Opinion

A Bichkek, les tulipes virent au noir


Dans la même rubrique:
< >


Aujourd'hui au Kirghizstan, une question est sur toutes les lèvres: pourquoi les événements de mars 2005 ont-ils pris une telle tournure, et pas une autre? Il suffit de sortir dans la rue et de se trouver nez à nez avec le premier voisin venu pour que ce même débat reprenne de plus belle... Je pense que cette discussion sur les erreurs du passé et les occasions manquées à l'heure actuelle ne se terminera pas de sitôt.


Osmonakoun Ibraïmov
Lundi 24 Mars 2008

A Bichkek, les tulipes virent au noir
ou la Révolution des tulipes, trois ans après, par Osmonakoun Ibraïmov (Kirghizstan)


L'histoire ne connaît pas de conditionnel. Il ne reste qu'à "ramasser les pots cassés", en se souvenant, une fois de plus, de ce qui est arrivé.

Bichkek, 24 mars 2005.

Tous les jours, en examinant les événements de la veille, je me disais: le pire est arrivé. Mais à chaque fois je me trompais. Braquage d'une banque de Jalal-Abad, où les "révolutionnaires" ont emporté 24 millions de soms (monnaie kirghize), incendie de la direction de la police municipale, vol d'armes automatiques, transformation du siège de l'administration régionale en état-major des manifestants, évasion massive de détenus de la prison locale... Le même genre d'escalade s'est produit à Och, puis à Talas et dans d'autres endroits encore. Ensuite, les troubles ont éclaté à Bichkek.

Entrant presque sans aucune résistance dans le Palais de la République, la foule a totalement perdu la tête. Les gardes sont restés stoïques devant les intrus, ayant reçu l'ordre de ne pas ouvrir le feu et de ne pas céder à la provocation. Les plus ardents ont enfoncé les portes des bureaux et ouvert les fenêtres afin de pouvoir saluer leurs compagnons réunis sur la Place centrale. Le principal bâtiment institutionnel du pays a été entièrement saccagé. Des "futés" ont conduit la foule jusqu'au cabinet du président, espérant l'y trouver, et se sont heurtés à la première tentative de résistance courageuse. Elle a été opposée par une femme habituellement très aimable, prénommée Bouroul, qui n'était autre que l'assistante du président. Celle-ci a tenté avec la force d'une lionne enragée d'éloigner les pillards du cabinet du chef de l'Etat.

Le soir, le Palais de la République ne ressemblait plus qu'à une vieille femme borgne, dont le chagrin a fait blanchir les cheveux en une nuit. Les Kirghiz ont découvert le vandalisme et la sauvagerie primitive. Entrant dans la Maison du gouvernement, la foule avait l'intention d'y trouver le président Askar Akaïev, même si de nombreuses personnes savaient déjà qu'il n'y était pas. On ne le trouva ni dans sa résidence officielle, ni dans les bureaux de l'OSCE et de l'ONU. Rapidement, tout le monde apprit qu'il avait quitté le pays. Pour aller où? A vrai dire, cela n'avait plus d'importance.

La fuite du président au moment le plus critique de l'histoire du pays a été la pire chose qui pouvait alors arriver au Kirghizstan. On a appris par la suite qu'un groupe de "salauds de la pire espèce" avait l'intention de liquider Askar Akaïev, s'ils parvenaient à lui mettre la main dessus. Mais en partant, le premier président du Kirghizstan a sauvé ces gens et leurs inspirateurs de cette tentation et accéléré la fin de cette crise politique qui ne cessait de s'aggraver en évitant toute effusion de sang. Le fait est qu'Askar Akaïev était catégoriquement opposé à l'emploi des armes. C'est un intellectuel libéral soviétique typique, ce qui veut dire beaucoup.

Une nouvelle date dans l'Histoire: la Journée du maraudeur

Vers minuit, la foule qui avait investi le bâtiment gouvernemental s'est apaisée, mais ce sont les cols blancs qui ont pris le relais: eux savaient où chercher ce qui avait une réelle "valeur". Ils se sont attaqués aux coffres-forts à la pince et au chalumeau. On ne saura probablement jamais combien d'argent a été pillé cette nuit-là sous prétexte de la protection du secret d'Etat. Sur le bureau des nouveaux dirigeants, il ne restait que quelques bagatelles comme les carnets du président Akaïev ou autres documents sans importance, mais pas un som ni un dollar.

Entre-temps, les maraudeurs se sont mis en chasse à Bichkek. Ils ont été sans pitié. Aucun d'entre eux ne se rendait probablement compte qu'ils bafouaient la bonne image du pays et, pire encore, le sens et les objectifs des événements en cours. Un journal a alors titré: "Vive la révolution! Qu'elle soit maudite!"

La capitale ne put longtemps se remettre du choc subi. Suivirent un nouveau repartage des biens, l'appropriation illégale de terrains, de biens immobiliers. Mais pour les leaders de la "révolution des tulipes" le plus difficile a été de partager le pouvoir. Ceux qui se sont retrouvés sans portefeuilles et sans postes importants se sont immédiatement proclamés comme appartenant à l'opposition.

L'absence de tradition étatique s'est fait instantanément sentir. Les actions des nouveaux dirigeants ont nettement montré que nous étions encore il n'y a pas si longtemps des nomades. Ils n'ont pas soufflé mot sur la continuité en matière de politique intérieure et étrangère, pas plus que dans les domaines d'activité stratégiques. Depuis 2005, la Constitution a été remaniée trois fois, cinq gouvernements se sont succédé, et les ministres, responsables des structures de force et autres fonctionnaires de haut rang ont été remplacés à plusieurs reprises. Le Kirghizstan s'est maintes fois retrouvé à la limite d'un nouveau renversement du pouvoir d'Etat. La population commence déjà à s'habituer aux crises politiques, qui coïncident avec les bonnes saisons: le printemps et l'automne. L'hiver, les hommes politiques se préparent à la campagne du printemps, l'été, à celle de l'automne.

Le Kirghizstan sans Akaïev: où allons-nous?

En fait, il s'est avéré extrêmement difficile de diriger un petit Etat comme le nôtre. L'ère Akaïev fera encore longtemps l'objet de critiques. Les raisons ne manquent pas pour cela. Mais personne ne pourra nier qu'il a accompli sans aucune violence une révolution réformatrice, avant tout dans les esprits, en nous débarrassant peu à peu de notre mentalité d'esclaves. Il nous a inscrits solidement dans le paysage global du marché et de la démocratie, alors que nous aurions très bien pu nous retrouver en dehors du contexte international, comme un allogène, si quelqu'un d'autre avait été à sa place, par exemple, un communiste orthodoxe. L'essentiel, c'est qu'il a su réunir tous les Kirghiz en agissant avec un immense tact et une grande habileté.

Le premier président du Kirghizstan souverain a été renversé, il vit aujourd'hui en exil. Je n'aime pas les préjugés, mais je crains que ce précédent ne devienne une tradition dans notre pays. Les coups d'Etat baptisés pathétiquement "révolution", le nihilisme juridique, les graves conflits interrégionaux, etc. peuvent également devenir une tradition. En tout cas, la stabilité n'est pas pour demain, et c'est là le plus triste et le plus dangereux.

Depuis les événements de mars 2005, le temps a passé aussi vite qu'une balle tirée d'un revolver, à en juger par les impressions de déjà-vu éprouvées par les simples Kirghiz. C'est pourquoi, aujourd'hui, alors que de nouveaux troubles couvent à Bichkek, de nombreuses personnes ne sont pas prêtes à subir une nouvelle tempête de ce genre. D'autant que la "révolution des tulipes" n'a pas apporté le bien-être attendu. La vie chère, le taux d'inflation de 21%, le chômage et la misère croissante sautent aux yeux.

Cela dit, il serait dommage de voir tout en noir. Le Kirghizstan suit tant bien que mal la voie tracée pour tous les pays de la CEI (Communauté des Etats indépendants). Il est membre de toutes les structures d'intégration de la communauté et cherche à s'appuyer sur des partenaires internationaux, parmi lesquels la Russie reste le plus fiable et le plus conséquent. Pour être juste, il faut reconnaître que le développement des rapports russo-kirghiz est invariablement présent dans les plans de l'Etat. Mais une question se pose: saurons-nous rendre notre vie plus confortable et plus sûre sur le plan économique? Pourrons-nous surmonter la scission régionale, l'impuissance des hommes d'affaires et je-m'en-foutisme? Sinon, il n'y aura pas d'autre choix que de nouvelles révolutions. Mais cette fois-ci, sans guillemets.

Les opinions exprimées dans cet article sont laissées à la stricte responsabilité de l'auteur.


Lundi 24 Mars 2008

Actualité en ligne | International | Analyse et décryptage | Opinion | Politique | Economie | Histoire et repères | Sciences et croyances


Publicité

Brèves



Commentaires