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A propos de l’ouvrage L’Autre côté d’Israël, de Susan Nathan


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Susan Nathan, juive d’origine britannique mais née en Afrique du Sud, raconte avoir perçu dans son enfance et sa jeunesse une animosité de nature raciste (appelons-la ‘antisémitisme’), en Angleterre, qui l’a amenée à s’intéresser au sort subi par les juifs, en particulier durant la Seconde guerre mondiale.
Son père était médecin, et sa mère, protestante, s’était convertie au judaïsme.



Par Marcel Charbonnier


Marcel Charbonnier
Lundi 18 Décembre 2006

Sa démarche intellectuelle l’a conduite très tôt à rêver de s’installer en Israël, de "faire sa alyah".

Mais ce n’est qu’après une vie professionnelle réussie en Angleterre qu’elle franchit le pas dans les années 1990. C’est dire s’il s’agit d’une ancienne sioniste informée et hyper-motivée…

Elle narre, dans son livre, brièvement et sobrement, ses (mais on peut généraliser : les) difficultés de l’intégration en Israël, avec un apprentissage de l’hébreu intensif et accéléré et l’affectation des nouveaux immigrants dans des centres d’"intégration" aux conditions souvent spartiates, très dures (elle signale qu’une proportion non-négligeable des nouveaux immigrants n’ayant pas brûlé tous leurs vaisseaux renoncent à s’intégrer en Israël et rentrent chez eux, dans leurs pays respectifs, ou ailleurs, pour ceux qui souhaitaient surtout échapper à des conditions économiques ou politiques ‘difficiles’, pour reprendre l’euphémisme favori de la radio israélienne évoquant la situation dans les territoires palestiniens occupés en 1967 [les territoires occupés en 1948, elle n’en parle jamais…] ou encore en Iran [authentique !].

Rapidement, notamment dans un kibboutz où elle réside, elle se pose des questions sur son environnement. Des ruines, à proximité immédiate des champs cultivés, l’intriguent. Quand elle pose des questions à leur sujet, elle se heurte soit à un silence embarrassé, soit à une agressivité qui l’intrigue encore plus…

Elle parle assez en détail d’un kibboutz, en particulier, qui se targue d’entretenir de bonnes relations avec un village arabe voisin [en réalité, un camp peuplé de paysans chassés de leurs terres et de leur village détruit, à la place desquels se trouve… le kibboutz en question !] : elle assiste à des soirées rituelles, d’une componction lassante, où l’on se congratule mollement en souhaitant "la paix", après quoi tout le monde rentre chez soi, jusqu’à la prochaine séance hebdomadaire.

Il y a là des intellectuels "de gôche" israéliens, que Susan Nathan campe admirablement. Elle analyse ce à quoi elle assiste, et elle explique qu’il ne saurait y avoir de paix tant que les Israéliens n’auront pas reconnu l’épuration ethnique qui a présidé à l’instauration de l’Etat d’Israël.

En effet, à pour elle, la situation des Palestiniens « de l’intérieur » d’Israël est le problème majeur. Ces « citoyens » israéliens de seconde catégorie sont d’ailleurs très souvent des réfugiés de l’intérieur, qui ne peuvent pas, eux non plus, retourner chez eux.

Cette mise au point, qui provient elle aussi de l’intérieur d’Israël, me semble extrêmement importante, car je n’avais pas perçu, personnellement, jusqu’ici, le caractère premier du problème des Palestiniens restés en « Israël » en 1948.

Cela m’amène à penser qu’une solution au « problème » israélo-palestinien passe nécessairement par une analyse de la société israélienne, en particulier de son racisme ontologique et du statut minoré des autochtones palestiniens : il y a là tout un travail d’information à faire, et la lecture du livre de Susan Nathan me semble un bon point de départ (elle indique beaucoup de coordonnées de personnes et d’organismes se consacrant à la défense des droits des Palestiniens en Israël, dont les publications sont très souvent en anglais ou en arabe (et en hébreu) : traducteurs, à vos stylos !).

J’en arrive au moment le plus important dans la biographie de Susan Nathan : le jour où elle décide de s’installer dans un village arabe non-reconnu.

Alors là… C’est le tremblement de terre !

Pratiquement tous ses « amis » israéliens [elle semble plutôt opter pour la qualification de « connaissances »…] rompent avec elle.

Une journaliste de Ha’aretz tient à l’interviewer : le jour fixé, elle ne cesse de l’appeler depuis son portable pour lui signaler où elle en est de son trajet en voiture depuis Tel-Aviv, et, manifestement, elle panique, parce qu’elle se sent perdue et isolée dans une terra incognita : un coin d’Israël peuplé exclusivement d’Arabes ! ! !

La journaliste se trompe de route. Paniquée elle s’arrête (et se barricade vraisemblablement dans sa voiture) : Susan Nathan doit aller à sa rencontre ! ! !

Elle l’emmène chez elle, dans ce village arabe, donc, et la journaliste ne touche pas au repas que Susan Nathan a préparé à son intention [on n’est jamais trop prudente…].

Elle lui pose des tas de questions toutes plus stupides les unes que les autres, un peu comme si elle s’adressait à une Martienne. L’interview dure des heures. Une fois la journaliste partie, Susan Nathan remarque que pas une seule fois, elle ne lui a demandé de lui indiquer les toilettes ! ! !

Susan Nathan relate sans complaisance son intégration [pas facile, mais réussie] dans son village, dont elle décrit les difficultés [impossibilité de construire, perte des terres agricoles, manque d’eau, impôts excessifs sans aucune prestation de service publique en contrepartie.]

Des photos prises par l’auteur montrent notamment la cour intérieure d’une maison, exiguë (et qui, dans des conditions normales, serait un lieu de vie pour les habitants de cette maison traditionnelle, en particulier pour les femmes), occupée par un pacage de moutons.

Brigitte Bardot aurait vite fait de dire que "ces Arabes sont décidément incorrigibles et non civilisables".

Mais Susan Nathan n’est pas Brigitte Bardot, aussi nous explique-t-elle que beaucoup de maisons de son village connaissent la même situation, et que parquer les moutons dans les cours intérieures, c’est la seule solution permettant à ces paysans de conserver une partie de leur cheptel.


Rapidement, l’auteur est de plus en plus intégrée à son environnement social, et elle prend de plus en plus connaissance des problèmes et des aspirations des Palestiniens habitant ce village, qui est loin d’être un cas unique en territoire israélien. Elle décrit le déroulement d’élections, auxquelles elle participe, là encore sans la moindre complaisance.

Plus elle s’intègre à la société palestinienne, plus elle se "désintègre" de son milieu social d’origine, les bobos de "gôche" de Tel-Aviv et des quartiers branchés gagnés sur la vieille ville arabe de Jaffa…

De manière très pudique, elle évoque ses très graves problèmes de santé [un cancer de l’œil], dont elle a, à mon sens, courageusement et magnifiquement triomphé (car, sinon, elle n’aurait pas écrit ce livre). Cela l’amène à évoquer des scènes – choquantes – et des situations qu’elle a personnellement vécues lors de ses hospitalisations en Israël.

Elle rend hommage à l’action d’un Israélien, qui a créé l’association Zochrot [Souvenir], dont le but est de faire prendre conscience aux Israéliens des plus de cinq cents villages palestiniens détruits en 1947 et 1948 principalement (mais aussi après, car le processus s’est poursuivi).

Les militants de cette association fixent ainsi des panneaux indicateurs, y compris dans des rues de grandes villes, telle Haïfa, signalant les noms des villages et des monuments palestiniens détruits.

Ces panneaux ne restent pas longtemps en place, on l’imagine aisément, et parfois les militants de l’association Zochrot sont confrontés à l’hystérie et à la violence d’Israéliens qui ne veulent absolument pas ouvrir les yeux sur le problème qui les ronge de l’intérieur.

Bref : un livre passionnant, à mon sens plutôt optimiste, et un auteur que l’on a envie de rencontrer et d’entendre en direct, avec laquelle on a envie de dialoguer, et de tenter de percevoir une issue à une situation ignorée et insupportable – celle des Palestiniens coincés en Israël – condition première et sine qua non d’une solution au problème national palestinien, et sans doute de la préservation de la paix moyen-orientale et mondiale.



L’Autre côté d’Israël, de Susan Nathan chez Presses de la Cité (4 mai 2006)
ISBN: 225806760X


Lundi 18 Décembre 2006

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