RELIGIONS ET CROYANCES

23 – « ANTISÉMITISME » ET « ANTIJUDAÏSME »


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« Antisémitisme »


Mercredi 1 Mars 2006







Les dictionnaires nous apprennent que les Sémites représentent un ensemble de peuples issus d'un même groupe ethnique, les principaux de ces peuples étant les Juifs et les Arabes. Pourtant, à la définition de l'« antisémitisme » relevant de la simple étymologie qui voudrait que « l'antisémitisme soit le racisme dirigé contre les Sémites », ces mêmes ouvrages en donnent une autre à savoir que « l'antisémitisme est le racisme dirigé contre les Juifs ».

Comment expliquer le processus - processus apparaissant d'emblée comme une dérive - qui a abouti à cette définition a priori surprenante, inadéquate mais qui semble avoir acquis à jamais droit de cité ?



Dans cette acception concernant les seuls Juifs, on peut noter que le terme a été forgé dans les années 1870 par l’Allemand Wilhelm Marr. Dans son ouvrage La victoire du judaïsme sur le germanisme - ouvrage devenu le premier best-seller « antisémite » - l'auteur soutenait la thèse selon laquelle les Juifs étaient corrompus par nature et non du fait de leur croyance. À noter qu’en 1882 avait eu lieu le premier congrès antijuif international à Dresde réunissant 3000 délégués venus d’Allemagne, d’Autriche-Hongrie et de Russie. Par la suite s’étaient créés en Allemagne et en Autriche des Partis « antisémites » tandis qu’en France, le mot « antisémite » apparaissait dans le Journal des Goncourt en 1890, le mot « antisémitisme » dans Le lys rouge d’Anatole France en 1896. En 1898 la Chambre des députés comportait un groupe, avec Drumont à sa tête, de 22 députés « antisémites ».



Dans l’esprit de ses promoteurs, le terme antisémite apporte une notion nouvelle et assez méprisante par rapport au terme traditionnel d’antijudaïsme : le Juif n’est plus seulement l’adepte d’une fausse religion mais le porteur, de par sa simple naissance, de caractères anthropologiques spécifiques, disons de critères raciaux, en même temps que lui sont attribuées des fonctions sociales ou économiques que l’on réprouve. Dans l’antijudaïsme, tout au moins dans l’antijudaïsme chrétien, une tradition religieuse s’affirmant porteuse de la Vérité s’oppose à une autre tradition religieuse qui, elle, serait dans l’erreur ; dans l’ « antisémitisme », il ne s’agit plus d’une opposition d’ordre doctrinal ou idéologique mais d’une hostilité a priori envers des individus en tant qu’étrangers « de race ».



Une évolution du langage s’est donc produite à la fin du XIXe siècle, mais il est évident que les faits d' « antisémitisme » n’étaient pas nouveaux. Depuis le grammairien grec Apion et l'historien romain Tacite qui accusèrent les Juifs des pires abominations, depuis les Empereurs romains (Vespasien, Trajan, Hadrien) qui menèrent des guerres antijuives particulièrement sanglantes jusqu'aux théoriciens nazis en passant par Luther, Holbach, Voltaire et Karl Marx... les formulations théoriques anti-juives ou les manifestations sur le terrain, manifestations brutales voire sanglantes, n'ont guère cessé au cours des deux derniers millénaires. Et à côté de cet antisémitisme laïque pourtant très virulent, que dire de l' antisémitisme chrétien basé sur l’antagonisme fondamental de deux doctrines religieuses, et plus particulièrement de l'hostilité des catholiques, bien analysée depuis un demi-siècle ?

Il est manifeste que la première raison expliquant la définition restrictive des dictionnaires paraît être que l'antisémitisme classique - disons plus précisément le racisme anti-Juifs - a éclipsé, à la fois par son ancienneté et par le caractère spectaculaire de sa violence, le racisme anti-Arabes qui a pu se développer ici ou là.



Le second élément qui semble avoir joué pendant longtemps dans la conscience des Occidentaux réside à l'évidence dans le peu de considération dont ont joui les autres Sémites, les Arabes, vus comme quantité négligeable de par la faiblesse de leurs nations et la décadence intellectuelle de l'Islam. Le fait est particulièrement patent depuis un siècle à l’occasion de l’entreprise sioniste. Nombre d'historiens ne remarquent-ils pas, non sans surprise, que dans les projets relatifs à la ré-appropriation de la terre de Palestine, projets élaborés par les Juifs au cours des siècles et plus particulièrement au XIXe, il est rarement fait mention des habitants de Palestine dont il s'agissait pourtant de prendre la place ? En 1976, l'ancien Grand Rabbin de France, Jacob Kaplan, dans un ouvrage de 250 pages (Judaïsme français et sionisme), consacré à la promotion et à la gloire du sionisme, semble encore ignorer totalement l'existence des habitants arabes de Palestine que les sionistes repoussent pourtant méthodiquement et violemment sur le terrain depuis déjà près de vingt ans. Comment comprendre aussi, en dehors de cette méconnaissance insigne, que les Occidentaux aient accepté, sans sourciller en 1947, le slogan des sionistes suivant lequel la Palestine n'était qu'une « terre sans peuple » (donc convenant parfaitement à ce « peuple sans terre » représenté par les Juifs !) ? En pratique, on peut dire que ce n'est que depuis 1993 (et les accords d'Oslo) que les Occidentaux dans leur ensemble, et les Juifs en particulier, ont découvert l’existence de la communauté arabe de Palestine et ont enfin réalisé qu'il n'y avait pas seulement là-bas un problème à résoudre mais des êtres humains qui n'étaient pas juifs.



Enfin, dans cette appropriation du mot « antisémitisme » et son exclusive application à la communauté juive, il ne faut surtout pas négliger l'activisme fébrile de nombreuses organisations juives portées à monopoliser "l'être-victime"- « Ce que l’on appelle l’histoire juive n’est jamais qu’une longue rumination du malheur juif » écrit Albert Memmi[218] - au seul profit de leur communauté et plus particulièrement au profit de l'entreprise sioniste israélienne depuis 1947. Dans cette perspective, quoi de plus efficace a priori que la malheureuse définition entérinée par les dictionnaires qui va conditionner l'ensemble de la population à connaître avant tout le racisme anti-Juifs ainsi désigné, à le distinguer de toutes autres formes de racisme tenues pour secondaires.



Quant à la phrase bien connue de Pie XI suivant laquelle les chrétiens « sont spirituellement des sémites », il est évident qu'elle n'a strictement aucun sens.



C'est dire que l'antisémitisme au sens strict - ce double racisme simultané - n'existe guère que dans quelques cercles d’extrême droite systématiquement xénophobes... En pratique, il y a un racisme anti-Juifs et un racisme anti-Arabes (lequel n’est, chez les sionistes, que la forme appliquée à un territoire d’un racisme anti-"non-Juifs").



« Antijudaïsme »



Ce terme est également un mot-piège. Largement utilisé dans certains milieux juifs face à des critiques du judaïsme, il semble ne pas avoir d’équivalent dans les autres cultures religieuses. On constate, en effet, que les critiques concernant la doctrine ou les rites du christianisme ou de l’islam n’entraînent guère à l’époque moderne d’accusation de ce type : on peut dire qu’il n’y a pas d’ « anti-christianisme » ou d’ « anti-islam ». Pour les chrétiens ou les musulmans, tout au moins dans les pays occidentaux, il existe des opposants ou des « critiques » plus ou moins sévères de la pensée chrétienne ou musulmane, des non-chrétiens ou des non-musulmans, des gens dépourvus de la vraie foi chrétienne ou musulmane et donc « restant à convertir », mais non des gens a priori suspects ou hostiles. Avec le temps la tolérance a fait un certain chemin, tout au moins en Occident...

Dans la longue période du passé où la théologie et la liturgie rappelaient sans cesse aux catholiques « l’odieux forfait perpétré par les Juifs sur la personne de Jésus », ce terme globalisant d’ « antijudaïsme » pouvait se concevoir… à l’heure actuelle, dans l’utilisation de ce mot par des Juifs à l’adresse de quelque critique du judaïsme - expression que l’on a comparée à celle d’ « anticommunisme » maniée jadis par les cadres du mouvement communiste - comment ne pas voir une manifestation anachronique d’intolérance directement inspirée des éléments pervers du judaïsme rapportés ici ?



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Samedi 1 Avril 2006

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