'Armée de Terre, nous continuerons à utiliser le sigle SHAT.

5- En février 2001, lors d'une émission télévisée sur Canal Algérie en langue française, "Cartes sur table", j'avais formulé tout haut le vœu de voir s'ouvrir à la recherche les archives 1954-1962, et pire de les rendre accessibles sur Internet. Ce rêve exprimé tout haut mit un terme définitif à ma carrière... "comme si l'on avait cherché à stopper net un excès de zèle trop efficace, pouvant déterrer des documents plus récents qu'on ne souhaitait pas voir sortir à la lumière du grand jour (de l'Histoire)". Voir "Panorama de l'Algérie moderne et contemporaine" par Abdelkrim Badjadja, in "La Guerre d'Algérie 1954-1962", Mohammed Harbi, Benjamin Stora, Editions Robert Laffont, Paris, mars 2004, 728 p., page 635.

6- "...Je crois en mon âme et conscience, et ce que j'avance vaut aussi bien pour la France (suicides et exécutions sommaires au sein de l'armée française) que pour l'Algérie (l'assassinat de Abane Ramdane qui a ouvert les portes de l'école du crime politique), qu'un Etat respectable ne peut occulter la VERITE, aussi amère soit-elle, et qu'il sortira grandi en ouvrant les dossiers "sensibles", et en permettant aux citoyens de prendre connaissance des véritables pages de son HISTOIRE, et non celles falsifiées d'une histoire mystifiée". Même référence, page 648.

7- "Inventaire des Archives de l'Algérie, sous-série 1H, tome II, 1945-1967", Service Historique de l'Armée de Terre, Château de Vincennes, 1994, 629 p.

8- "Electronic Records: A Workbook for Archivists", ICA Study 16, 2005; la version originale de ce manuel des archives électroniques a été publiée en anglais par le Conseil International des Archives. Je suis chargé de la traduction arabe, à partir de la version française qui est prise en charge par mon collègue Joël Poivre des Archives de France.




Dimanche 5 Mai 2013


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