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7 questions et 7 réponses sur la Bolivie de Evo Morales

ceprid@nodo50.org Lundi 12 Mai 2008

AU SUJET DES NOUVELLES GAUCHES EN AMÉRIQUE LATINE

7 questions et 7 réponses sur la Bolivie de Evo Morales

lundi 12 mai 2008 par CEPRID

José Natanson 30 - IV - 2008 CEPRID

Traduction : Garcia Esteban - 10 - V - 2008

1- Evo est-il indigéniste ?

Avec une mère aymara qui en espagnol ne connaissait seulement que « Notre Père », élevé dans une maison construite de boue dans un petit village perdu à Oruro, Evo Morales a vécu une enfance d’une pauvreté difficile à imaginer, endeuillé de quatre de ses sept frères morts juste après leur naissance et la faim toujours à l’affût. Son étonnante trajectoire politique se comprend comme faisant partie du processus de la réaffirmation indigène apparu dans les années 70, avec le katarisme - en référence à Túpak Katari, le cacique aymara écartelé par les espagnols durant le siège de La Paz en 1781 – qui était sa branche la plus radicale qui parvint à sa première reconnaissance en 1994, avec une réforme constitutionnelle qui établit le caractère « pluriculturel et multiethnique » du pays et inaugura l’apprentissage bilingue dans les écoles. Cela prit forme pendant la présidence néolibérale de Gonzalo Sánchez de Lozada, un fait qui à première vue peut paraître paradoxal mais qui peut-être ne l’est pas tant que cela : le remplacement de l’idée de classe par celle de l’ethnie ou de culture s’accordait parfaitement avec l’esprit en vogue. Avec un problème : les indigènes boliviens ne sont pas des minorités que l’on doit protéger, mais de grandes majorités exclues, dont la discrimination ethnique se rajoute et se réalimente avec l’inégalité sociale. Une réalité qui ressemble plus à l’apartheid sud-africaine qu’à ces images de ces indiens postmodernes colorés qui apparaissent souvent dans la National Geographic. L’échec de ces premières opérations d’ouverture de nature néolibérales qui avaient seulement changé en apparence, a consolidé l’idée dans le mouvement indigène, qu’il était nécessaire de construire son propre instrument politique pour arriver au pouvoir et à partir de là, changer les choses. La grande réussite de Evo Morales a été d’obtenir la confluence entre l’appel indigène et d’autres courants politiques – anti néolibéraux, nationalistes – derrière un projet politique unique. « Si ce fut Evo Morales et non Felipe Quispe qui avait accédé au poste de premier président indigène de la Bolivie, c’est parce qu’il est parvenu à articuler un projet national face à la perspective aymaracentrique », avait écrit Pablo Stefanoni (Nueva Sociedad 209, mai-juin 2007). En d’autres termes, il sut s’exprimer politiquement aux paysans des zones les plus reculées à l’intérieur, mais aussi aux indigènes et autres métis urbains usant du marché de consommation, qui achètent des jeans et des chaussures, qui se connectent à Internet et qui dans nombreux cas ont abandonné définitivement le quechua et l’aymara.

2- Quelle importance a eu la coca dans la carrière de Evo morales ?

Bien que la coca se cultive depuis l’invasion des Incas, le véritable boom à commencé vers le milieu des années 80, lorsque la fermeture des mines d’étain et une brutale sécheresse sur les Hauts Plateaux produisirent une migration massive vers le Chapare, une zone fertile du tropique, juste à un moment où, aux États-Unis, la mode de la cocaïne et de la drogue arrivait et s’accordait bien avec l’esprit hippie de l’époque. La coïncidence entre la demande et l’offre avait produit une expansion géométrique des plantations de coca, une culture qui contient une série d’avantages qu’aucun autre produit ne possède : elle emploie une grande quantité de main d’œuvre, n’a pas besoin de beaucoup de capital ni d’engrais, ni d’une infrastructure spéciale ; il suffit d’acheter ou de louer un lopin [de terre] et les seuls besoins en plus de bras disponibles, sont les plants. De plus, la coca reste rentable même avec de petites parcelles. Comme dirait un économiste, cela ne nécessite pas d’économie d’échelle. La coca est une culture classique de petite propriété et ressemble à celle du café, à la différence qu’elle produit trois récoltes par an au lieu d’une seule.

Pendant que la coca s’étendait, la guerre contre les drogues déclenchée par Ronald Reagan a forcé les successifs gouvernements boliviens, d’essayer une série de stratégies d’éradication qui échouèrent les unes après les autres, aussi bien par manque d’attrait à d’autres produits de substitution que par la montée de la brutalité policière. La réaction du mouvement des cocaleros [planteurs de coca] fut de se rassembler, se renforcer pour se présenter aux élections, gagner en premier quelques intendances, ensuite un député national, et finalement la présidence. En ce sens, l’ascension au pouvoir des cocaleros est le résultat d’un processus qui avait combiné les triomphes électoraux avec des méthodes d’actions directes, les blocages et les piquets de grève ont précipité la chute des gouvernements, pour finalement accéder au pouvoir.

3- Le gouvernement de Evo Morales est-il révolutionnaire ?

Si au Venezuela, Hugo Chávez parle de sa « révolution bolivarienne » et si Rafael Correa définit son projet comme une « révolution citoyenne », Evo Morales également en appelle quelquefois au terme ancien, bien que l’adjectif qui le suit n’est pas tout a fait clair. C’est pour cela, au-delà des définitions, peut-être que la meilleure façon de s’approcher d’une réponse est d’analyser les raisons et l’impact de la décision plus radicale de son gouvernement : la nationalisation des hydrocarbures.

Le décret de nationalisation, annoncé avec surprise en janvier 2006 et théâtralisé avec l’occupation militaire des champs gazéïfères, a obligé les entreprises privées à céder la totalité de leur production et la majeure partie de leurs actions à l’État. En plus, il a ordonné une augmentation des offres de 50% à 82%. Et bien qu’au début, les grandes compagnies étrangères comme Petrobas et Repsol avaient menacé de se retirer, elles ont accepté de renégocier les contrats sous les nouvelles conditions, ce qui permit au gouvernement d’accomplir son objectif d’augmenter la participation de l’État sans produire un transfert total des investissements étrangers.

L’augmentation du pourcentage obtenu par l’État, plus l’accroissement des prix internationaux et la renégociation des valeurs des exportations vers l’Argentine et le Brésil ont permit au gouvernement d’augmenter ses recettes fiscales. Selon la CEPAL [Commission Économique Pour l’Amérique Latine], celles-ci avaient augmenté de 47% depuis la signature du décret. Il convient alors de nuancer les critiques sur le populisme de Evo Morales en signalant que, malgré la jalousie de plus d’un néolibéral, son gouvernement est fiscalement le plus solide de ce dernier demi siècle. Avec un excédent de 4,5%, des réserves record et une diminution de la dette extérieure grâce aux remises de la Banque Mondiale et de la BID [Banque Interaméricaine de Développement], la macroéconomie reste stable et ordonnée. En Bolivie, personne ne s’intéresse assez au ministre des finances, puisque l’attention demeure dans la crise politique, mais ce n’est pas de trop d’y consacrer deux lignes : Luis Arce Catacora est un fonctionnaire de carrière de la Banque Centrale, diplômé en Angleterre, il parle l’anglais, le portugais et ne renie pas les mesures de rigueur. Il est de fait, responsable pour appliquer la politique orthodoxe des taux d’inflation pour contrôler la montée des prix.

4- Le gouvernement parie-il sur un secteur économique post capitaliste ?

Du moins, c’est cela que m’avait dit Alvaro García Linera, vice président de Bolivie et intellectuel reconnu par une partie de la gauche de son pays, lorsque nous nous sommes rencontrés dans son appartement plein de livres à La Paz. « Notre économie a un espace capitaliste qu’il faut renforcer. La différence avec d’autres gouvernements, c’est qu’il ne s’agit pas de capitalisme de clan, endogamique et spéculatif, mais d’un capitalisme productif. Mais il y a également un secteur non capitaliste ou post capitaliste, qui sont les forces communautaires traditionnelles. Elles sont séparées et dispersées, mais elles ont à l’intérieur d’elles un fort potentiel. C’est une structure très large : 90% de l’économie paysanne est de type familio-communautaire ».

Cela sonne bien. Cependant, il paraît difficile qu’un secteur avec ces caractéristiques – basse productivité, manque d’apport technologique, échelle réduite – puisse être utilisé pour autre chose que pour la plus élémentaire autosuffisance. Mais, pour García Linera, il y a là un potentiel productif. « Notre grand défi est de transformer la communauté en une force post capitaliste. Que pourrons-nous développer de cela ? Nous l’ignorons. Mais nous croyons que le principal est, que les choses qui sont en train de s’éclairer vont au-delà du simple réajustement démocratique à un capitalisme mûr déjà existant.

5- Evo Morales est-il en train de progresser dans la lutte contre la pauvreté ?

Le point de départ est désolant. La Bolivie est, après Haïti, le pays le plus pauvre d’Amérique Latine, avec 63,9% de pauvreté et 34,7% d’indigence, un taux de mortalité infantile qui est le triple de celui de l’Argentine, deuxième dans l’espérance de vie la plus basse de la région et un des pires indices de répartition des revenus du Continent.

Peut-être, est-ce encore trop tôt pour évaluer l’exercice de Evo Morales à se sujet. Depuis son accession au pouvoir, l’économie à augmenté à un rythme raisonnable : 4,6% en 2006, 3,9% en 2007 et on l’estime à 4% pour 2008. Bien qu’il n’y a pas de données précises, il est probable que la pauvreté ait légèrement diminué grâce à l’élargissement de certains programmes sociaux, comme le Bono Juancito Pinto d’aide scolaire et l’augmentation des retraites. « Nous sommes en train de chercher un chemin distinct » m’avait dit Juan Ramón Quintana, ministre de la présidence de Bolivie, lors de notre entretien au siège de l’ambassade de son pays à Buenos Aires. « Les recettes obtenues par la nationalisation nous ont permis de renforcer les investissements sociaux, avec des crédits aider les petits entrepreneurs, l’économie familiale, les petites entreprises. Mais cela ne se fait pas du jour au lendemain ».

Le problème qui s’interpose dans ces plans est la dualité structurelle de l’économie bolivienne : d’un côté, le secteur hyper productif et moderne : les mines et les hydrocarbures, plus quelques exportateurs de soja, de bijoux et de cuir ; d’un autre côté, des dizaines de milliers de petits entrepreneurs arriérés avec une très faible productivité. La difficulté vient du fait que le premier secteur génère 60% des recettes, emploie seulement 7% de la population, pendant que le second qui développe 40% des recettes, emploie 83% de la main d’œuvre. Le dernier rapport de PNUD [Programme des Nations Unies pour le Développement] sur la Bolivie, soutient que le changement de ce modèle économique est la clé du développement. Dans un autre cas, la pays pourra progresser, mais ce sera un accroissement appauvrissant, comme l’avait expliqué Salvador Ric, ex ministre des Œuvres Publiques de Evo Morales, qui fit les calculs et arriva à la conclusion suivante : à ce rythme et avec ce type de progression, la Bolivie mettra 20 ans pour atteindre les niveaux de développement du…Paraguay.

6- Que manque t-il pour l’approbation de la nouvelle Constitution ?

Six mois après l’arrivée au pouvoir de Evo Morales, les élections des constituantes avaient été organisées, dans lesquelles le parti au pouvoir s’était clairement imposé, bien que sans atteindre les deux tiers nécessaires pour pouvoir définir à lui seul les réformes à instaurer. Le plébiscite sur les autonomies départementales qui s’était déroulé simultanément, fit apparaître un triomphe du NON – la position défendue par le gouvernement – au niveau national. Cependant, le OUI s’était imposé dans quatre départements : Santa Cruz, Tarija, Pando et Beni. L’assemblée s’était réunie et après un an et demi de discussions au cours des sessions, pas un seul article n’a été adopté.

Le virage est arrivé en novembre 2007, lorsque les députés alignés au gouvernement se sont réunis dans une caserne militaire et, avec les deux tiers des officiels présents (pas du total) ils ont approuvé en une session, 400 articles : entre autres, la récupération du rôle de l’État dans l’économie et l’interdiction de la privatisation des services de base. Le jour suivant, les préfets des départements rebelles ont annoncé qu’ils ignoraient la nouvelle Constitution et que des plébiscites sur l’autonomie seraient organisés. Le gouvernement répondit en annonçant des élections, mais il fut débouté par la Justice.

Cette confusion institutionnelle compliquée, ne devrait pas cacher l’état de fait principal : le blocage qui paralyse la Bolivie. À la différence de Chávez, qui dans les premières années de gouvernement il s’était assuré du monopole absolu de l’initiative politique, Evo Morales, affronte une opposition qui même qu’elle soit quantitativement minoritaire, possède du pouvoir, de l’argent et des ressources. Le chef de file Santa Cruz, département le plus prospère de Bolivie qui tire 30% du PIB national, génère 62% des devises et reçoit 47,6% d’investissement étranger. Elle est de plus, la région la plus intégrée au MERCOSUR et celle qui possède ce qui ressemble le plus à une industrie manufacturière de tout le pays. Il suffit de marcher quelques heures dans les rues de Santa Cruz, bondées de 4x4 pour se faire une idée d’une prospérité qui s’érige là-bas comme un étendard d’un progrès individuel dans un pays habitué à un échec économique.

7- Y a-t-il une issue pour la Bolivie ?

Le changement politique amené par Evo Morales en janvier 2006 est le plus profond et le plus radical de tous ceux qui sont en train de se produire en Amérique Latine. Si le processus de refondation vénézuélien s’est limité à une rotation d’élites avec de grandes politiques sociales, le processus bolivien pointe l’introduction d’une énorme majorité indigène exclue (selon le dernier recensement, 64% de la population) à double sens : économique et politique. Le premier est difficile dans un pays, qui, en plus d’être extrêmement pauvre, n’est pas arrivé à diversifier sa structure de production (75% de ses exportations sont des hydrocarbures et des produits alimentaires) et dont le volume, bien qu’il soit en augmentation reste toujours bas. Quand à l’ouverture politique, au-delà de l’énorme révolution symbolique qu’a signifié l’arrivée au pouvoir de Evo Morales, celle-ci n’est pas pour autant fermée. Le gouvernement n’est pas parvenu à étendre son influence aux régions rebelles de l’Est et, dans un contexte de polarisation grandissante, il court le risque de perdre l’appui des classes moyennes. Transformer son projet de refondation en un consensus national minimum – exemple de Nelson Mandela – impliquera tôt ou tard de concéder et de négocier, sans laisser de côté les appels de justice : un équilibre compliqué sur un chemin à peine plus large que celui d’une corniche.

Centro de Estudios Políticos para las Relaciones Internacionales y el Desarollo (www.nodo50.org/ceprid)
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